lundi 13 juillet 2015

Les Contes de Bibi-Gol - 4 - La Malédiction des sodas - Première partie

« L'Iran est un pays où il ne pleut jamais. Vraiment jamais.
—     Mais c'est pas possible ! Sinon on meurt !
—     Comment ça, ce n'est pas possible ? Si ton père te dit que c'est vrai ! Il y a vécu !
—     Mais papa ! S'il n'y a pas d'eau du tout, on meurt !
—     Est-ce que je t'ai dit qu'il n'y avait pas du tout d'eau ? L'eau, là-bas, c'est comme le pétrole, on la prend dans des puits. C'est une eau très ancienne vu qu'il ne pleut plus depuis longtemps ! L'eau des dinosaures ! Et on est obligé de creuser de plus en plus profond pour en trouver...
—     Heureusement, les Iraniens ont des besoins en eau très faibles. Ils ne se salissent pas, et d'ailleurs ils ne suent pas ! Un seul pichet d'eau leur permet de vivre une semaine : ils en boivent un verre, et le reste sert à la toilette.
—     Arrêtez de mentir ! »
Mon ami Arach s'amusait à tourmenter la crédulité de son fils Nathan avec ma scandaleuse complicité. Nous étions deux adultes narquois face à un enfant partagé entre le désir de croire à toutes les bêtises extraordinaires que nous inventions et la méfiance que ne manquaient pas de soulever ces histoires invraisemblables.
« Est-ce ainsi que l'on t'a élevé ? Comment te permets-tu de traiter ton père de menteur ? », intervint malicieusement Morgane, l'épouse d'Arach qui venait de rentrer du travail.
Un troisième adulte venait en renfort peser dans la lutte inégale contre l'enfant.
« Alors, allons voir Bibi-Gol..., » fit Nathan. Il ne se laissait pas décourager : « Bibi-Gol me dira si ce que vous dites est vrai.
— Bibi-Gol te dira la même chose que moi...
— Allons voir... », s'entêta Nathan.

Bibi-Gol est un ancêtre d'Arach. Bibi-Gol est si vieux qu'on ne parvient pas à savoir, en le regardant, si c'est un homme ou une femme. Arach, lui, le sait, mais il ne me l'a pas encore dit... et je n'ai pas encore osé le lui demander.
Cet ancêtre vit dans le grenier de la maison de mon ami. Il est gourmand de tout, de bonne nourriture et de bons livres, de boissons sucrées et de sourires amicaux. Tout le monde aime lui rendre visite car il raconte des histoires formidables.
Et nous voilà face à lui, avec le jeune Nathan qui se plaint de nous. Bibi-Gol ponctue le récit de Nathan de son rire étrange : du fond de sa gorge sort le son d'une scie mordant et remordant le bois. Ce rire ne vexe pas Nathan car il le conforte dans la conviction que nous nous étions joué de lui. Enfin, après avoir écouté jusqu'au bout et sans interrompre les doléances de Nathan contre les adultes, Bibi-Gol dit :
« N'en veux pas trop à ton père. Il fait cela par tendresse. Le mensonge est un jeu. Un jeu où les règles ne cessent de changer et où tu dois inventer toi-même le rôle que tu vas jouer : si l'histoire te plaît, tu poseras des questions pour l'orienter vers les mensonges qui te plaisent ; si l'histoire te déplaît, tu devras trouver toi-même un meilleur mensonge pour recouvrir ceux de ton père, et tu devras soutenir bravement que ce que tu dis est pure vérité. »
Tous, Nathan, Arach et moi-même acquiesçâmes gravement. Arach passa tendrement sa main sur l'épaule de son fils qui se laissa faire.
Je tentai de dire quelque chose d’intelligent :
« Et n'est-ce pas souvent en croyant s'éloigner de la vérité que l'on finit par l'atteindre ? »
Mais ce n'était, dit comme cela, qu'une formule creuse.
Je me rattrapai en étalant ma science :
« Je crois bien que pas une seule religion n'a réfléchi aux vertus du mensonge...
— Normal..., intervint Arach, les religions disent révéler la vérité, elles ne peuvent pas professer les vertus du mensonge, tout leur système de croyances s'effondrerait... »
Assis par terre sur un coussin, Nathan fit entendre son agacement.
L'aïeul toussa, reprit son souffle, puis il coupa court à notre discussion en commençant un de ses contes bizarres. Un sourire s'épanouit sur le visage de Nathan. Bibi-Gol dit :

« Il était une fois... Hem... Il était une fois il n'y a pas si longtemps... vivait, dans une grande capitale, un magicien. C'était le plus puissant magicien de tous les temps !
Il n'avait pas l'air, pourtant, de grand-chose. Une quarantaine d'années. Portant un vilain blouson gris-beige un peu trop court aux manches et à la taille. Ses cheveux noirs luisaient au soleil et se prolongeaient en deux pattes touffues le long de grandes oreilles rouges. Sa bouche était large et ses lèvres boudeuses, couleur de vieux papier. Ce magicien portait d'épaisses lunettes de soleil d'aviateur sur un nez puissant ; les verres teintés et le nez reflétaient le soleil de midi.
Il commençait à faire chaud et le magicien grognait entre ses dents un refrain de dépit :
« Rhr ! La salope... la putain d'salope... la salope... la putain d'salope... »
Le langage du plus puissant magicien de tous les temps n'était pas à la hauteur de son don.
Or, il se tenait là sur une grande avenue, en plein soleil, devant une agence de voyages, une canette de soda à la main, deux canettes vides écrasées à ses pieds, et il serinait :
« Rhr ! La salope... la putain d'salope... la salope... la putain d'salope... »
Ses dents grinçaient, un peu de sueur coulait dans son cou, filait sous le blouson et s'allait tremper la chemise.
Le magicien buvait à même la canette. Il la portait de sa main gauche à la bouche. Le liquide sucré et pétillant s'écoulait en frémissant. Le magicien faisait grincer ses dents du bas contre le métal.
Il aspirait entre trois et sept gorgées, éloignait l'embouchure de son visage, émettait un son pour signifier son rafraîchissement, puis observait tout autour de lui. Après avoir observé un peu, il consultait sa montre, composait une moue grimaçante, puis lançait quelques nouveaux :
« Rhr ! La salope... la putain d'salope... la salope... la putain d'salope... »
Ce coup-là, il avait porté encore une fois la canette à sa bouche. Il voulut se dégager de son blouson. Haussant la canette contre son visage de la main gauche, il entreprit d'extraire son bras droit de la manche en faisant rouler son épaule et en ramenant le coude vers lui, mais le blouson, très ajusté, l'empêchait de se dégager convenablement. Il voulut s'aider de la main gauche qui tenait le soda ; il avait besoin de ses deux mains. Il cala alors la canette contre le bas de sa mâchoire et arrima ses dents du haut à la languette métallique afin de maintenir un petit flot de boisson dans sa gorge pendant toute la manœuvre. Mais, pendant qu'il exécutait cet exercice de voltige désaltérante, un homme qui discutait avec un ami et qui ne regardait pas devant lui vint percuter de plein fouet cet équilibriste avec sa canette accrochée à la bouche. Le passant leva une main timide, réprima un fou rire et dit : « désolé... »
Face à lui, le magicien, furieux.
Ses yeux étaient poussés par la rage hors de leurs orbites et venaient cogner derrière les verres des lunettes de soleil.
Du soda dégoulinait sur sa poitrine auquel vint bientôt se mêler un abondant flot de sang : la canette métallique lui avait fendu la langue.
Le magicien aurait pu, n'en doutez pas un seul instant, désintégrer d'une pichenette ce passant maladroit. Mais sa colère était si grande, qui s'augmentait depuis bien longtemps par suite de vilaines nouvelles, de déceptions professionnelles et de déconvenues amoureuses, que son courroux se tourna tout prêt contre tout le monde à la fois et contre les canettes de soda en particulier et il rugit des mots très très grossiers, il vomit des insultes abominables, il éructa des jurons scandaleux tout en postillonnant à travers l'espace des gouttelettes vermeilles de sang magique et conclut :
« … Par le Saint Coran, par tous les djinns et tous les ifrits, par toute la puissance qui m’a été conférée par don exceptionnel d’Allah, désormais les sodas feront dire la vérité à ceux qui les boivent, jusqu’à ce qu’une aube nouvelle efface la lumière de leur bouche ! »
Le temps s'arrêta. Sur le carrefour, les voitures s'immobilisèrent. Les oiseaux, les mouches, furent saisis en plein vol ; les passants stoppés nets dans leur marche. Le vent chaud avait cessé d'un coup.
Les postillons rouges du magicien mitraillèrent la canette de soda, tombèrent en pluie sur la poussière du sol.
La malédiction était prononcée. Le monde reprit sa course folle, soudain lesté d’un sortilège supplémentaire aux lois de la nature.

Et voilà, nul ne savait, pas même le plus grand magicien de tous les temps, tous les malheurs qui allaient advenir.
Plus haut sur la grande avenue, à la terrasse d’un sandwich-bar, Edris, le neveu du magicien, pérorait devant un jeune étudiant. Edris était un beau petit homme à jolie moustache et aux yeux de chat alangui ; sa voix râpait doucement les mots et les servaient en salade fine et fraîche. C’était un spécialiste en boniments et les hommes qui obtenaient le privilège de sa conversation étaient plus intimidés et séduits qu’à leur habitude. Celui qui l’accompagnait ce jour-là se sentait anobli devant les autres clients, il cherchait à se mettre à la hauteur d’Edris. La conversation portait sur les films américains. L’étudiant n’avait vu que quelques films d’action et il pensait qu’Edris se moquerait de son enthousiasme pour ces films de distraction. Pourtant la conversation filait bon train et les deux hommes riaient, usaient de bons mots pour commenter des scènes archétypales : un super-héros traversant New-York en rase-motte, un chien sauvant le héros et lui léchant abondamment la figure, un G.I. tirant au lance-roquette sur un cavalier arabe enragé… Edris ne tenait pas rigueur de la maigre culture de l’étudiant et l’amitié semblait une chose facile.
Le patron ventripotent du sandwich-bar apporta sur deux assiettes quelques pains farcis de viande et d’herbes et dit avec nonchalance :
« Voilà messieurs…
—      Oh ! Merci !, firent Edris et l’étudiant, avec des manières de grands seigneurs.
—      Bof, c’est pas de première fraîcheur, mais avec la sauce, ça passe... », dit le gros homme.

Ses deux clients eurent un moment de perplexité, interrogèrent du regard cette bizarre franchise, mais aucun sentiment de rancœur ou de provocation ne s’affichait sur le visage du patron.
« Ah, mince, c’est pénible, j’ai oublié les boissons, ajouta-t-il. La journée commence bien… et avec cette chaleur qui remonte… »
Puis il revint et servit les sodas avant de s’en retourner dans la pénombre de son bar, où il engloutit la fin de sa canette en s’essuyant le front.
« Eh bien, celui-là, il ne fait pas semblant d’être sympathique, au moins… », rit Edris.
L’étudiant répondit à son rire et ils échangèrent des regards qui les plaçaient hors du cercle des grincheux, dans la complicité des amis de bonne compagnie.
Ils se ruèrent bientôt sur leur sandwich. C’était un moment qui promettait d’être agréable, une amitié prête à éclore.
Mais à côté d’eux, un type bien habillé se leva brusquement de table et dit à la cantonade : « depuis deux heures que je parle avec ces cons qui ne comprennent rien à la politique… Comme si la religion pouvait résoudre tous les problèmes ! Qu’est-ce que je fous là ?! »
Un client balança : « barre-toi de ce pays si t’es pas content ! T’as qu’à aller chez les Américains !
—      Et toi, tu es content de nos lois obtuses ? Et tu es content de toi et de ta tête pourrie ? »
On en vint aux mains. Celui qui s’était insurgé contre la politique fut rapidement submergé par quatre hommes brutaux. La police accourut et prit le parti du nombre contre le seul agitateur qui fut copieusement bastonné sous les yeux horrifiés d’Edris et son ami.
Quand la police eut embarqué le fauteur de trouble estourbi et sanglant, Edris et l’étudiant s’interrogèrent : « Qu’est-ce qui lui a pris, d’un coup ? On ne dit pas ces choses-là en public… »
Alors, l’étudiant but une gorgée de soda. Son visage s’illumina et il dit :
« Il avait raison, nos lois sont mauvaises…
—      Oh là ! Chut, moins fort…
—      Nos lois nous rendent malheureux !
—      Tais-toi, qu’est-ce qui te prend.
—      Ce qui me prend ? J’ai envie de dire la vérité à tout le monde…
—      Mais pourquoi ?
—      Je ne sais pas. Ça me prend d’un coup. C’est plus fort que moi.
—      C’est trop dangereux, ne le fais pas… Tu as vu ce qui vient de se passer ?
—      J’ai peur, mais je ne peux pas me taire… Je vais… »

Mais juste à ce moment, un autre homme se leva et dit à tout le monde en terrasse :
« Vous êtes une belle bande de lâches. Vous avez laissé ce pauvre homme se faire frapper et vous n’avez pas bougé. Je crache sur vos… »
Nouvelle scène de violence, nouvelle intervention musclée des policiers, Edris et l’étudiant s’enfuirent, bouleversés, descendant l’avenue en direction du meydân, la grand ’place.

« J’ai l’impression que tu n’es pas le seul ici à vouloir dire ce qui te passe par la tête… les gens deviennent-ils fous ou quoi ? », fit Edris à son compagnon.
L’autre, alors, malgré le pas de course, regarda Edris en plein visage et lui dit :
« Voilà une autre vérité pour toi : tu n’es pas le genre d’homme qui me plaît, mais tu es captivant, et j’attends, si tu veux bien, que tu me révèles des choses que j’ignore sur l’amour. »
Edris saisi d’effroi, stoppa net son allure. Il balbutia :
« Javad… Malheureux… N’évoque surtout pas ce sujet en public… Comment… Comment sais-tu cela de moi ?
—      Je suis bien content de l’avoir deviné…, sourit Javad. Ainsi, tu es… 
—      Malheureux, tais-toi ! 
—      Je ne peux pas me taire, ma langue s’emporte par magie ! Tu es… »
Edris plaqua sa main sur la bouche de Javad et le força à regarder la rue autour d’eux :
« Vois la foule ! Tu connais certains d’entre eux, la plupart tu ne les connais pas… Mais tu sais ce qu’ils disent tous là-dessus ; le silence est la règle qui me tient en vie ! Si tu parles, nous sommes condamnés, nous serons battus, nous irons en prison… Regarde, par exemple, Hossein, ce commerçant ! Il sera le premier à te dénoncer à la police ! »
Et comme ils s’étaient approchés du commerçant en question, lequel tenait une canette de soda à la main, celui-ci leur dit :
« Messieurs, venez m’acheter des chaussures ! Même si vous n’en avez pas besoin ! Ah ! Edris, toi qui es si élégant ! Haha, tiens ! Ne m’as-tu pas acheté le mois dernier des mocassins à prix d’or ?! Quand je pense combien je t’ai floué, c’est trop drôle !
—      Pardon ?
—      Eh oui ! Tu te souviens ? Je t’ai dit qu’ils venaient tout droit d’Italie ! Mais ils ont été fabriqués dans le trou le plus misérable du pays… Je te les ai vendus dix fois leur vrai prix ! Hahaha ! Tu es une vraie pomme !
—      Arrête, Hossein, ce n’est pas drôle.
—      Mais, par Allah ! c’est la vérité ! De toute façon, tu fais trop l’élégant… Tu  as l’air si vaniteux que tu mérites bien qu’on t’entourloupe ! »
Le commerçant attrapa la manche d’Edris qui se dégagea brusquement pour s’éloigner.
« Ne te fâche pas… Reviens, Edris, faisons affaire ! J’ai ici des souliers que je vends seulement cinq fois le prix correct… »
Edris entraîna Javad plus loin.
« Que se passe-t-il, tout le monde s’enrage à dire la vérité ou quoi ?
—      C’est comme un sortilège dans ma bouche…, souffla Javad. Si on me pose une question sur toi, je ne pourrai pas m’empêcher de dire ce que je sais. Pardonne-moi, je suis si gêné… »
Des larmes de désarroi montèrent aux yeux de l’étudiant.
Edris rumina alors de très sombres pensées. Il connaissait quelques films excellents où, dans cette situation, le héros avait recours à l’expédient le plus misérable : il tuait le dépositaire du secret. Mais ces films ne reniaient pas la morale et, malgré le séduisant poison de leurs images, la vérité finissait toujours par triompher et engloutir le héros rendu plus coupable encore par son geste que par le secret qu’il cherchait à enfouir… Il regarda Javad avec commisération : que faire d’un si encombrant partenaire ?
Il songea soudain à son oncle ; c’était un puissant magicien ! Edris n’aimait pas beaucoup l’oncle bizarre, mais peut-être pourrait-il aider son neveu ? Encore fallait-il pouvoir retrouver le bonhomme…

Plus bas sur l’avenue, ils virent un nouveau tapage : une femme en furie s’acharnait sur son mari à terre. L’homme disait, entre deux cris de douleur : « oui, je t’ai trompée, je t’ai trompée avec toutes celles que j’ai pu, car je ne peux pas résister, c’est trop délicieux de convoiter une autre femme ! »
Cette confession admirable d’honnêteté n’aidait certes pas son épouse à se calmer, laquelle commençait à lui arracher des touffes de cheveux. Un passant chercha à intervenir, mais il se fit hurler dessus par la femme en pleine crise de nerfs.
La police n’intervint pas. En fait, ils étaient sur l’autre trottoir, une centaine de mètres plus bas, cherchant à régler une situation délicate : juste sous les bureaux d’un grand quotidien, quelques journalistes s’étaient rassemblés pour expliquer aux passants les dessous de leur métier. L’un d’entre eux, un chroniqueur dont l’éditorial était lu partout dans le pays, tenait tête aux policiers :
« Mais enfin messieurs, je ne dis là rien de nouveau, tout le monde le sait ! Si je dis que tout ce que j’écris m’est dicté par le gouvernement, je ne vois pas ce qu’il y a de choquant à dire une telle banalité ! Cependant, je trouve extraordinaire que mes lecteurs s’intéressent à toutes les bêtises que je relaie, et qu’ils finissent par y croire, malgré eux, malgré leur connaissance intime de la censure qui pèse sur toute notre société. »

Arrivés à proximité du meydân, Edris et Pavad virent se déverser hors de la Grande Mosquée une foule émue. Un groupe d’hommes furieux disait : « il faut destituer ce fou de mollah ! pourquoi dit-il des choses aussi scandaleuses ?
—      Qu’a-t-il dit ?!, les interpela Pavad.
—      Il a dit qu’il utilisait le nom d’Allah pour nous dominer ! Qu’il était content qu’on le regarde comme un grand homme alors qu’il est plus vicieux et lascif que le pire des bandits !
—      Le mollah a même dit : « Je vous méprise, car vous me croyez. Dieu favorise les menteurs ! »
—      Quel grand sage !, approuva Pavad.
—      Et toi ! Provocateur ! », hurla un des fidèles, bouleversé, à Pavad.
En quelques pas cette brute fut sur lui et lui décocha dans le ventre un coup de poing si puissant que le fragile Pavad tomba sur le pavé, plié en deux. L’homme lui cracha sur la tête en disant :
« Chien de provocateur ! »

Edris ramassa son étudiant mal en point et l’entraîna à l’écart dans une venelle.
Or, la ruelle longeait la Grande Mosquée. Là, ils virent ce très scandaleux mollah quitter précipitamment l’édifice par une porte dérobée. L’homme les dévisagea, l’air apeuré. Il s’apprêtait à s’enfuir, mais Edris l’appela :
« Mollah Ali Reza ! Ne fuyez pas ! Nous ne vous voulons pas de mal !
—      Encore heureux, car si c’était le cas je vous ferais exécuter moi-même, répondit le mollah, dont le regard pouvait encore foudroyer les contempteurs.
—      Que vous arrive-t-il, mollah Ali Reza ?
—      Je ne comprends pas ! Je perds la raison !, s’effondra-t-il tout aussitôt. Voilà donc que ma langue est possédée par un démon et que je dis tout ce qui me passe par la tête ! Mais j’en ai trop dit aujourd’hui, je ne pourrai plus jamais reparaître en public et je rentre de ce pas chez moi pour me pendre !
—      Oh là, cher mollah ! Vous rendez déjà les armes ? Je vous ai déjà vu plus combatif !, dit Edris.
—      Que me voulez-vous ?, fit le mollah, aux abois.
—      Je veux savoir quand cela vous a pris…
—      Eh bien… Je m’apprêtais à faire mon prêche et, après que j’ai bu une boisson pour me désaltérer, j’ai senti une force s’emparer de moi. J’étais heureux et enthousiaste, je me pensais si intelligent et, quand j’ai pris le micro, les mots se sont mis à dépasser ma pensée. Ils étaient dans ma bouche avant même que j’aie la possibilité de les arrêter ! La foule est devenue furieuse et j’ai couru me barricader dans mes quartiers… 
—      Vous veniez de boire… Qu’est-ce que vous aviez bu ? »
Mais soudain, des cris résonnèrent derrière eux : des fidèles de la Mosquée venaient de découvrir le mollah blasphémateur. Le gros homme n’eut pas le temps de s’échapper, la foule emplit la ruelle et le lyncha sous les yeux impuissants d’Edris et Javad, ballottés, étouffés, étourdis par la violence de la masse hargneuse qui les entourait.
La foule exultait, brandissant une poupée désarticulée, couverte de chiffons sales déchirés. L’odeur du sang du mollah et celle de la sueur de ses bourreaux se mélangeait.

Sakher Farzat - Talisman - 1980
http://sakherfarzat.com//

samedi 4 juillet 2015

Les Contes de Bibi-Gol - 3 - Les Deux filles du Vizir - Quatrième partie


Riza Abbasi - Jeune garçon à la coupe de vin
Yasmin, malgré ses airs de folle, m’avait fait de la peine. Je me baissai pour l’aider. Elle avisa le poignard que j’avais à la ceinture.
« Est-ce que tu vas me tuer avec ce couteau ? Je sais que tu me détestes…, dit-elle, le regard fureteur.
—      Mais qu’est-ce que tu racontes ?
—      Tout le monde me déteste… Ils disent que je suis une pourriediablesse.
—      Ah ? »
Je m’apprêtais à lui prendre la main pour la relever quand elle prit une poignée de sable poussiéreux et me l’envoya dans les yeux.
« Pourquoi t’as fait ça ?!, m’écriai-je.
—      Pour pas que tu me tues ! », ricana-t-elle comme une démente.
Le temps que je me frotte les yeux et que je reprenne mes esprits, elle se tenait à quelques pas et elle brandissait fièrement mon poignard.
« Je vais t’égorger, fit-elle.
—      Pourquoi tu veux faire ça ?! », m’indignai-je.
Mais, soudain, cette petite fille ardente s’éteignit : ses épaules s’affaissèrent et se mirent à s’agiter de sanglots. Elle pleurait dans ses mains sales. J’étais très vivement impressionné. Elle était si vite passée d’un état à un autre ! Je m’approchai prudemment. Elle écarta ses mains de son visage ; il était maculé de sable et de pulpe de pêche.
« Est-ce que tu es un gentil garçon ?, me demanda-t-elle.
—      Ça, par exemple… Hum, je ne suis pas méchant… », fis-je.
Cette réponse parut lui suffire. Elle s’avança et me prit d’autorité la main. Je sentis son contact collant et plein de sable.
Elle m’entraîna vers le verger où je découvris de nombreux arbres fruitiers. Elle me montra l’échelle et dit :
« Prends-nous des pêches. »
En digne chevalier servant, je ne me fis pas prier, d’autant que j’avais été, dans leur dispute, lésé de la pêche promise. Grimpé dans l’arbre, je décrochai deux pêches que je fourrai dans le bas de ma longue chemise. D’une main, je m’accrochais à l’échelle, l’autre main relevait le pan de tissu autour des fruits.
« Prends-en plus !, fit Yasmin.
—      Attends, je sais pas si c’est une bonne idée…, dis-je piteusement.
—      C’que tu es rabat-joie…, dit-elle, boudeuse.
—      Eh bien t’as qu’à monter en prendre, toi.
—      Non, je vais me faire gronder. »
Sa réplique me fit dresser les cheveux sur la nuque. Je n’avais pas du tout l’intention de me faire gronder à sa place, par des gens chez qui je devais paraître irréprochable.
« Je descends.
—      Prends-en plus !
—      Non.
—      T’es pas gentil.
—      C’est comme ça. »
Je lui tendis une pêche et conservai l’autre pour moi.
Je marchais derrière elle, tout en emplissant ma bouche du fruit juteux, dont le goût puissant me portait droit au paradis.
Nous marchâmes lentement, silencieux tant que dura notre régalade, vagant dans les allées fleuries.
Au bout d’un moment, nous parvînmes auprès de la plus grande cage à oiseaux que j’eusse jamais vue de ma vie. Dans cette cage où une dizaine d’acrobates auraient pu sans peine échafauder une pyramide humaine, s’ébattaient des quantités d’oiseaux multicolores qui produisaient un concert formidable de pépiements. Je crus entendre tout à coup dans ce magma sonore le son étouffé d’un galop de cheval. Je tournai la tête en tous sens. Yasmin rit et me montra du doigt un oiseau. Tout en haut de la volière, sur son perchoir royal, se tenait un mainate farceur. C’était lui qui avait fait cette drôle d’imitation.
« Viens, on rentre dans la cage, dit Yasmin.
—      On a le droit ?
—      Non, mais ça fait rien : c’est seulement Donya qui nous a interdit.
—      Et alors ? Vous n’écoutez pas les conseils de Donya ?
—      C’est pas notre mère.
—      Si, dis-je. C’est l’épouse de votre père. C’est pareil.
—      Tu es…, fit Yasmin en levant les yeux au ciel. Tu es chiant. »
Je ne m’attendais plus à cette agressivité. J’avais baissé ma garde.
« Viens, on rentre.
—      Non.
—      T’es chiant et… t’es un peureux.
—      Je ne suis pas peureux. »
Pour lui montrer que la couardise n’avait pas atteint mon âme, je mis la main sur la porte de la cage. Yasmin comprit. Elle fit tourner la petite clé dans le loquet, ouvrit la première porte. Nous entrâmes dans ce vestibule. Elle referma la première porte puis ouvrit le loquet de la seconde porte.
Alors, nous fûmes au milieu des oiseaux. Les envols effarouchés autour de nous faisaient des tourbillons de rouge, de jaune, de vert et de bleu. L’odeur de fiente, douceâtre, et les fines poussières de plumes me firent tousser. Je levai la tête et vis la perspective vertigineuse des barreaux se rapprocher jusqu’à la voûte de la cage.
J’entendis le rire moqueur de Yasmin et tournai la tête dans sa direction. Elle était ressortie de la volière ! Elle avait fermé le loquet, puis avait verrouillé d’un tour de clé la cage à oiseaux.
« Cervelle de moineau ! Cervelle de moineau !, brailla-t-elle.
—      Attends ! Fais pas ça ! Sors-moi de là, s’il te plaît ! »
Elle me tira la langue et s’enfuit en courant.
Autour de moi, je sentais l’affolement frémissant des oiseaux, leur peur de moi et leur colère. Le mainate fit un scandale : « Fioui ! Pas maintenant ! Pas maintenant ! » Des gorgebleus coururent autour de moi en poussant des petits cris féroces ; un bengali rouge fila comme une flèche sous mon nez en frôlant ma tête ; les trilles des mésanges s’augmentaient, se réunissaient, s’accumulaient. Le vacarme des oiseaux s’amplifiait toujours, atteignait une puissance douloureuse et il me semblait qu’ils complotaient furieusement de m’arracher les cheveux,  puis la peau des mains et du dos, avant de me picorer les yeux. Je me précipitai sur la porte au loquet et tentai de le crocheter à l’aveugle, mais je ne parvenais pas à en comprendre le mécanisme et la panique me faisait perdre mes moyens. « Au secours ! Au secours ! »

Après quelques instants, ma panique finit par refluer, les oiseaux retrouvèrent aussi leur calme. J’appelai de nouveau à l’aide et je vis alors Zarrin émerger d’une allée et se diriger tranquillement vers moi.
Elle ouvrit la première porte de la cage et s’approcha. Elle mit sa figure contre la seconde porte grillagée et, formant un cône de ses mains, me fit signe de bien tendre l’oreille. J’approchai ma figure de la sienne et elle me dit en chuchotant :
« Eh bien, pauvre Ali Abed… Je te sortirai de là si tu me montres ton oiseau. »
Je me reculai, surpris ; je ne saisissais pas bien l’objet de sa requête. Je réfléchis un temps puis je crus comprendre qu’elle mettait à l’épreuve mon sens esthétique. J’essayai d’imaginer quel pouvait bien être, parmi tous les spécimens de la cage, celui qu’elle affectionnait le plus. Enfin, avisant l’oiseau le plus extravagant — un long corps vert et bleu, avec quelques plumes noires mordorées et un bec jaune vif, une houppette rouge —, je le montrai du doigt et dis :
« Celui-ci ! »
Zarrin fit éclater un rire strident. Elle riait tellement qu’elle s’accrochait aux barreaux pour ne pas tomber. Des larmes perlaient à ses yeux. Entre deux hoquets, elle me dit :
« Eh bien, quel prétentieux ! »
Alors, avisant un tout petit oiseau noir qui chantait merveilleusement, je repris :
« Attends ! À dire vrai, je crois que c’est plutôt celui-ci ! »
Elle fut si surprise de ma répartie que ses yeux s’agrandirent démesurément. Puis elle s’effondra, suffoquée par le rire.
« Voilà… C’est… déjà… plus… réaliste… »
Elle finit par se remettre debout. Je n’étais toujours pas sorti de ma prison. Elle refit le même geste d’approcher mon oreille. Je m’exécutai comme un bon garçon.
« Je voulais parler de ton oiseau, celui qui chante quand tu lui fais souffler de l’eau dans une mare ou dans les buissons… »
Cette fois, après quelques instants de doute, je finis par comprendre la bizarre allusion. À Yazd, avec mes amis, nous désignions cette partie de notre anatomie par le mot courant doul ou par le mot plus enfantin : doudoul. Jamais nous n’aurions eu recours au genre d’image invraisemblable employé par ma cousine. Mais maintenant que j’avais déchiffré son langage, je ne comprenais pas mieux : pourquoi voulait-elle voir ça ? Ce n’est pas une chose très intéressante…
« Tu veux vraiment voir mon doul ? », dis-je.
Elle s’écarta brusquement, choquée, la main sur la bouche. Elle fit cependant un signe affirmatif. 
« Bon… Ça n’a pourtant rien d’extraordinaire… »
Je dénouai ma ceinture, baissai mon pantalon, puis remontai ma longue chemise.
Zarrin demeura interdite, ses yeux détaillant mon anatomie. Je me sentis très gêné d’une telle curiosité. Je remontai brusquement mon pantalon.
« Pourquoi voulais-tu voir mon… oiseau ?, fis-je.
—    Mais… parce que nous, les filles… On n’a rien. »
Voilà qui me coupa le sifflet.
Je requis :
« Et maintenant, je t’ai montré ce que tu voulais… Tu veux bien me laisser sortir ? »
Elle me délivra.
« Ma sœur est une pourriediablesse, dit-elle. Je vais le dire à Donya, que ma soeur t’a enfermé dans la volière. Tu vas voir : elle va se faire bien laver et bien frotter ! Ah ! »
Je la suivais qui marchait d’un pas décidé vers le palais de ses parents. Je sentais la délivrance approcher : devant les adultes, mes cousines ne se permettraient plus ce comportement violent qui me mettait au supplice.
« Donya va battre Yasmine à cause de moi ?, m’inquiétai-je.
—      Non… Donya est faible. Mais elle dira certainement à père ce que ma sœur a fait, et alors… la petite goûtera de la badine ! Hahaha !
—      Mais ce n’est pas grave… Je… J’ai même pas eu peur.
—      Ha ! Et si des oiseaux étaient morts de terreur, hein ? Ils ne te connaissaient pas ! Ils ont dû paniquer ! Des oiseaux si rares ! Et quel malheur s’ils étaient morts ! Ha ! Tu peux être sûr, la petite pourriediablesse va se faire bien battre… »

Elle jubilait à l’idée du supplice que recevrait sa petite sœur… Son refrain de satisfaction, son sourire mauvais me révoltaient. Je ne comprenais pas d’où venait leur violence.
« Où est votre maman ?, dis-je.
—      Dans un trou.
—      Oh, elle est montée au paradis ?
—      Moi, je l’ai vue dans un trou, sous une grande pierre.
—      Alors, si elle était bonne, elle est montée au ciel.
—      Ils l’ont lavée et bien lavée et frottée, d’un côté puis de l’autre. Puis ils l’ont entourée plein de fois dans du tissu, puis on l’a mise dans un trou… »
Pendant que Zarrin me racontait cela, sa peau avait changé de couleur ; elle avait pris des teintes de glaise et s’était couverte de fines gouttelettes de sueur. Je n’osais plus rien dire.
« La pourriediablesse va se faire bien laver et bien frotter… »
Elle serrait les dents, en proie à une colère d’une violence inouïe.
Mais Yasmine nous coupa la route.
« Va-t’en !, dit Zarrin.
—      Qu’est-ce que vous faites ?, fit Yasmine.
—      On rentre à la maison, je vais dire que tu as enfermé Ali Abed dans la volière… Tu seras fouettée !
—      Si tu dis ça, je dirai qu’il t’a montré son oiseau… C’est vous qui serez fouettés ! »
Mon cœur sombra dans une terreur folle. Je ne serais pas fouetté, je serais écorché vif !
Zarrin, elle, demeura quelques instants interdite. Trop intéressée par ce dont elle pouvait profiter de moi, elle n’avait pas songé que sa sœur eût pu se cacher pour nous espionner.
—      Pourriediablesse ! Pourriediablesse !, hurla-t-elle, impuissante.
—      Tu pourras rien dire, sinon je me vengerai ! Et même, tu pourras plus jamais ! Maintenant, ce sera toi la diablesse ! »


Je n’étais plus si pressé de retourner vers les adultes. Il fallait que mes deux cousines se réconcilient car je risquais d’y laisser ma peau. Je fus le plus parfait hypocrite : je dis que je m’étais drôlement bien amusé avec elles et que leurs jeux, s’ils m’avaient fait un peu peur, m’avaient aussi fait sourire intérieurement. Je fis toutes sortes de compliments sur leurs caractères qui n’étaient pas les caractères timides des filles de Yazd. Il me semble même que je croyais un peu à mes éloges galants. Nous pûmes jouer un peu tous les trois autour d’un bassin, à plonger nos pieds et à échanger de menues moqueries – je me laissais faire.
Je me laissais faire, ce qui les réjouissait, les accordait sur mon compte. Elles me pinçaient, me tiraient les cheveux. Yasmine me mordit le bras. Je me laissais faire, et j’avais dans le cœur un mélange de colère et d’abandon lascif.
Quand vint midi et que nous fûmes parvenus devant le grand hall à colonnades du palais, mes cousines se tenaient de chaque côté de moi, leurs visages avaient abandonné toute méchanceté, toute sournoiserie, et je portais mon regard incrédule de l’une à l’autre : elles composaient des mines sérieuses, indéchiffrables ; leurs visages portaient encore, affadie, cette lointaine lueur de malice ; j’étais encore un peu fâché contre elles, mais qu’elles me paraissaient belles ! — comme après l’orage la nature humide et rafraîchie, odorante et mobile, éclaboussée des rais de lumière qui percent les nuages, toute emplie d’une mystérieuse présence…

Personne ne fut grondé, j’avais agi en grand diplomate auprès de ces deux furies. Les adultes ne surent rien des disputes, de l’enfermement dans la volière et encore moins de la curiosité de Zarrin.
Le reste de la journée fut par ailleurs très ennuyeux, très protocolaire. Mon oncle recevait chez lui des courtisans et quelques marchands notables d’Ispahan. On me fit manger le déjeuner avec les hommes, parmi lesquels figuraient quelques grands garçons très sûrs d’eux. On échangea des ragots sur la vie de cour qui ne parvinrent pas à me passionner car je n’en connaissais pas les protagonistes. On fit de longs discours sur les besoins et nécessités de la ville et de ses alentours, sur les routes sûres et celles qu’il fallait rendre plus sûres. Les voix se firent dramatiques quand on évoqua l’empire et ses frontières… Mon professeur, mêlé à cette cour d’hommes, se montrait à la fois obséquieux et détaché. Je sentais que tout cela ne l’intéressait que modérément. Le repas s’éternisa une grande partie de l’après-midi.
Pendant tout ce temps, je me demandais ce que faisaient mes cousines. Mon corps était encore plein de douleur et de colère. Mais mon esprit, suavement, considérait leurs gestes souples et brusques, leurs voix abruptes, accusatrices, leurs visages énigmatiques et l’intérêt bizarre qu’elles me portaient...
Le soir vint.
Au moment de partir, je revis Donya, la belle épouse de mon cousin vizir. Elle était triste de me quitter.
« J’espère que nos filles ne t’ont pas embêté…, me dit-elle.
—      Non, madame, mentis-je.
—      Je ne sais pas comment m’y prendre avec elles. Je ne parviens pas à les gronder, même lorsqu’elles font les pires bêtises. J’essaie même de les protéger des châtiments physiques… pourtant, elles ne remercient jamais. Oh, Ali Abed, toi, tu as l’air différent de tous les enfants que je connais. Si Dieu, Loué soit-il !, le veut bien, j’aimerais tant qu’il me donne un fils comme toi…
—      Madame, sur mon âme peinée de ce départ, vos compliments apportent le réconfort comme les bonnes pêches juteuses de votre verger. »
Donya me prit dans ses bras et son corps parfumé me transmit une tendresse que je n’ai jamais oubliée.
Elle me dit :
« Ressens-tu le poids de ce que je t’ai donné ? Je le sens retranché de mon corps, il s’est ajouté à toi. Désormais, mes pensées t’accompagnent, gentil Ali Abed. »
Puis elle me donna une feuille sur laquelle elle avait rédigé un poème.
Devant la madrasa Soltani où je m’apprêtais à m’instruire une année entière, mon esprit était obsédé de deux choses : le poème composé pour moi par Donya et l’étrange matinée que j’avais passée avec mes cousines. J’étais presque indifférent aux apprentissages qui m’attendaient, à peine soucieux à l’idée que je devrais rencontrer de nouveaux maîtres, certainement plus sévères. Donya m’écrivait ceci :

Ali Abed aux yeux de cerf
       Contemple le monde avec patience ;
Sa pensée sonde les mystères ;
       Je veux retrouver l’innocence !

L’enfant grandit, deviendra homme.
       Il forcira, durcira, son regard s’étrécira comme
Les épées fines et coupantes, mais… je t’en supplie,
       Que ce cœur-là reste le même et qu’il plie
Devant l’énergie des filles et la douceur des mères,
       Oh ! Qu’Ali Abed demeure le songeur aux calmes paupières.

Je peux dire que ce poème de Donya s’inscrivit en moi et que désormais je fus l’enfant le plus doux, le plus patient, le plus curieux aussi. Je reçus à la madrasa Soltani les bases d’une éducation musulmane classique ;  mais je tempérais toujours ce que les maîtres disaient sur la vicieuse brûlure des femmes à la fraîcheur du poème de Donya. J’étais un élève si brillant que Khorshid écrivit à mes parents pour requérir l’autorisation de me scolariser indéfiniment à Ispahan.
Les années passaient, je m’instruisais. Mon envie de savoir semblait inextinguible. Je crois que j’épuisais les mollahs.
Parfois, je retournais brièvement à Yazd. J’y retrouvais des amis, des cousins. Mais, hormis Abed Salem, dont j’ai fait mention plus tôt, mes liens d’affection s’atténuaient. Mon père et ma mère espéraient faire de moi un prestigieux khan de Yazd. Ils regrettaient que je m’intéresse plus à la théologie et aux sciences qu’à l’étude de la loi…
Je revis mes cousines Zarrin et Yasmine, mais je n’eus plus le loisir de souffrir leur agressive pétulance car, avec l’âge, nous étions sans cesse entourés d’adultes, et bientôt d’ailleurs je n’eus plus le droit de les fréquenter.
On fit épouser, à l’âge de quatorze ans, Zarrin au jeune fils d’un autre vizir du Shah. Yasmine fut mariée un peu plus tard, à treize ans, avec un homme plus âgé, mais celui-ci ne supporta pas la mariée davantage que la première nuit de noces : il la répudia triplement dès le lendemain.
Ma petite cousine était désormais, de notoriété publique, une jeune femme indésirable.
Après quelque temps, Donya prit contact avec ma mère et échafauda de me proposer d’épouser Yasmine. Considérant la réputation de Yasmine, mes parents n’y étaient pas vraiment favorables, mais ils voyaient d’un bon œil le rapprochement avec cette branche puissante de notre famille. Quant à moi, je ne pouvais pas résister à une si grande requête de Donya.
Le mariage se fit.


Maintenant, je ne sais si je dois l’avouer avec honte… Il m’est arrivé, il m’arrive encore de me faire un peu battre par mon extravagante épouse. Pour autant, je crois que chaque coup que mon échine a reçu était mérité. Jamais Yasmine ne me frappe sans raison. Quant à moi, je ne la frappe pas. J’aime ses taquineries, j’aime son regard dénué de l’hypocrisie si commune en ce monde.
Je suis le nouveau gouverneur de Yazd. Mes savoirs philosophiques et techniques me sont très profitables. Je continue à composer des poèmes et je me suis attelé à la maîtrise de la peinture. Les notables de Yazd disent que Yasmine me domine, mais ils devraient plutôt lui en savoir gré, car qui sait quelles cruautés j’ai enfouies dans mon cœur, qui peut savoir toutes les horreurs que mon imagination aurait pu me faire réaliser, qui peut savoir qui j’aurais pu être, dans d’autres circonstances, avec d’autres guides ?
Un jour, peut-être, j’ouvrirai à ces sires cauteleux, à ces marchands égoïstes et à tous les fourbes médisants de Yazd mon cabinet de peinture, et ils verront, en miniature, toute la violence, toute la cruauté que j’ai, à force de volonté, détachée de mon âme. Ils verront que la férocité, la brutalité d’Ali Abed Khan aurait pu égaler celles de nos plus illustres tyrans : Timour Leng et Gengis Khan.
Et je clos ces mémoires en vous livrant le conte très impressionnant que Yasmine me fit lors de notre première nuit de noces :