dimanche 11 octobre 2015

Les Coins réservés aux Enfers - 2 - Les Bibliothécaires misanthropes



« Que veux-tu voir ?, me disait le Psychopompe.
−    Je voudrais voir ce qui arrive aux bibliothécaires qui méprisent les usagers de leurs bibliothèques.
−    Ah ?
−    Oui, je veux savoir s’ils ont droit à un truc spécial… »
(J’avais, la veille, été fraîchement reçu par une de ces personnes alors que je venais faire découvrir à un petit groupe d’élèves le merveilleux bâtiment culturel qui se trouvait à quelques pas de chez eux. On m’avait dit devant ces joyeux enfants : « peut-être que certains pourraient rester à l’extérieur, vu qu’il fait beau… » J’étais donc passablement remonté contre ce genre de gardien de l’ordre du Temple de la Culture...)
Mon guide eut un sourire complice. Il me saisit le bras et m’expulsa du lieu de mon dernier supplice. Je jetai un dernier regard à l’austère pavillon en réprimant un frisson. Je me sentis entraîné dans une course soudaine. Le quartier où nous nous trouvions devint brusquement flou sous l’effet de l’accélération, puis, lorsque nous avons ralenti, le décor a repris sa netteté monstrueuse. Je me sentis étouffer sous le poids de l’apparition : nous faisions face à un gigantesque bâtiment de béton gris et de verre qui s’étendait et s’étageait comme une seule grande ville. Au-dessus d’une porte en verre grande comme dix de nos portes de hall d’accueil était écrit :
Bibliothèques
Médiathèques
municipales
 
Salle de torture vide
« Entre », m’encouragea le Psychopompe.
J’eus bien du mal à pousser le grand battant de verre. Quand enfin la structure s’ébranla, les gonds de la porte se mirent à grincer effroyablement, dans un staccato de plaintes métalliques qui résonnèrent partout dans le hall des Bibliothèques et Médiathèques municipales. Dans mon dos accoururent de puissants vents glacés qui s’engouffrèrent en hurlant dans le hall.
« Ah ! Oh non ! Pas la porte ! Oh mon Dieu ! Pitié ! », firent les quelques employés municipaux qui se trouvaient là.
Les bourrasques de vent s’en furent courir parmi toutes les étagères et le souffle empoigna des magazines qui s’y trouvaient pour les emporter dans l’espace, les faire voler en tous sens et les déchirer sous le nez des fonctionnaires consternés.
Mon regard parcourut la scène. On retrouvait tout le décor d’une Bibliothèque, en bien plus austère et bizarre : un grand enclos rectangulaire où se tenaient des dizaines d’agents d’accueil ; quelques fauteuils pour attendre en lisant ; une foule de rayonnages qui grimpaient jusqu’au plafond et, presque absurde ici, une machine à sandwiches.
Dans ce froid décor, des démons couraient en tous sens, faisant un gai tapage. Un bruit de cour de récréation amplifié plus d’une centaine de fois. Les infernales bestioles grimpaient dans les étagères, sur les meubles, sur les fauteuils comme une bande gouailleuse de macaques. Ils tiraillaient les hommes et les femmes qui se trouvaient là et qui semblaient n’avoir pas dormi depuis une éternité. Les morts étaient mornes ; les démons débordaient de vie.
En m’approchant du grand îlot central formé par le bureau d’accueil, je constatai que les chaises qu’on y avait installées étaient garnies d’épines et que les employés ne s’y abandonnaient que dans la plus extrême fatigue. Ils se relevaient en glapissant, des larmes roulant depuis leurs yeux épuisés. Aussitôt, ils étaient assaillis de questions par des démons aux voix agressives et stridentes :
« Avez-vous le dernier Marc Levy ? »
« Je ne trouve pas le recueil des sketches de Raymond Devos ! »
« Voilà, je cherche la saga de Stephenie Meyer, l’histoire de vampires, vous avez rangé ça où ?… »
Les morts chargés de l’accueil ne pouvaient pas s’empêcher, semble-t-il, de prendre leur travail au sérieux. Le front creusé de souci, les yeux exorbités par le stress, ils tentaient de satisfaire la perpétuelle clientèle, comme si leur zèle pouvait les rédimer − ou peut-être était-ce une volonté de bien faire, enfin, leur métier ? C’était en tout cas la seule énergie qui animait ces corps falots. Les cris des clients démoniaques les faisaient tressaillir comme sous une décharge d’électrochocs. Ils répondaient dans un soupir douloureux et se voyaient aussitôt reprocher :  
« Je ne comprends rien de ce que vous me dites ! Je ne vais pas vous apprendre votre métier, quand même ? »
Pendant ce temps, tout autour de moi des bibliothécaires s’activaient en gémissant, tentaient de ranger dans le sillage ravageur des démons. Ces créatures, chimères de singes croisés avec d’horribles oiseaux, escaladaient gracieusement les rayonnages jusqu’à des altitudes vertigineuses. Ils en tiraient des paquets de livres et les renversaient avec des chants de joie trompeteurs. Les livres écornés jonchaient le sol. Les pauvres suppliciés criaient « oh non ! ». Ils apportaient d’immenses échelles et les posaient contre les étagères, puis ils entreprenaient de monter sur ces escabeaux étroits mais longs comme des avenues, qui se perdaient dans les ténèbres du plafond et ployaient comme des roseaux, pour tenter de remettre en place les volumes dérangés par les coquins démons.
Dans les rayons de CDs et de films, ces vilaines bêtes s’amusaient à échanger les disques entre les boîtes, à en rayer les surfaces de leurs griffes acérés tandis que le personnel implorait : « Non… S’il vous plaît… »
Dans le coin lecture, des petits monstres voraces déchiraient, grignotaient les livres en plantant leurs griffes dans les fauteuils. Une jeune bibliothécaire se tenait là, se rongeait les ongles, suppliait « s’il-vous plaît, arrêtez… », et elle s’arrachait des touffes de cheveux.
De temps à autre, un nouveau démon entrait en poussant la grande porte de verre qui grinçait abominablement. Et accouraient de nouveaux vents de froid mordant qui arrachaient les livres aux rayonnages et faisaient des pluies de papier.
Tout autour de la machine à sandwiches, les démons s’activaient et se servaient, ils faisaient : « Roh roh ! Miam ! Aaaaah miiiaaam ! »
La machine elle-même produisait un son très désagréable que je me mis seulement à distinguer dans le boucan général, un ronronnement sifflant dont la fréquence étreignait la poitrine d’une angoisse incontrôlable.
Des démons tambourinaient sur la vitre de plexiglass, puis filaient se plaindre à un agent d’accueil désespéré :
« Votre machine, elle ne marche pas ! Mon sandwich est resté coincé ! »

Mon guide me dit : « Tu veux visiter les autres pièces des Bibliothèques et Médiathèques municipales ? Je te préviens : elles se ressemblent beaucoup. »
Je me sentais triste pour toutes ces personnes brutalisées jusqu’à la fin des temps, mais aussi satisfait d’imaginer que ma bibliothécaire de la veille ne l’emporterait pas au paradis.
Je dis : « Oh, cela me suffit... Merci. 
−    Ça te plaît ?
−    C’est très intéressant. Ils ont l’air de croire à l’absolue importance de leur tâche.
−    Ils sont adorables, fit le Psychopompe. Dis… Maintenant qu’on est en train, tu veux voir autre chose ?
−    Hum… »
J’ai pris le temps de réfléchir puis j’ai demandé :
« Vous avez des managers ?
−    Oh, ils sont pratiquement tous ici ! »

samedi 10 octobre 2015

Les Coins réservés aux Enfers - 1 - Le Coin réservé pour Louis Butin


Le Coin réservé aux Enfers pour votre serviteur

Je m’étais couché de bonne humeur et je ne savais pas si j’étais en train de dormir ou si je somnolais. Une idée éclairait ma nuit.
L’appartement était silencieux. Dans sa chambre, ma fille se pelotonnait contre ses doudous et, auprès de moi, mon épouse était plongée dans un sommeil immobile. Dans l’obscurité, mon idée dégageait comme une lanterne sourde un coin de jour, à courte portée.
Et donc, allongé sur le côté, je contemplais dans cette lumière bizarre un bout de mon oreiller et, derrière celui-ci, la surface plane du lit qui me séparait de ma femme.
Se forma alors sous mes yeux une ouverture verticale, un puits dont l’ellipse noire de la taille d’un poing approfondissait le drap de dessus. En approchant mes doigts de ce petit gouffre, je remarquai une fraîcheur inattendue. Je tendis le cou et, alors que j’amenais mon regard sur ce vide tout rond, je découvris une volée de marches qui descendait en colimaçon. De mon regard à mes pieds se fit un échange naturel et spontané ; et me voilà en train de descendre, comme un idiot fasciné, par ce chemin douteux.

J’avais froid et j’étais trempé jusqu’aux os, la descente me donnait le tournis. Dans mon corps se succédaient frissons et nausée ; un profond malaise étreignait mon cœur. Je débouchai soudain sur une vision de cauchemar.
Il y avait sur toutes choses un voile trompeusement doux et liquide.
De loin en loin, la roche polie, rompue, éclatée, travaillée par les éléments, lançait des reflets d’améthyste, de sombre émeraude, de gypse pâle ou de perle grise.
Une plaine, en pente légère, s’étirait sous une voûte de roche sombre, imprécise et scintillante ; à ces cieux lourds et puissants glissaient des lueurs vertes, rouges ou mauves, comme des vagues accourant des territoires profonds.
D’épaisses colonnes montaient de toute la vallée et de tout le paysage plus lointain pour soutenir le plafond de pierre ; ces colonnes torses étaient de fumée, d’eau laiteuse, de feu, ou de pierres précieuses, naissant et mourant, croissant et retombant, s’enroulant sur elles-mêmes et s’étiolant en tornade plaintive. Je distinguais entre ces impressionnants piliers des villes monstrueuses entourées de canaux luisants d’une eau pâle et irisée ; il y avait aussi des forêts sombres, d’immenses palais prétentieux, des lacs de feu, des jardins botaniques grotesques…
On pouvait entendre le grondement de la terre, l’écoulement de la lave, le crépitement du feu, le sifflement du vent, le chant doux de l’eau ; et tous ces sons me parvinrent avec acuité, sans se confondre, puis s’amalgamèrent dans le creuset hélicoïdal de ma cochlée, épuisant mes nerfs, et refluant, me laissant terrassé par un tremblement primitif, allongé sur le sol des Enfers.
Quand je me retournai pour voir d’où j’étais venu, je constatai une paroi verticale percée d’innombrables escaliers par lesquels des cohortes tranquilles d’êtres humains descendaient — leur démarche résignée, lourde d’une tristesse presque cérémonieuse m’éprouva encore davantage que l’effrayant spectacle des Enfers.
« Putain, t’es qui, toi ? »
La voix m’a fait sursauter et, quand je me suis retourné, j’ai découvert mon guide. En grec, on dit « psychopompe », ce qui veut dire le « guide des âmes ». Suivant les mythologies ou les religions, il porte des noms différents, mais son rôle, en général, est de venir nous chercher pour nous emmener, au-delà de la mort, vers notre dernière destination.
« J’me répéterai pas deux fois… T’es qui, putain ?… »
Je n’ai pas répondu « Je suis Louis Butin » car j’ai eu peur qu’il ne soit dur d’oreille et qu’il croie que moi aussi je dis « putain ». Je me suis tenu sur la réserve. Il m’a pris par le bras et il m’a dit :
« Monsieur se prend pour un poète et descend aux Enfers pour obtenir une visite guidée ? »
De la main qui ne m’immobilisait pas le bras, il a découpé la calotte de mon crâne, il a plongé son doigt dans ma cervelle − brrr ! quel atroce souvenir −, l’a retiré puis l’a goûté. Et il a dit :
« Et pas des plus fameux non plus… »
J’imagine, en effet, que le psychopompe a fréquenté des poètes d’une autre trempe que la mienne.
« Tu veux voir ce qui attend les types comme toi ?, m’a-t-il dit.
−    C’est bien aimable, mais je crois que je vais rentrer maintenant… Mon idée n’était peut-être pas si bonne que ça, ai-je tenté.
−    Allons, allons… Maintenant que t’es là… »

Et, toujours bien cramponné à mon bras, il m’a entraîné vers un genre de poste de douane où attendaient tristement toutes les âmes des morts.
« Il est avec moi… », a-t-il dit aux âmes des douaniers restés douaniers en Enfer pour tamponner jusqu’à la fin des temps des passeports inexistants.
Nous sommes passés de l’autre côté. Mon guide s’est tourné vers moi et m’a dit : « tu écris les Enfers ou l’Enfer ? » Je ne savais pas ce qu’il fallait répondre. Il a eu un sourire ironique, énigmatique.
Derrière lui se déversait en silence sur les terres de… des Enfers… la foule des morts.
En quelques jaillissements soudains, la cité apparut dans toute son odieuse splendeur.
Tous édifices humains se recouvraient les uns les autres : des parcelles de confort ou de tourment, de beauté ou de laideur, d’hommage ou de satire, d’esprit pratique ou d’incohérence, et cet inouï fatras s’ornait d’obliques symboles qu’on avait à peine le temps de repérer. Puis, quand on s’avança dans l’extraordinaire canyon urbain tout peinturluré de fête, de luxe et de vice, des milliers d’esprits lâchèrent sur nous une pluie de cotillons ; ils acclamaient les nouveaux décédés, souhaitaient la bienvenue, consolaient.
Une douloureuse mélancolie saisit mon cœur : ces tourbillons hystériques se dissolvaient dans la solennité d’un rêve inquiet.
Dans ma sidération, je voyais des proches se tomber dans les bras — retrouvailles dans le monde profond, évocation de jours enfuis, nostalgie d’une enfance de l’homme qu’on ne retrouvera jamais, plus jamais.
« Poète de mes deux…, ricana mon guide. Allons… Viens par ici. »
D'après Joos de Momper - Tour de Babel (XVIIe siècle)

Il ouvrit la porte d’un pavillon résidentiel de plain-pied, d’un modèle parfaitement banal. La porte était blanche, agrémentée d’une fenêtre en demi-lune. À l’intérieur, je n’ai visité qu’une seule pièce : un bureau sans charme dont le seul agrément était une bibliothèque garnie.
 Et dans ce bureau je me suis vu, assis, voûté. Mon visage était défait ; il n’y avait plus que mon nez qui se tînt encore debout dans cette déconfiture.
J’avais à la main un stylo plume luxueux, trop gros et trop lourd, au bec de plume en or, prétentieux comme un cigare de havane. La phalange de mon index était déformée par la bosse de l’écriture. Hélas, moi qui repose habituellement mes mains sur les claviers des ordinateurs, j’étais condamné au papier et au stylographe !
J’ai tourné une figure anxieuse vers le psychopompe, il m’a incité du menton à mieux regarder mon châtiment.
Louis Butin, mort, continuait d’écrire. Cette idée aurait dû me plaire, mais tout dans l’individu qui se tenait devant moi et qui me représentait dégageait un sentiment d’échec… Il griffonnait douloureusement, reposant quelques instants l’outil de son supplice pour couvrir ses oreilles. Alors, en cherchant à entendre, j’ai commencé à les distinguer.
Les voix.
Sortaient-elles des livres de la bibliothèque ? Sortaient-elles de la bouche même de ce pauvre Louis Butin ? Elles arrivaient de partout et produisaient une impression pénible, une nausée exaspérante.
Elles disaient : « Pourquoi racontes-tu ces histoires ? Que cherches-tu à dire ? Personne ne s’intéresse à ce que tu fais… Veux-tu prouver quelque chose ? Tu es comme ces enfants qui vont brandir leur rédaction devant leur professeur, tout pleins de confiance… Mais en quelques remarques, il révèle leur médiocrité et ils s’en retournent penauds. Mais ils s’acharnent encore, ils enfilent les mots. Ils savent que c’est mauvais, qu’il manque toujours quelque chose, et pourtant ils gardent le secret espoir qu’un jour le maître dira c’est bien, tu as fait de vrais progrès. »
Elles disaient : « Encore une nouvelle histoire ? Qu’as-tu fait de la précédente ? A-t-elle été réussie ? Vraiment réussie ? Y a-t-il quelqu’un qui l’ait remarquée ? »
Elles disaient : « Ce récit, un véritable écrivain en aurait tiré bien davantage… »
Et Louis Butin, la bouche pincée, lâchait le stylo et se bouchait les oreilles. Des larmes coulaient de ses yeux délavés. Il se tirait les poils du visage et reprenait son labeur d’écriture.
Et elles disaient : « […] »
Alors je dis, criant à pleine voix pour couvrir l’éreintant supplice : « Mais je n’ai rien fait pour mériter ça ! En quoi je mérite un pareil châtiment ? Sisyphe, lui, il l’a bien cherché ! Mais… moi !
−    Tu cites Sisyphe en te croyant malin et après tu t’étonnes que nous te réservions ce genre de calvaire… Tu as encore beaucoup à apprendre sur ta vanité.
−    Laissez-moi tranquille. J’écris par distraction, pour le plaisir de l’imagination, pas par orgueil ! N’est-ce pas ?...
−    Allons, allons, mon p’tit, tu es venu ici de ton plein gré. Ne nous reproche pas ce que tu aimes t’infliger à toi-même, me dit le psychopompe en plongeant son regard aimable dans le mien.
−    C’est injuste.
−    Oh ! Il y a bien pire ! Je peux te montrer. Cela devrait te remonter le moral, en attendant que tu descendes ici pour de bon.
−    Je veux bien, ai-je soupiré.
−    Que veux-tu voir ?
Je voudrais voir ce qui arrive aux bibliothécaires qui méprisent les usagers de leurs bibliothèques. »

mercredi 2 septembre 2015

Les Contes de Bibi-Gol - 6 - Les étoiles du migrant

Bibi-Gol est ému, il nous raconte :

« Cela se passe à Alep, en Syrie. Majnoun est un jeune homme qui connaît la plus grande des félicités terrestres : il aime une femme qui l’aime en retour.
Nedjma est son épouse complice. Elle comble son cœur de joie et il n’est pas un petit événement qui se produise en son absence qu’il ne désire immédiatement partager avec elle. Ils parlent d’avenir et confient en Dieu leur espoir. Tandis que, sous les mains des plus mauvais des hommes, le pays sombre par régions et par villes entières dans le chaos, Majnoun et Nedjma courageux et entêtés prient Dieu et convoquent dans leurs prières le désir d’un enfant joyeux, débonnaire, une vie miraculeuse.
Mais une bombe tombe sur la maison de Majnoun et tue Nedjma, tue aussi les parents de Majnoun, détruit d’un souffle tous les espoirs du jeune homme.
Quelques jours encore, comme un mort-vivant, Majnoun tente de comprendre la volonté de Dieu. Il accomplit les rites funéraires, il adresse ses reproches au destin. Puis, l’escalier de sa religion qui mène à la lucarne d’Allah vacille. Majnoun doute. Peut-être Dieu n’est-il d’aucun secours en ce monde ? Lui qui est censé voir au fond des cœurs des amants, pourquoi laisse-t-il écraser les innocents ? pourquoi favorise-t-il sans cesse les puissants et ceux qui massacrent ? Dieu n’y est peut-être pas. Voit-il vraiment ce qui se passe ? Les hommes se plient à des comportements rigoureux et à de cérémonieuses prières pour Lui plaire, mais ce ne sont visiblement que de vains efforts devant le danger écrasant des armes et des hommes avides de pouvoir et fascinés par la mort.
À un cœur souffrant, on ne saurait pourtant soustraire toute foi. Majnoun peine à comprendre Dieu, mais il sait que Nedjma existe encore, forcément, d’une façon ou d’une autre. Elle n’a pas complètement disparu puisqu’elle hante encore son cœur. Et vient une nuit rendue profonde par les coupures d’électricité. Majnoun cherche, appuyé contre un mur effondré, à faire surgir de sa mémoire la voix, le visage et le corps de Nedjma quand il découvre dans la voûte constellée deux étoiles singulières qu’il n’avait pas remarquées jusqu’ici. Dans la constellation du bouvier, au sein du losange dessiné par les étoiles, scintillent doucement deux astres plus discrets. Cela fait comme un regard brillant dans l’encadrement d’un voile. Une révélation : Majnoun se met à voir le visage de Nedjma dans le losange du bouvier. Il lui retire son voile. Son regard le fixe avec confiance.
Quand le jour se lève, Majnoun a retrouvé de l’espoir : puisque Nedjma le soutient depuis le ciel, il peut encore vivre. Il en discute avec Emel, un ami. Emel lui dit qu’il ne doit pas se sentir abandonné de Dieu, car s’il se détourne de Lui, il ne retrouvera pas Nedjma. Majnoun lui répond que c’est ce genre de pensée qui l’éloigne de Dieu. On L’imagine si grand, si puissant, si magnanime ! Et pourtant, la religion ne cesse de Le rabaisser au niveau des humains en faisant de lui un être vaniteux, sensible à la flatterie et à toutes les hypocrisies possibles. Emel est ennuyé par les paroles de Majnoun, mais il ne veut pas se fâcher avec lui ; il oriente la conversation sur un autre sujet important : il a peur de la guerre, tant d’amis sont morts… Les fous de Dieu, qui cherchent à présenter à Allah leurs mains couvertes de sang, sont à leurs portes. Emel veut quitter le pays.
« Ici, c’est devenu le pays des morts et des assassins, confirme Majnoun.
—      Tu m’accompagnerais ?, demande Emel. Nous irions en Europe… 
—      Inch’Allah, dit Majnoun.
—      Ah ! Tu vois que ton cœur n’oublie pas Dieu ! », se réjouit Emel.
Majnoun n’esquisse qu’un fragile sourire. L’expression a trouvé son chemin jusque dans sa bouche, par réflexe de langage, sans ferveur. Il est intimidé par la confiance en Dieu de son ami, il ne voudrait pas le blesser davantage.

Ils se sont rassemblés dans le faubourg ouest d’Alep, auprès d’un van Toyota, cinq hommes parés pour le départ vers la frontière turque. Peu avant l’aube, ils emprunteront la route Bab Al Hawa en direction de Reyhanlı.
La nuit est parcourue de nuages, Majnoun distingue, par intermittences, la constellation du bouvier. Il cherche les étoiles de Nedjma, mais ne les trouve pas. Alors il dit à Emel : « pas aujourd’hui… ne partons pas aujourd’hui… 
—      Pourquoi ?
—      Nedjma ne m’a pas donné son signal.
—      Majnoun… ne me fais pas ce coup-là… Nous avons donné de l’argent… Et tu sais que je ne peux pas partir seul.
—      Nous essaierons une autre fois. »
Le van part sans eux. Ils échangent des signes avec ceux qui s’en vont, des adieux, des encouragements.
L’aube point. La journée s’accomplit. Le soir, un des passeurs vient les avertir : le van a été intercepté par des combattants sur la route. On leur a tiré dessus. Certains sont morts.
Emel tourne son visage livide vers Majnoun.
« Quelle tristesse… Nous essaierons une autre fois », lui dit son ami, douloureusement.
Quelques jours plus tard, le passeur vient les retrouver. Il se propose de les acheminer lui-même. Le soir précédent le départ, Majnoun consulte le ciel et y retrouve la constellation du bouvier et, encadré dans le losange des quatre étoiles, les yeux de Nedjma le scrutent avec bienveillance.
Au petit matin, Emel demande à Majnoun :
« Tu ne nous laisseras pas tomber cette fois, hein ?
—      Cette fois, Nedjma nous accompagne. »

Ainsi, le trajet jusqu’à la frontière se fait sans difficulté. La route Bab Al Hawa est presque vide, pas la moindre trace de combattants ne se découvre. Ils ne sont que trois jeunes hommes et une jeune femme dans une voiture anonyme, comme des amis en balade. Parvenus au poste frontière, un douanier dévisage Emel longuement puis, lorsqu’il constate son identité, lui dit :
« C’est bien toi, Emel ! Tu es le fils de la cousine de mon père ! Je suis ton cousin Haşim. Eh ! J’ai même des photos de toi à la maison ! »
Dans la voiture, des regards soulagés s’échangent.

À Reyhanlı, les exilés se sont dispersés. Certains vont chercher une place en Turquie. Emel et Majnoun, eux, ont suivi d’autres syriens qui se dirigeaient vers Bodrum pour essayer de rejoindre l’île grecque de Kos.
À Bodrum, on les regarde avec un mélange de mépris et de pitié. Quelques personnes viennent discuter avec eux, cherchent à comprendre la ruine d’un grand pays, compatissent à leurs malheurs. Malgré le nombre de miséreux, on leur vient en aide. Mais le désœuvrement prend Majnoun à la gorge. Il pouvait faire tant de choses, à Alep : coursier, commerçant, guide… Il sait parler un peu anglais, mais il connaît à peine la langue turque. Il voudrait traverser, quitter le continent des assassins de Nedjma.
Des passeurs vendent des canots gonflables aux syriens, pour leur permettre de traverser la mer jusqu’à l’île de Kos, à une dizaine de kilomètres des côtes turques. Une fois là-bas, ils seront en Europe et on n’osera peut-être pas les chasser…
Emel, Majnoun et d’autres aspirants à l’exil font l’acquisition d’un de ces canots. Ils s’apprêtent à partir. Durant la nuit, Majnoun va s’isoler sur une plage et observe le ciel, mais il ne parvient pas à distinguer les étoiles de Nedjma.
Au petit matin, alors que ses camarades font leurs prières, il leur annonce qu’il ne faut pas partir aujourd’hui. Il est pris à partie, bousculé. Même Emel se met à rejeter violemment ses propos superstitieux. Les hommes sont depuis trop longtemps anxieux et frustrés. Assis sur la plage, couvert de sable, Majnoun voit le canot maladroit s’éloigner. Les rames crèvent l’étendue liquide, trente centimètres de pelle dans l’immensité bleue. Mais des risées courent sur la mer, font frémir la surface plane de l’eau. L’équipage est enfin hors de vue. Le ciel se couvre bientôt et le clapot se forme. « Non… », dit-il. Mais il sait ce que risquent ses camarades.

Quelques jours plus tard, quand il a enfin réussi à voir là-haut les yeux de Nedjma et qu’il a tenté la traversée, la mer n’a pas cherché à engloutir les occupants du canot pneumatique. 
Sur l’île de Kos, il retrouve un homme qui était sur l’embarcation d’Emel ; celui-ci lui raconte les vagues, le naufrage en mer, la nage interminable vers le rivage, dans un courant infernal, les noyades qu’il devinait derrière lui.
« Emel n’est pas perdu, il est là », dit Majnoun en désignant son propre crâne. Malgré sa conviction que son ami est mort, il s’imagine qu’Emel a gagné la terre ferme et qu’un jour ils reprendront leur amitié et leurs conversations là où ils se sont interrompus.

La constellation du Bouvier
Après des semaines indécises, parvenu à Athènes, Majnoun glane ce qu’il peut pour survivre. Il ne parvient pas à gagner la confiance des autres réfugiés, parce qu’il a dit une fois, dans la rage du désespoir, qu’il n’espérait plus rien d’Allah. Ils partagent avec lui la nourriture qu’ils trouvent, mais il n’est pas vraiment des leurs, et puis il est d’un tempérament trop solitaire. Il est seul et, il sent bien que personne ne se préoccupe de son sort. Athènes lui paraît triste, avec ses cohortes de jeunes sans-abris pris de boisson ou de stupéfiants — perdus et mélancoliques, comme s’ils avaient eux aussi été amputés de leur amour, de leur ami, de leur pays.
Chaque soir, Majnoun part s’isoler sur la colline Philopappos. Là, il cherche dans les étoiles les yeux de Nedjma mais, dans le ciel pollué d’Athènes, il ne les distingue plus. Il fouille désespérément du regard l’encadrement vide de la constellation du bouvier et son cœur blessé étouffe et son cerveau est prêt d’exploser de douleur. »

Bibi-Gol dit encore : « Dans nos villes étrangères, Majnoun, et d'autres hommes, d'autres femmes, d'autres enfants scrutent l'horizon hostile, ils glissent, survivants en sursis, dans une solitude effrayante ; et ils ont grandement besoin d'amis. »