mercredi 4 juin 2008

Roi Heenok à Sevran, t'entends ?


Tiens, j'ai pris cette photo dans une cité de Sevran — la plus grosse plaque-tournante de drogue de tout Paris...
Sortant de la station de RER, l'homme se trouve face à des abribus désolants, des bornes en béton grignotées par la pluie ; et là, en pleine gare routière, un ruffian en motocross fait des wheelings au milieu des piétons.
Le farwest à vingt minutes de Paris.
Le pied-tendre se retourne pour appréhender d'éventuels dangers, un tour d'horizon du regard, et, derrière lui, sur des cabines téléphoniques dévastées, il aperçoit des pubs pour le roi du Hip-hop québecois...

Tu le sais : tu es dans un monde perdu, où plus rien de bien ne peut arriver, où le soleil ne risque pas un seul de ses rayons, de peur de les salir...
Voilà pour ma contribution aux clichés sur les cités.

lundi 12 mai 2008

Cannibale

Rédigé en toute hâte, peu avant la tenue d'un salon littéraire chez Mlle Amélie Perrier, sur le thème du cannibalisme.
Depuis que je savais le thème de la soirée, une séquence me trottait en tête :

Un grenier, la porte du grenier. Une porte faite de planches grises. Le grenier s’anime sous un souffle d’air surgi d’un intervalle, un interstice dans la toiture, qu’on ne saurait situer… Les toiles d’araignées frémissent. Un ballon rouge tremble puis s’avance sous l’haleine glaciale du grenier ; il vient buter dans la porte du grenier. Il la pousse doucement. Derrière : un escalier raide. Le ballon dévale les marches, il prend de la vitesse et paf ! il vient heurter le museau de Marcel, le chien de la maison.
Marcel fait un bond en arrière et observe la balle rouge avec étonnement.
Un chien, une balle.
Canis ; balle.

Il paraît que l’homme a goût de chien… Ou peut-être de poulet ; non, de porc. Les plus fins esprits notent que cela a goût de veau. Bref, on pense toujours à une viande blanche. J’ai envie d’ajouter une petite anecdote : un ami, fin gourmet, considérant la chose et observant dans le même moment la cuisse dénudée d’une jeune femme me confia – il était peut-être un peu échauffé par un de ces vins des Côtes-du-Rhône qu’on nomme Saint-Amour et qui se marient si bien avec les viandes blanches : «hmm. Tout bien réfléchi, ça doit avoir goût de pintade. » Sous le feu nourri de mes objections et d’une certaine accusation de sexisme que je lui fis, il concéda qu’il aurait peut-être lui-même goût de chapon.
Manger un autre homme, il paraît que ça se fait presque institutionnellement dans certaines tribus. Dans ces cas de cannibalisme rituel, on remarque que le cerveau reçoit la primauté de l'attention culinaire. J'imagine que ce choix n'est pas motivé par le goût, et il me faudrait une certaine quantité de feuilles de banane pour pouvoir ingérer ce mets, si raffiné fût-il. Il y a, vous en convenez tous, cette idée qu'on s'approprie la force et l'intelligence de l'adversaire ; c'est un cannibalisme très rationnel.
Revenons du côté de la future victime... Etre mangé par un autre homme, ça donne le frisson ; mais plutôt un frisson désagréable… C’est une des morts les plus révulsantes qu’on puisse imaginer. Etre mangé, en général. Bien sûr, un fanfaron vous dira : « si ma mort peut servir quelqu’un dans le besoin… » Il faut bien admettre que surmonter la part d’horreur implique un admirable sens du don de soi.
Je parle de frisson, un frisson d’horreur… Il y a quelque chose dans le cannibalisme qui vient heurter certes nos principes humanistes mais aussi, et cela pour le plus athée d’entre nous, quelque chose qui trouble notre métaphysique. Ne risque-t-on pas de perdre plus que la vie en étant mangé. Chacun tient à son intégrité physique. Les psys appellent ça la peur de la castration. On aperçoit, je pense, déjà, toutes les intrications complexes entre le corps, l’âme, le sexe, tout le tralala de notre esprit humain. Se faire manger, c’est-y pas retourner dans les ténèbres ? C’est-y pas la matrice maternelle ?

Comme on veut se rassurer tout le temps par rapport à la mort et par rapport à l’éventuel becquetage dont nous pourrions être les victimes, on teste. On teste dès qu’on est bébé ! Le bébé met sa main dans la bouche de ses parents et ouf ! est tout heureux de revoir sa menotte intacte ! C’est une des premières aventures conscientes, le premier jeu de la mort !
Vous connaissez l’histoire de Léo Perutz !? Léo Pérutz était un écrivain autrichien du début du XXe siècle. Pendant la guerre de 14, il est gravement blessé au front russe. Rapatrié, il subit une intervention chirurgicale et se fait enlever une côte flottante qui menaçait de lui percer le poumon. Il vient de subir l’opération, il a demandé à ne pas être anesthésié, il est encore sous le choc de décharges d’adrénaline naturelle. On lui montre dans une cuvette sa côte toute ensanglantée. Eh bien, Léo Perutz demande qu’on donne cette côte à son chien, pour qu’il la mange. Son fidèle ami renifle la belle côte que voilà, la renifle encore et se détourne, sous l’œil ému de l’écrivain aventurier de l’extrême. Notre écrivain déclare fièrement qu’il aime son chien parce qu’il n’est pas une créature morbide. Ce sont ses mots. Il dit « morbide », qui vient d’un mot qui signifie « malade ». Mais le plus proche sens qui conviendrait ce serait « insane ». Un mot au confluent de la maladie et de la folie. Un mot qu’on rattache à une séduction horrible de la mort.
Voilà pour la première partie de mon exposé dont le titre était canis, le chien.

Je vais essayer d’être plus concis pour la deuxième partie portant sur la balle. Voyez, je fonctionne par association d’idées.
Quand on voit cette balle qui rebondit, une balle rouge, on pense à un cœur. Quand on pense au cannibalisme le plus sauvage, c’est souvent le cœur qui est sous le feu de l’imagination. On n’est plus dans le registre rationnel de la viande blanche, de l’évaluation de la peur, du test de la mort. On est tout à fait dans le registre émotionnel.
Le cannibale féroce a cette puissance de percer la cage thoracique d’autrui pour lui extraire son cœur et le dévorer. C’est un acte férocement sexuel de pénétration et de dévoration. Il y a quelques mois — je l’ai lu lors d’une de mes quotidiennes revues de presse — dans une prison de Rouen, un homme commettait exactement cet acte que je viens de vous décrire sur son co-détenu. Je vous épargnerai le détail de son témoignage, mais il lie très parfaitement son geste à un accomplissement sexuel d’un désir trop fou pour être satisfait par une triviale pénétration du rectum.
On peut citer toute une tradition de récits de dévoration du cœur. La légende du « coeur mangé » a ainsi donné de nombreux romans au moyen-âge. On trouve également cette histoire dans la littérature de l’Inde, dans le Decameron de Boccace. Bien, cette histoire raconte comment un mari jaloux se venge de sa femme adultère en lui faisant déguster, selon une savante préparation, le coeur de son amant. La pauvre n’est bien sûr pas au courant, elle en mourra. Au-delà d’une vengeance un peu fétide, il y a, je trouve, l’aveu pour le mari que sa femme aimait son amant bien plus que lui, et hors de toute mesure. C’est un aveu terrible d’impuissance.
Il y a le cœur qui palpite, mais ce n’est pas la seule chose qui attire l’attention du cannibale ! Il y a également, chez l’homme, le gland, les testicules, et chez la femme, le clitoris ainsi que les tétons. On peut noter également une attirance pour les doigts des mains et des pieds…
Chacune de ces extrémités est dotée par l’imagination cannibale de vertus magiques.
Ainsi, cet allemand qui avait émis une petite annonce pour trouver un autre homme volontaire pour se faire manger, définit avec son partenaire ce qui sera consommé en premier. Ils se mettent d’accord sur une petite friture des couilles qu’ils dégustent ensemble, victime et bourreau. Il y a là un simulacre d’amour homosexuel ou bien alors je suis un obsédé complètement à côté de la plaque.
Une autre idée me vient, oserai-je la formuler… une idée en rapport avec cet aspect aventureux de notre psyché, mais quelque chose d’indécent pour une si sérieuse assemblée dans le même temps… L’homme qui se croit malin parce qu’une dame consent à lui pratiquer une attention gourmande à l’endroit de la quelquefois seule fierté qu’il possède, ne devrait jamais oublier le bébé qu’il était, qui mettait sa main dans la bouche de sa mère en espérant que cette main ressortirait intacte. Il ne devrait pas oublier que ce qu’il croit magique en lui, peut en un instant retourner au néant de la matrice du verbe, de la parole. Et heureusement pour les quelques hommes ici présents, je me tairai avant d’évoquer une autre forme de dévoration que Nagisa Hoshima évoque dans son film L’Empire des sens. Car la supériorité psychique de la femme sur l’homme en matière de cannibalisme est indépassable.

mardi 4 mars 2008

Comme un loup

Rien ici que des choses déjà digérées — c’est d’une grande banalité : un homme descend le long escalier qui mène de son appartement au seuil de la rue — tout au long de sa descente, célibataire ou déjà amoureux, son appétit s’aiguise, plus indistinct et plus aigu — et dehors il porte son lourd regard envieux sur tous les visages féminins et les parties du corps qui avivent son désir, recherchant son chaperon rouge, celui qui saura emplir son estomac. Puisque je vous le dis, ceci relève de la plus courante conformation psychique — nul besoin de recherches épidémiologiques pour repérer la vieille flamme du prédateur sexuel en chaque homme, la simple édiction d’un constat suffit : l’homme-loup recherche le chaperon rouge qui, sous sa cape chargée d’une métaphorique et parfois illusoire ardeur sexuelle, change de visage mais vérifie sans cesse l’appétit renouvelé du bonhomme.
Pauvre loup ! Civilisé, poli, son cœur palpite d’une ancienne fureur — quelques poils lui percent la peau des joues et lui démangent un peu l’âme. L’homme croise de belles dames en longs manteaux.
Aujourd’hui, il ne veut pas aller au travail — il se sent bien trop l’estomac aigre. Et les visages qu’il croise sont trop charmants : de jeunes femmes insouciantes, la tête haute, leurs mèches frivoles ; et de belles allumeuses, la jupe courte, les épaules ou le décolleté offert, le sourire promptement esquissé ; et des fiévreuses travailleuses, leurs vêtements stricts, la mine concernée, le maquillage soulignant tous les verrous du masque qu’on aimerait faire sauter pour voir ce qu’il y a derrière ; et même des lycéennes multicolores aux mots d’un autre monde.
Une rencontre avec une jeune femme, au détour d’une rue — rencontre provoquée, incise romanesque dans la morne journée, conte de l’indicible pour les adultes —, voilà qui donnerait du relief à l’existence !
Quentin se passe sur les lèvres un stick gras. Retarder le boulot, s’installer dans un café et espérer qu’il se passe quelque chose, c’est le lot commun des aspirants séducteurs, passifs, échoués sur le mince rebord d’une tasse, vite rejetés par la marée des cadres vers le vaste horizon d’un plein océan de papiers, pauvres demi-loups qui ne sont pas d’authentiques requins. Il s’installe près d’une fenêtre et commande à une serveuse — insuffisamment belle — un café allongé. — Bien allongé, tient-il à ajouter, perversement. Quentin rougit de son audace envers une femme qu’il ne désire pas même.
C’est l’inattendu qui arrive, c’est l’inattendu qui arrive. Il s’approprie la phrase, tournant son café. Et voici qu’il remarque une jeune femme habituée du bar ; elle s’installe au comptoir, lui jette un œil au-dessus de son journal et ses yeux semblent lui sourire. Il ne va jamais dans ce café avec sa femme — au fond de sa poche, son éventuelle alliance brinqueballe et fait des galipettes ; son menton se parsème d’infimes poils de loup. Quentin se saisit de sa tasse et s’approche en une élégante circonvolution, ses noirs sourcils envoient des signaux codés à la belle proie et hypnotisent.
— Je vous paie votre consommation, lui promet-il en guise d’approche.
— Merci. Ce sera un grand crème.
— Un grand crème pour la dame, fait Quentin à la serveuse derrière le comptoir. Je m’appelle Quentin, se tournant vers sa proie.
— Solenne.
Elle porte une impression de légèreté qui donne de l’allant à l’interlocuteur. Les cafés se consomment lentement. Il s’excuse, le temps d’envoyer un SMS à son ennuyeux collaborateur.
— On peut se retrouver ?
— Demain soir, même endroit ?
Qui a demandé à revoir l’autre, ce n’est pas très intéressant : qui est le loup, la louve ? — ce qui se cache dans l’ombre d’un élan vers l’autre est plus intriguant.
Lorsqu’il retrouve sa compagne, le soir, il se sent un idiot. Il n’y a qu’à faire l’amour maintenant, là où il se trouve. Mais il se sent préoccupé par le travail qui n’a pas avancé et elle s’angoisse d’une amie proche mourante et la fornication passe comme un scrupule dont on essaie bien vite de se débarrasser.
Le lendemain soir, après le bistrot, il appelle sa compagne pour dire qu’il restera tard au travail. Il dit à Solenne qu’il devra rentrer avant minuit pour sortir son chien. Il se sent un instant très con mais cela finit vite quand il embrasse Solenne.
C’est nouveau. Cette femme a le pouvoir de faire disparaître les soucis.
Faisant l’amour, il pense une ou deux fois à sa compagne, et c’est agréable pour une fois de penser à sa femme en couchant avec une autre ; il jouit bien, pas de différence dans la jouissance, si ce n’est des sens et une pensée extrêmement confus qui s’emparent de lui. Les magnétismes de pensée tourbillonnent en lui : plaisir, apaisement, culpabilité, colère, anxiété, joie, orgueil, tristesse — impossibles à débrouiller.
— Vous revoir, Solenne, bientôt. Vous me plaisez !
— À bientôt Quentin. Tu es très beau.
Le changement, la nouveauté, la facilité d’une rencontre, l’équilibrisme d’une vie pleine de désirs : son cœur explose dans la nuit et éclabousse les murs d’un rouge plein de vie. Solenne ! Son cul splendide et sa chair volontaire.
La marche jusqu’à l’appartement, l’escale dans un bar, à la bouée d’une bière, pour que la fatigue paraisse plus naturelle, et bien vite le sentiment qu’on gâche sa vie à se borner au couple, à l’exiguïté du lit conjugal et aux mensonges, et dans la même soirée, ou peut-être le lendemain, Quentin montre les crocs et dévoile son caractère sauvage. Il accuse son couple d’être un simulacre. Sa compagne se fâche : Katia est échevelée comme il ne l’a jamais vue — de quoi le dégoûter définitivement d’elle. Le pauvre loup s’en détourne comme d’une charogne et s’enfuit sous les assauts de la crise, dans la nuit, coucher quelques jours dans la tanière d’un copain.
Rien que du déjà vu, un vieux conte qui a fait plusieurs fois le tour de la Terre.
Puis Quentin retrouve Solenne. Il prend possession des lieux, s’installe. Elle l’accepte tel qu’il est : un couillon de loup des rues. Elle n’écoute pas ses explications maladroites — le chien, les affaires provenant de son ancien appartement, une autre ?... C’est mieux : c’est plus simple et plus facile. Entre deux effusions sexuelles, le travail reprend ses droits.
Et un soir, Quentin s’effondre en pleurs : trop de souvenirs. La légèreté de Solenne ne pèse plus rien dans l’esprit de Quentin. Le visage un peu douloureux et grave de Katia, traversé d’éclairs de joie — son visage charismatique, expressif — jaillit comme une source et emplit la gorge et les yeux de Quentin. Le loup entonne sa plainte si triste pour se soulager la gorge. La nuit, après l’amour, il se sent seul — il dort en chien de fusil. Pas de divorce, il n’était même pas marié ; l’alliance dans sa poche n’existait pas — une histoire pour se donner plus d’épaisseur. Que reste-t-il à vivre quand on trouve sa conquête fade et sans autre intérêt que sa légèreté. Et peut-on compter sur elle ?
Le pauvre loup est allé trop loin de son territoire, trop loin dans le Grand Nord, il a suivi une louve blanche, un fantôme, et il se retrouve seul sur une terre glacée. Sa gorge est un nœud dans lequel les veines palpitent de passions déchues. Les aurores boréales ondulent un instant sous ses yeux. Il a froid ; il se lève, va fermer la fenêtre où les rideaux s’agitent dans le vent ; il s’avance à pas de —, indécis, jusqu’à ce lit qui n’est pas le sien. Déjà un vieux loup solitaire.
Il le sait, il verra d’autres yeux, d’autres seins, d’autres dos, d’autres clavicules, d’autres fesses, d’autres jambes, d’autres genoux, d’autres pieds, d’autres ventres, d’autres hanches, d’autres vulves, d’autres joues, d’autres sourires, d’autres regards, d’autres bouches, d’autres tempes, d’autres cheveux, d’autres cous, d’autres bras, d’autres mains, d’autres ongles ; il entendra d’autres voix, d’autres rires, d’autres scandales, d’autres murmures, d’autres paroles ; il goûtera et sentira d’autres parfums, d’autres peaux ; tout cela est d’une banalité confondante.