dimanche 9 février 2014

André Atrope – « la Robe de chambre »



Au fond de la salle à manger de l’hôtel-auberge La Calamarette, dans le plus sombre recoin, par un de ces sinistres et pluvieux jours de janvier méditerranéen, un vieil ours d’homme faisait rouler sur la table de long en large, et en travers, sous la paume d’une main lourde et usée par les aventures, une fiole d’opium, avec la morne indécision de celui qui a connu tous les états de l’addiction. Il leva les yeux vers le patron, Jean Cromar, assis à la même table que lui. Ce dernier fumait la pipe pensivement. L’ours-pharmacien fixa la pipe de l’aubergiste, laquelle passa deux fois de gauche à droite sous ses yeux attentifs, cette petite valse de pipe éveilla quelque chose en lui car il entama bientôt un récit sans hausser la voix, sans vraiment chercher à attirer l’attention de son interlocuteur, comme s’il avait à surmonter une lointaine pudeur : « … Ça t’est déjà arrivé, Cromar, de passer les saisons en compagnie de quelqu’un dont tu ignorais tant de choses, dont tu ne parvenais pas à percer les mystères, et qui, au moment de te quitter, t’a offert des paroles, riches, merveilleuses et mélancoliques comme un bouquet de fleurs ? et… et ton âme s’est enorgueillie de ce bouquet et l’a placé au centre de la maison, si tu veux bien imaginer ton âme comme une villa, avec un grand patio… et tu as recueilli ces mots précieux et tu as mis ces paroles en bouquet, dans un vase bien en évidence, dans le plus beau vase de ce patio ? Mais un jour… cela fait longtemps que cette personne a disparu, et tu regardes l’énorme bouquet dépéri, et il a perdu ses couleurs, cet incroyable bouquet, et tu réalises qu’autour, ton âme s’est mise à ressembler à une maison abandonnée ? Et ce bouquet fané, au milieu du patio pluvieux, et la mousse verte d’eau croupie dans le vase, dans cette maison abandonnée de ton âme, est un symbole mélancolique absolu, ce détail qui, par sa beauté triste, évidente, rassemble tout ?… »
Cromar, l’aubergiste, eut un mot dubitatif, fit encore valser de droite à gauche sa pipe éteinte et le gros poète enchaîna, rêveur :
« Ça a été cela, la Robe de chambre… Pour moi… un moment clé, un symbole vivant… à l’époque, je brigandais pas mal, enfin je donnais surtout dans la contrebande. On était une petite bande choisie de malpropres, d’hommes mal fichus mais débrouillards, pas très solides… surtout malins.
« Notre chef, qu’on appelait le Père, recrutait les pauvres traînailleurs, les dépenaillés et les fainéants de toute espèce ; mais jamais les brutes sans foi ni loi ; il acceptait les pauvres gentilshommes sans destin. Puis, il nous motivait par la marche forcée et le grand air, et parfois on se payait sur une "juste rapine", en soustrayant le minimum nécessaire à de riches personnes qui croisaient notre chemin. Avec nous, c’était le règne de l’esprit et la rigueur du corps. Un peu hors-la-loi, mais pas méchants.
—     Ah, bien sûr, le mythe de Robin des Bois…, sourit pensivement Jean Cromar.
L’essentiel, c’est qu’on y croyait. Ça nous donnait une occupation ; c’était cela ou la déréliction, mon cher. Notre troupe avait fait des Alpes son territoire d’action et son repaire. Le Père était un marcheur accompli, un fier bouquetin meneur d’hommes ; il nous faisait grimper les montagnes pour y chercher la fraîcheur assainissante et les hauteurs limpides qui décillent le regard.
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Marcel Wibault - Lac d'Altitude
« Tout chef de contrebandiers qu’il était, c’était surtout un type très cultivé. Le Père, dans nos longs déplacements, aimait deviser, philosopher au cœur de la nature, sur les pentes qui nous essoufflaient ou autour du feu, entourés d’épais sapins. Il parlait en phrases courtes, efficaces. Pourtant, il n’appréciait les aphorismes – " les idées des justes et surtout des simples ", comme il disait – que pour les soumettre au questionnement et nous montrer que le contraire de ces idées était tout aussi recevable. Il maniait les mots, les reliait ensemble, les dénouait à sa guise. À l’assertion " le mal et le bien sont l’avers et le revers d’une même médaille ", il raillait " je ne vois pas pourquoi le mal et le bien se tourneraient le dos… " Et badin rieur ou sévère frondeur, il nous entraînait dans des conversations sans fin sous les multitudes étoilées auxquelles il se référait ainsi : " autant d’étoiles, autant de contrées, autant de dieux, autant de regards et d’opinions. "

« Il nous entraînait dans des rêveries philosophiques, à plusieurs voix, où l’on déroulait un fil de conversation, un sujet entraînant l’autre, sans honte ni tabou, le Père disait qu’il n’y avait qu’ainsi, parmi la pelote de mots échappée sur la pente de la conversation que surgirait une vérité. À peine aurions-nous le temps de l’apercevoir qu’elle filerait entre nos pensées. Ah, s’il pouvait entrevoir une vérité ! et pourquoi pas, même, la Vérité !, nous encourageait-il.
« Il se trouvait parmi nous de nombreux philosophes ou pseudo-savants pour jeter avec lui dans la conversation des éclairs lucides et des contrevérités éclairantes. La vérité était toujours furtive, sous l’ourlet du langage, et tout ce que nous pouvions dire ne faisait qu’ajouter une taie sur la vérité souterraine. Quoiqu’on dise, le Père recevait avec bienveillance ; et en outre, s’il n’aimait pas du tout les propos tenus, il le signifiait gentiment, poliment, avec une révérence gracieuse qui ne trompait pas. Ainsi, il n’avait pas besoin de forcer son autorité, et tout le monde était en dette avec lui ; une dette, je ne saurais le formuler autrement, du cœur.
« Il nous avait tous, un à un, tirés d’une mauvaise passe, en douceur, chacun à son rythme ; cet homme avait offert à chacun de nous une renaissance. Parmi nous, on trouvait quelques anciens soldats, un avocat et un clerc de notaire, un jeune professeur, un moine défroqué… Il y avait vraiment de tout. Avec ce genre de personnes, la discipline militaire ne suffisait pas, et le Père n’usait de sa persuasion que très à propos ; il savait rappeler en temps utile la cruauté d’un monde sans amis et sans alliés — il affirmait avec une grande certitude la nécessité de chacun de se faire apprécier des autres en œuvrant au même objectif. Et avec lui, l’objectif était simple : marcher, aller de l’avant, traverser des forêts de sapins, des pierriers mouvants, des champs de neige piègeurs et de merveilleuses prairies de fleurs… et toujours, à tout moment, veiller aux autres, à la cadence du groupe.
—     Comment s’appelait-il, ce Père que tu me décris, qu’est-il devenu ?, s’intéressa Cromar.
—     Je suis tenu au secret là-dessus, mais à tout le moins, tu le vois, on avait un chef qui à lui seul vaudrait un récit… Et pourtant ce n’est pas lui qui a marqué mes souvenirs de la plus forte impression ; non, je veux te parler d’un autre homme, un des philosophes de coin du feu, un des hommes tirés de leur vilain passé, un étrange oiseau, un être, oui, presque chimère…
« On l’appelait la Robe de chambre.
« Je ne me souviens plus quand il a intégré notre troupe. Il semble qu’il en a toujours fait partie. Il nous a rejoints depuis Grenoble, sur le plateau du Vercors. Une fois qu’il a été parmi nous du moins, je me suis senti dans une vraie famille, tu sais ?, une famille, avec ses secrets et ses gentils fous qu’on aime cotoyer… Il nous avait dit son nom, puis il l’avait répété quelque temps après, quelque chose comme… André Atrope, ça devait être ça… mais ça ne nous avait pas convaincus, ça ne collait pas vraiment, c’était comme un nom de bonhomme de théâtre… Le type en question était grand, mince ; sa peau avait de drôles de couleurs argileuses et ses yeux étaient globuleux, son regard pesant. Mais ce qui frappait en premier lieu, malgré un visage inénarrable, c’était son accoutrement : il n’était vêtu que d’une robe de chambre ; jamais il ne portait autre chose. C’avait dû être une somptueuse robe de chambre autrefois, de celles qu’on porte dans les grands châteaux glacés. Elle était longue, rembourrée, damassée de soie comme celle d’un précieux gentilhomme, matelassée en motifs par des fils où luisaient de fines perles, et son col s’épaississait d’une fourrure noire ; mais tout cela n’était plus du premier lustre, défraîchi par l’usage, empoussiéré et morné. Son habit était aussi poignant à voir que le regard d’un chien battu puis abandonné.
« J’accumule les images mélancoliques, mais tu comprendras que je ne pense à ce compagnon qu’avec un pincement au cœur.
« Il était gentil et brave, et même volontiers amusant. Il ne se plaignait jamais. Il parlait avec un dépouillement de style étonnant, il ne manquait jamais de répondre à une question, ou s’il la laissait se perdre, c’était pensivement, avec une façon de dire qu’il allait y réfléchir ; puis, plus tard, il te rappelait : "tu te souviens : tu m’avais demandé…" ; et il reprenait la conversation où elle s’était arrêtée. Sa voix était grave et un peu chevrotante, subtilement mélodieuse. Sa pensée était vaste, avec une conception cosmique et humaine du monde ; il y avait toujours un genre d’humour inattendu dans ses sorties qui soit te laissaient incrédule, soit te soulageaient d’un intestin obstrué de mauvais gaz. Choquant, stupéfiant, si tu préfères… Il aimait aborder tous les sujets : la structure géométrique d’un flocon de neige, l’art de faire sonner un violon, la sexualité animale, les articles de l’Encyclopédie, les propriétés béchiques de certaines fleurs antennaires des montagnes… Il envisageait, avec une patience infinie, nos options de pensée, les explications les plus improbables autant que les éléments les plus objectivement probants d’un phénomène observé. Il était un miroir instable de notre chef, un extravagant de première autant qu’un cartésien rigoureux, un humain affable puis soudain un anachorète taciturne ; c’était un être hors du temps, incompréhensible sous bien des aspects. Il fut mon maître en naturalisme, en botanique et en bien des domaines scientifiques et philosophiques.
« Tout le monde sans exception, et à commencer par notre Père, le nommait la Robe de chambre. On lui disait comme ça : "Bien dormi, la Robe de chambre ? Eh, dis, la Robe de chambre, il te reste un peu d’forces ?" D’ailleurs, il n’était pas le seul dans la bande à avoir son surnom, et ce n’était jamais plus moqueur que cela. La Robe de chambre lui-même y allait de ses inventions. Il m’appelait parfois le Poids Sauteur, et il insistait : "avec un D !". Ça lui était venu une fois qu’on franchissait un torrent. Je suis toujours encombré d’un gros barda, parce que je refuse de laisser les choses derrière, j’accumule des objets sans intérêt. J’avais tenu à sauter le ruisseau malgré tout mon fatras. Comme j’étais, à l’époque, un peu athlétique, disons le plus câblé de la bande, j’avais réussi l’exploit sans trop de problèmes. C’était donc un surnom plutôt né de l’admiration que de la moquerie. C’était ce genre d’homme qu’était la Robe de chambre.
« Quand on marchait longtemps, pour se faire le caractère, ou, par exemple pour chercher une source ou bien, plus loin, un troupeau à soulager d’une tête de bétail en trop ou encore, en descendant vers la vallée, des vergers sans surveillance — dans l’épreuve d’endurance — nul ne parlait, et on souriait en voyant parmi notre cohorte la silhouette de cet homme ; on se disait : "je marche en compagnie d’une robe de chambre". C’était saugrenu de voir sur une piste de chèvre à flanc de montagne cet homme vêtu comme s’il était auprès d’une cheminée à fumer la pipe en compagnie d’une belle femme et d’un grand dogue placide. Tiens ! C’était d’ailleurs un véritable rituel presque sacré de la Robe de chambre : fumer une pipe pour saluer l’aube ; de même, quand le jour déclinait et que le ciel se teintait d’un rouge incandescent, il bourrait sa pipe et en tirait de bonnes bouffées pour marquer de son parfum le temps qui passe. Et donc, en toute saison, quand on marchait, parmi la multitude de sommets ronds et verts, noirs et affûtés, enneigés et peignés par le vent, au-dessus d’horizons sublimes ou dans la profondeur silencieuse et secrète d’un bois d’épicéas, on ne pouvait pas détacher les yeux de ce grand bonhomme et de son ample vêtement sombre et sale ; ses mollets velus battaient le pan arrière de sa robe de chambre, ses sandales claquaient sur la roche ; sa pipe éteinte à la bouche qu’il mâchonnait, passait sous ses yeux de droite à gauche comme le balancier d’une pendule. Un peu comme tu as fait tout à l’heure. C’est ça qui m’a fait penser à lui.

Gustave Doré - Paysage de montagne


« Il n’était pas très beau de son visage et pas un parmi nous ne doutait pourtant qu’il eût possédé de très belles femmes avant de devenir cette Robe de chambre empestant la crasse. Il avait de l’esprit, le plaisant, mais il ne sentait pas bon. Il ne se lavait que les pieds, ne consentant jamais à quitter son accoutrement, pas même pour dormir. Quand on demandait une explication à cette marotte, il répondait qu’il ne voulait pas nous infliger la triste vision de son corps marqué par les débauches – " je porte la mort sur moi ", disait-il avec un petit sourire complice, fanfaron et triste ; " il ne faudrait pas qu’elle s’échappe de là-dessous.. " C’était suffisant : si l’on était disert sur nombre de sujets, on ne s’arsouillait pas les uns les autres sur le passé.
—     Tu fais un bon peintre des hommes, Michel, fit Cromar qui émergeait complètement de sa digestion. J’aimerais vraiment rencontrer cette Robe de chambre…
—     Il t’aurait plu. C’était un type émouvant. Mais j’en viens aux souvenirs douloureux… Nous étions parvenus au haut-Piémont, dans le Valsesia. Dans la troupe, ils étaient deux piémontais : Vittorio et aussi Salutze qu’on appelait ainsi parce qu’il venait de Saluzzo. Un grave incident est survenu dans la ville de Verceil. Nous étions descendus là avec l’intention de renouer un peu avec la civilisation. Mais un soldat en uniforme du royaume de Sardaigne a reconnu notre gars Salutze : c’était un évadé, et les deux années hors de la région n’avaient pas suffi à le faire oublier. Un tir de pistolet et des coups de dague furent échangés dans une ruelle étroite de la ville et le soldat resta sur le carreau avec un de ses compagnons, un tout jeune, qui paraissait encore adolescent.
« À la suite de quoi, il fallut fuir la ville et quitter la vallée. Plusieurs détachements de soldats furent mis à nos trousses. Une récompense fut offerte et notre méfiance vis-à-vis des populations locales s’accrut.
—                   J’imagine bien que vous avez regrimpé les montagnes par où vous les aviez dégringolées…, marmonna Cromar.
—                   C’est cela. Et la mort dans l’âme… La commotion provoquée dans notre troupe par cet incident s’accroissait par la peur d’être capturés, jugés comme de sinistres criminels, accusation que jusqu’ici nous avions parvenu à tenir à distance. Mais cette fois nous avions tué ; et la conscience de la gravité de nos actes nous remuait.
—                   Deux soldats morts, cela semble étonnant que ce fût si lourd à porter pour une bande de voleurs…
—                   Voleurs, vagabonds, en révolte, nous étions éperdus de morale. Dans notre troupe, il y en avait beaucoup, à la suite du Père, de ces " moralistes " ; la Robe de chambre lui-même en faisait partie, qui devenait soudain austère sur ces questions-là. On pouvait être croyants, gnostiques, épicuriens, et même libertins, nous imaginions avant tout notre troupe comme un groupe d’êtres humains responsables, courageux ; nous étions nombreux à concevoir notre responsabilité morale sous l’angle le plus exigeant. De là, nous parvenions à nous excuser le meurtre du vieux soldat, lequel s’en était pris violemment à notre compère Salutze ; mais la mort du plus jeune était un crime authentique et irrévocable de notre part. Le Père en parlait souvent le soir, après l’une de ces grimpes forcées qui nous mettaient à bout de nerfs. Marcher à côté de la Robe de chambre ne nous était alors plus un réconfort – plutôt un genre de sarcasme. Il s’en défendait gentiment, récusait notre agressivité. Ce n’était pas trop de toute la bonté du Père et de la Robe de chambre pour nous calmer.

J-F Grobon - Porte de la Grande Chartreuse

« Une nuit que nous dormions sur un haut plateau, j’ai entendu la voix de la Robe de chambre. Il marmottait tout haut des paroles embrouillées. Je me suis faufilé jusqu’à sa tente. Des sanglots franchissaient la barrière du sommeil, des prénoms féminins, une histoire de peinture, Danaé, une malédiction, une disgrâce, un appel : " Amance, oh ! ma chère sœur ! " ; rien que je pusse vraiment comprendre. Puis la Robe de chambre a dit :
" Ah… Laisse donc…
L’homme soustrait dans une pluie d’étoiles filantes ;
L’homme perdu dans la bouche d’oubli ;
L’homme glacé sur un tapis d’astres mourants. "

« Sa main s’est tendue, a agrippé la toile et tout s’est effondré sur nos têtes.
« Je l’ai tiré de là-dessous et je l’ai entraîné auprès du Père, pour lui répéter les paroles d’Atrope. Le Père, en bon sage, a dit que les rêves étaient importants, que c’était le moment où s’ouvraient les portes du Royaume mangé — c’est ainsi que le Père nommait la gnose : un chronos et un topos contenus en chacun de nous et contenant tout l’univers, un instant et un lieu de correspondances précieuses, divines, quand et où nous serions le miroir et la sonde du lieu dernier. Le Père a répété la phrase échappée de la bouche de la Robe de chambre : " Laisse donc… L’homme soustrait dans une pluie d’étoiles filantes ; l’homme perdu dans la bouche d’oubli ; l’homme glacé sur un tapis d’astres mourants. " Il s’est mordu la lèvre, il a regardé notre brave Robe de chambre avec un sourire triste et il lui a dit : " il y a de la poésie dans ton Royaume mangé. " On savait bien la force de l’avertissement qui nous était livré d’outre-songe, par ces paroles. Quel sens pouvaient avoir ces paroles du dormeur ? Qui les prononçait, vraiment ?
—     Il y a toujours un avertissement de mort dans nos rêves les plus inconséquents en apparence, fit l’aubergiste. C’est naturel : l’homme est hanté par le sentiment de finitude.
—     C’est vrai, ma foi. Et puis, les paroles en l’air sont rares quand on est poursuivi par ces chiens de soldats sardes. Enfin, et ce n’est pas rien, les mots énigmatiques avaient choisi l’oiseau le plus déplumé, le plus pathétique, celui dont les paroles filaient droit à nos cœurs : notre chère Robe de chambre.

« Peu de temps après cette obscure prophétie, les embêtements se sont succédés. Parmi les compagnons, pas un qui ne se soit un moment ou l’autre tordu ou foulé la cheville dans les chaos rocheux. On se ralentissait, on se séparait en groupes pour être plus discrets. Il arrivait qu’on ne se retrouve pas en deux jours d’affilée, tant on essayait d’être invisibles. Et toujours, nous apercevions des hommes en armes au bout d’un sentier, aux abords d’une ferme. On commençait à avoir terriblement faim. En surmontant les pentes des montagnes, on s’est éloignés de la civilisation, de la soldatesque. Là, sur les moyennes pâtures à l’herbe humide, on a trouvé un brave couple de fermiers qui nous ont offert de la viande fumée et du fromage, en échange de quelques devises. Ils ne nous connaissaient pas, ils n’ont pas fait de cérémonie. Malgré notre pécule, ces gens manquaient de nourriture, il faudrait aller voir plus loin dès le lendemain. Le type nous a indiqué le hameau le plus proche.
« Hélas, sur le chemin – on se doutait que cela arriverait bientôt – un escadron nous attendait, camouflé dans un bosquet de sapins, au-dessus de nous. Dans une nuée de balles, sous les tirs assourdissants et les invisibles traits d’acier, un compagnon est tombé, alors que nous courions pour sauver notre peau. C’était un grand gars placide qu’on aimait bien, qu’on surnommait Pigetout – un vrai malin qui comprenait le moindre sous-entendu. En l’abandonnant comme ça au milieu du pré, on courait le souffle raccourci et la gorge défoncée par le chagrin.
« Cette fuite, même si nos longues marches nous y avaient préparés, c’était plus que nous pouvions supporter. La perte de notre compagnon dans des circonstances confuses, l’impossibilité d'emmener son corps avec nous ; la faim et la fatigue altéraient nos sens et nous revoyions des jets luisants l’emporter.

« Nous avons porté notre deuil jusqu’au seuil d’un glacier et nous nous en sommes dépouillés en ce lieu solennel, où le danger paraissait se tenir davantage dans la nature que dans les hommes. Le désespoir s’évanouissait au contact de cette impression. Enfin, on a pu tuer deux chamois et combler nos estomacs. Il faisait froid à ces altitudes, mais nous étions rassurés par l’éloignement des soldats.

Gaspar Wolf - Glacier alpestre

« Il nous est même venu une joie, petit à petit. Nous aimions le froid intense, piquant, la familiarité des torrents qui ruisselaient du glacier, l’air vif qu’on pouvait aspirer jusqu’en notre sein et sentir geler et purifier en nous les escarbilles noires du chagrin et du remords. Le Père aussi nous réconfortait de ses sourires tendres.
« Le seul qui demeurait taciturne, c’était la Robe de chambre : sinistre maintenant comme un arbre dépenaillé. Même ses plaisanteries étaient sinistres. Son humeur douce, ses jongleries avec sa pipe, c’était terminé. Il ne partageait plus son tabac. Il fumait et fumait sans interruption. Et il disait : " Laisse donc… L’homme soustrait dans une pluie d’étoiles filantes. " Et on savait très bien qu’il considérait ces paroles comme une prophétie accomplie, et qu’il attendait la suite, maintenant…
« Malgré le grand air, il nous semblait que la Robe de chambre empestait de plus en plus ; il était nauséabond. Et c’était cette horreur qu’il fallait accueillir chaque soir sous la tente !

« Un matin, nous n’y tînmes plus.
« Alors qu’il dormait encore de son parfait sommeil, emmitouflé dans sa confortable et fétide tenue, nous le saisîmes par la tête, par le dessous des bras et fîmes glisser le vêtement pour l’en débarrasser. Il eut un frisson morbide, ouvrit les yeux et cria comme un égaré. Les voleurs de nippe couraient déjà au ruisseau, emportant avec des clameurs joyeuses leur étendard moribond. Nu, il s’est précipité à leur suite ; il était furieux et lançait des injures désuètes.
« Deux choses m’ont frappées quand je l’ai vu ainsi : je ne le reconnaissais pas, ce type, sans sa robe de chambre – ça c’est pour la première bizarrerie ; et puis pour l’autre, son corps sale, couvert de crasse, était balafré de profondes et nombreuses cicatrices. Quand il est parvenu à ses voleurs, ils l’ont saisi sans ménagement et ils l’ont fait basculer dans l’eau. Comme il a crié, notre pauvre Atrope ! comme un bébé qui ne trouverait pas l’eau à son goût, comme un insensé ! Sa voix s’est répercutée sur les falaises étincelantes de glace.
« Quand on les a eu bien rincés, lui et sa robe de chambre, les compagnons ont louché sur les cicatrices de notre pauvre ami. Le malaise nous a pris la gorge. Le passé, on le savait, il ne voulait pas en parler. Je me demandais s’il avait été torturé ou s’il s’était lui-même infligé ce traitement mortifiant. Le Père, qui s’était tenu en retrait, lui demanda s’il n’était pas trop fâché. " Pas fâché, non, il a dit. Les actes ont des conséquences, voilà tout. Et la principale conséquence de votre blague, c’est que je vais attraper un rhume. "

Angelo Abrate -Le glacier du géant
« Un autre drame est survenu, sans qu’on s’en rende compte. Ce n’est qu’à la fin du jour qu’on a réalisé qu’il nous manquait Paluche. En fait, il n’était pas là, déjà, la veille. C’était un gentil taiseux qui aimait bien s’isoler, faire de la grimpette dans son coin quand on se posait quelque part. Et il ne revenait pas. Il ne revenait plus. " Et s’il était tombé dans une crevasse en voulant explorer le glacier ?, a fait Vittorio. — Alors, cela voudrait dire que la Robe de chambre a prédit juste..., a dit, sinistre, Salutze. L’homme perdu dans la bouche d’oubli. "

« Une autre prédiction de La Robe de chambre s’est accomplie. Il s’était mis à tousser. Il toussa de plus en plus au fil des jours. Sa température monta. On a essayé de repartir, même si on pensait encore avoir quelque espoir de retrouver Paluche, sauvé des mâchoires du glacier… On savait qu’on s’illusionnait, et puis on ne pouvait pas rester là indéfiniment. Il faisait froid. Il n’y avait rien à manger au pied du glacier. On a décidé de redescendre plus à l’ouest, dans l’ombre nord du massif, loin des soldats sardes. Le froid était poignant, et les quintes de toux secouaient tant notre ami qu’il trébuchait et dérapait dans les pierriers et les longues coulées de glace. Ses chevilles et ses genoux se couvrirent de plaies. Il fut bientôt dans un vilain état. Après deux jours d’une marche lente et laborieuse, on a été obligé d’interrompre notre progression. Notre ami ne pouvait plus marcher. Sa peau changeait sans cesse de couleur, et du sang perlait aux coins de ses lèvres, entre ses dents serrées. Sa maladie, c’était presque surnaturel… Comme si, en lui retirant son étrange protection, ne serait-ce qu’une fois, on l’avait condamné. Mon pauvre et maigre André, que je soutenais à grand peine par les épaules, m’a tenu alors un long monologue. Avec son haleine fumante, il me disait presque exactement : " tu penses que je vais mourir ? Moi, je n’arrive pas à y croire… Je reçois tous ces signes de mon corps, toute la douleur… Je vois bien le sang qui s’échappe de mes poumons. Pourtant, si je fais la visite de mon royaume, c’est si généreux, si vivace, si odieux, si précis, si vivant… les goûts, les odeurs, la passion... Tout cela disparaîtrait avec moi ? Michel, mon ami, je n’arrive pas à croire que je vais mourir… Je ne parviens pas à l’imaginer. Tout me dit que je vais mourir : mes sens, et vos visages quand ils se tournent vers moi. Pourtant ma raison s’y refuse. Je suis, moi, un univers entier, des souvenirs, une pensée, une imagination totale. On ne peut pas arrêter un univers. Si je meurs, tout va disparaître, et cela n’est pas possible. Il me semble que le monde n’existe que parce que je suis au monde pour le voir et pour le sentir… Ces montagnes…" Il dit en désignant l’alentour. Ses yeux ont quitté mon visage pour regarder. " Tu vois ? Ces contours mauves, ces distances vertigineuses, ces montagnes qui dissimulent d’autres montagnes derrière leurs masses. Je peux même imaginer les autres sommets cachés dans les silhouettes de ceux-là ! Michel… Je peux voir jusque dans d’autres vallées, jusque dans les villes, voir en imagination jusque dans le salon où ma sœur indignée dicte pour moi une lettre à son fils… Tout cet univers élastique dans le temps et l’espace vit avec moi. Je ne peux donc pas cesser d’y être ! Ah… Toute cette fatigue, toutes ces douleurs, c’est si précis, cela ne peut pas être la mort… Ah… Et vous mes amis… qu’allez-vous devenir, sans moi ?... "
« Ses yeux fouillaient les splendeurs du paysage — les arêtes brutales des sommets et les vertes et lourdes rondeurs des flancs de nos montagnes. Bientôt, la Robe de chambre s’est couché dans l’herbe humide et blanchie par le givre. Ses jambes ne le soutenaient plus. Il grelottait terriblement. Le Soleil, qui entrait de biais entre les hautes roches et laissait de grands coups de pinceau clairs sur le paysage, ne le réchauffait plus. On avait bien tenté d’envelopper son col de fourrure, de bourrer sa robe de chambre de peaux d’animaux, rien n’y faisait.
« Pauvre homme : il se tenait les côtes au milieu de l’herbe scintillante, pleine de cristaux glacés. Il était pâle et dur comme du verre poli sous sa robe de chambre molletonnée. Il articulait à peine : " Bon sang, c’est le printemps… je ne peux pas mourir, une conscience ne peut pas s’éteindre… et toutes ces paroles qui se forment en moi et tous ces actes passés… ". Sa bouche s’agitait d’un sanglot crispé. Le Père a pris sa main et lui a dit " mon ami, mon frère… " et la Robe de chambre est enfin parvenu à esquisser un sourire. Et plus tard, en silence, il a quitté notre monde, et… il m’avait laissé ces paroles émouvantes, riches, il disait qu’une conscience ne pouvait pas s’éteindre, il avait exprimé une sensibilité dans laquelle je me retrouvais. Ses mots, je croyais en leur force vive. Tu sais, il m’arrive de les oublier, puis, dans les moments de mélancolie, dans l’alcool ou l’opiacé, je les retrouve, là, fanés, au milieu du patio de mon âme. Elles n’expriment plus un désir de vie, ces chères paroles. Dans mon cœur que j’ai cessé de purifier… Elles trempent dans une âme amère... qu’ai-je fait de mon royaume, de ma maison ? Pourquoi je me laisse aller ainsi ? Le Père me secouerait s’il me trouvait dans cet état ! Quand on l’a vu, enfin silencieux et mort, notre ami, notre chère Robe de chambre, ses paroles se tenaient dans nos pensées, en lettres subtiles au-dessus de la nature, comme un testament sublime, et je vis, comme en un rêve très précis, les mots de sa prophétie accomplie s’inscrire dans la profondeur du sol : " l’homme glacé sur un tapis d’astres mourants. " Toute ma perception du monde suivait une involution vertigineuse. Je me demandais si c’était cela, la fameuse gnose… Un état second. Et j’ai oublié tout le reste, toute la suite de l’histoire. Ce qu’on a fait du corps et la fin de nos mésaventures… Notre séparation, quelque part près d’un hameau de Provence. Nulle part, en fait… Il me semble que c’était il y a si longtemps.
—      Michel… J’ai de la peine pour toi, mais je ne suis qu’un aubergiste et mes seuls remèdes sont les bons petits plats de Pierrette… Pour les maux de l’existence, je n’ai rien. Cela fait quoi, cinq ans que tu traînes ta douleur autour de mon comptoir, que je vois ton commerce louche d’opium avec d’autres gens que tu abîmes ? Tu es secret et tu n’as pas beaucoup d’amis. Et pourtant tu me racontes cette belle histoire d’amitié. Je te découvre un regard sur les gens…
—     Je me demande lequel serai-je, l’homme soustrait dans une pluie d’étoiles filantes ? l’homme perdu dans la bouche d’oubli ? ou l’homme glacé sur un tapis d’astres mourants ?... Il me semble plutôt la seconde option maintenant… 
—     Eh bien, ton compagnon s’est arrangé pour qu’après la mort on continue de parler de lui… Il était peut-être de ceux qui croient que tant qu’on évoque leur existence, ils sont immortels ?
— Cromar, je t’en prie, ne dis pas des choses aussi triviales… Enfin, mais après tout… Tu as peut-être raison. Je crois moi-même que tant qu’on peut se souvenir de lui, sa chère silhouette demeure dans notre monde et qu’elle continue d’avancer au-devant de moi, et que bat, s’agite un pan de robe de chambre autour de son corps fragile et émouvant. »

vendredi 24 janvier 2014

L’Auberge Randiou – le nid de serpents


L’homme était entré dans l’hôtel-auberge La Calamarette d’une seule enjambée. Il n’y était pas quelques instants auparavant et maintenant il se tenait auprès de la première table de la salle à manger, et son regard balayait la pièce. Armide, la serveuse, une grande adolescente dégingandée, fut prise de timidité et déguerpit avec un plat qu’elle n’avait pas encore servi en direction de la cuisine de Pierrette. Jean Cromar se redressa derrière son bar et lança un tonitruant : « Maître Guerma ! Et alors ? Quel tourbillon du fleuve t’a fait dégringoler jusque par chez nous ? »
L’homme, bien campé sur ses jambes, partit d’un grand rire et fit avec sa tête comme le cheval qui encense, un mouvement de haut en bas, emporté par son menton à barbe épaisse. La serveuse se tourna et regarda en plein la figure de l’homme qui s’ouvrait si franche et drôle, et elle vit aussi des yeux pleins de nuages et d’eau et de boue froide.
« Mon cher Cromar, fit-il, tu accuses le fleuve, mais ce n’est pas la faute à ce gredin capricieux si nos chemins se croisent de nouveau. Plutôt aux cerveaux malades des hommes.
—     Rien de grave ?
—     Ho !, lança le patron Guerma, ses larges sourcils entortillés crépitant sur deux yeux soudain enflammés. Seulement le déshonneur.
—     Eh bin, mon pauvre vieux. Comment un type comme toi, si digne et brave, peut être atteint par une chose pareille ?
—     Je veux manger d’abord, avant les récits et tout ça. Mais attention, hein, je veux bien manger n’importe quoi, sauf de l’anguille. Plus jamais de la vie ! »
Armide intervint, son plat encore chaud et embaumant l’ail à la main :
« Ce soir, Pierrette a préparé des mulets et des loups. Le loup, c’est plus cher.
—     Prends du loup, fit Cromar. Et tu me devras rien...
—     Hors de question, je paie », dit monsieur Guerma, la main levée. Et coupant court aux palabres, il se dirigea vers une table qu’il investit avec son sac de toile épaisse, tout bruyant de vaisselle en fer blanc.

« On l’appelle Patron Guerma, c’est pour son métier, expliqua Cromar à sa serveuse. Il fait la remonte du Rhône, d’Arles ou d’Avignon, jusqu’à Lyon, et parfois même au-dessus. Il mène des convois de barques, c’est une sacrée responsabilité !
—     Et on l’appelle patron parce qu’il a plusieurs barques ?
—     Ses barques, c’est du sérieux, c’est des savoyardes et des seysselandes de plus de trente mètres de long, c’est pour transporter tout ce qu’il faut vendre, du sel, par exemple, tout l’approvisionnement entre le sud et le nord… Victor Guerma les remonte par quatre ou cinq à la fois. Ajoute à ça la barque pour l’équipage, la barque pour le foin des chevaux. Imagine tous les chevaux qu’il faut pour tirer cette affaire dans les rapides du fleuve. Une cinquantaine, pas moins. »
Là-dessus, la serveuse eut la bouche qui s’entrouvrit d’admiration.
« Dieu-là !, fit-elle.
—     Dépêche-toi de servir ce que tu as dans les mains. Je demanderai à Maître Guerma s’il veut bien que tu écoutes son récit. Cela ne manquera pas de t’intéresser.
—     Merci m’sieur ! », dit la jeune fille, empressée et lançant sa cheville par le côté avec un sourire ravi de filoute, glissant entre les tables et déposant le plat fumant auprès d’un client aux yeux bouffis d’alcool.

Maître Guerma arrondissait maintenant sa large silhouette. Il soupirait d’aise et claquait sa langue. Il avait fini de manger.
Bientôt, Armide fut là, qui débarrassa prestement et vint ensuite se poster à l’entour du monsieur, adressant des regards aigus à Jean Cromar pour lui signifier qu’on était prêt à entendre l’histoire. Celui-ci délaissa les derniers clients, posta deux chaises supplémentaires auprès de la table et fit glisser un petit verre de digestif pour tout le monde.
« Même pour la fille ?, dit Victor Guerma.
—     T’en fais pas pour Armide, grinça Jean Cromar.
—     Bon. Mais c’t’histoire n’est pas pour toutes les oreilles…
—     T’imagines bien qu’ici, elle en a entendu d’autres, fit Cromar.
—     J’y viendrai en temps voulu, on verra s’il y a gêne. Faut d’abord que je vous emmène avec moi, sur ma barque, pour cette dernière remonte d’automne. Sur ma belle barque meneuse, la capitane, que j’avais baptisée Saint Nicolas IV. Le mistral soufflait sur la Provence un froid puissant qui augurait les fatigues du trajet. On détachait du quai les dernières barques qui se mirent à larguer paresseusement. Les croupes et les garrots des chevaux attelés en un long cortège frissonnaient, tremblaient dans l’air humide du matin. Les bêtes piaffaient, hennissaient brutalement d’excitation, presque de colère. À bord du Saint Nicolas IV, au pied de la croix des mariniers, on a fait la prière avant le départ, mes quarante bons gaillards et moi, et on s’est recommandés au saint patron Nicolas, à la Vierge, à Jésus et à la grâce de Dieu. »

Vernet - Avignon et le Rhône
Maître Guerma se tourna vers Armide qui écoutait tout cela avidement. Il s’enfila la fin de son petit verre et, sûr de son effet, dit d’une voix rauque d’émotion approfondie aussi par l’effet de l’alcool : « Le fleuve étincela un temps sous le soleil levant, ma fille, et puis son or s’est opacifié dans les brumes montant de l’eau… Jules, mon Cul-de-Piau, le patron à terre, s’en retourna auprès des bêtes avec son équipe de bayles, paré pour la mise en branle de notre grande guirlande de bateaux.
—     Dieu-là, ça doit-y être un beau spectacle !, apprécia Armide.
—     Tiens donc ! Haha ! Et puis le prouvier a lancé sa sonde, l’a remontée et a crié son premier « pan ! » de la journée. Et, sur chacune des barques, les patrons ont lancé en réponse : « paré ! ». Le « ça-devant » s’est élancé, le câble de maille s’est tendu doucement et le son de basse martelée du premier attelage de chevaux a couvert la rive. Les hommes, sur chaque barque, nous écartaient de la berge, avec leurs longues perches. Un beau départ, bien organisé. Comme une armée romaine. Sur le bord, des gens d’Avignon étaient venus assister au départ. Ils sifflaient et criaient des encouragements. Puis le second attelage, avec le deuxième cable, a pris son allure et le grand convoi de mes barques a commencé à avaler le Rhône mètre par mètre. »
Le marinier avait montré simultanément, avec ses mains puissantes et ses grands doigts secs, le mouvement des barques, la trépidation des chevaux, l’oscillation du convoi au départ… Armide n’en perdait pas un détail.
« J’voudrais bien voir ça, dites ! », fit-elle en battant des mains.

Dubuisson - La remonte du Rhône
Maître Guerma se recula un peu, sa bouche se pinça pour retenir un sanglot, et il dit :
« Tout ça, ma petite description, là, pour vous faire comprendre la précision qu’il faut dans l’organisation de chaque manœuvre, les risques d’une telle entreprise… Imaginez ce travail, donc ! Quand, sur la berge, le chemin de halage n’est plus très praticable et qu’il faut interrompre le trajet pour remblayer… Quand il faut faire son chemin entre les bancs de sable, les jours de basses eaux… Et chaque fois qu’il faut changer tous les chevaux de berge, parce qu’on passe un affluent, ou bien parce que le halage se fait sur l’autre rive… La remonte, c’est pas rien ! Ça demande une petite armée et moi, je suis leur petit général, avec tous mes commandants et mes lieutenants. Et gérer les provisions, le fourrage des chevaux, les efforts… Une attention permanente, une concentration sans faille, de tous les instants. C’est une sacrée responsabilité ! »
Cromar lança un regard inquiet à Guerma, car il voyait bien que l’homme en avait gros sur le cœur. On allait en venir à l’épisode qui avait causé la déchéance du patron, et il sentait bien l’hésitation de son ami, sa fierté étranglée dans la gorge.
« Bien…, fit Guerma, assombri. Et donc, cette fois-là, on avait passé Valence, et les pluies devenaient torrentielles. Le ciel était noir en pleine matinée, et ça bavait ! et ça bavait ! sans discontinuer… Le fleuve a bien grossi, le courant serait bientôt impraticable, et il a fallu accepter d’interrompre la remonte. Il y aurait alors un tel courant qu’il fallait trouver un havre pour mettre le câble en terre. Sans compter qu’avec une pluie pareille, dormir sur les barques ou à proximité des berges serait dangereux. Yves, le patron à terre, a chargé un des culs-de-piau de nous annoncer à la prochaine étape. Le type revint après deux heures ; il y avait l’auberge du Clapot Moqueur, un peu en amont, l’ancien tenancier l’avait récemment cédée à un nouveau propriétaire, et il y avait déjà un autre convoi qui s’y trouvait coincé. Tout le monde fit les efforts pour grimper ce fichu courant et, à la fin de la journée, vers les 18 heures, on parvint à bon port. On était épuisés ! Et vous n’imaginez même pas dans quel état étaient les chevaux ! On a cru qu’on allait en perdre sur le chemin tant les gars à terre avaient dû les harceler pour gagner la dernière lieue. Enfin, nous voilà parvenus à la grande Auberge du Clapot Moqueur, tenue par monsieur et madame Randiou. C’est donc le nouveau patron qui nous accueille, petit, chétif, le teint malade et l’œil bas, un peu le contraire de notre brave Cromar, hein ? »
Guerma et Cromar échangèrent un sourire timide.
« Le type nous rassure, nous dit qu’ici, selon les gens du coin, il paraît que les crues ne feront pas de dégâts et il nous indique les meilleurs points où amarrer les barques… On passe bien une heure à cela. Puis une heure supplémentaire, à monter les tentes dans leur champ, à côté des baraques de fortune de l’autre convoi. Tout cela dans le noir et les torrents du ciel, à la lumière de quelques fanaux embués par l’eau et le froid. Le camp s’organise, j’entends les uns et les autres pester contre le ciel. Puis, je prends mes patrons avec moi. Yves, mon premier patron à terre, et Antoine, son second le plus fidèle. Et mes deux premiers patrons mariniers : Christophe et Jean. Nous, on va dormir dans l’auberge, et on va dévorer les bons plats cuisinés par la patronne.
—     Hoho, la petite parenthèse culinaire, sourit Cromar.
—     Eh bin tu l’aurais vue la patronne…, fit Victor Guerma, c’était une montagne par-dessus le petit fleuve – une bonne dame toute passée à la bouffissoire !
—     C’est quoi la bouffissoire ?, fit Armide.
—     Eh bien… Je ne sais pas… ce serait un genre de machine dans laquelle tu entres toute maigre que tu es et dont tu ressors toute bouffie ! »
Armide, bon public, fut prise d’un grand rire grelot. Contagieux. Cromar en avait la larme à l’œil. Enfin, Guerma reprit :
« Cette belle masse de graisse roulait des yeux formidables, cornée jaune et iris quasi violet. Elle était victime d’exophtalmie, son œil gonflait hors de l’orbite, et elle a commencé à raconter à Christophe qui lui avait un peu trop mis le regard dans les yeux qu’à cause de ça, pas moyen de clore les paupières, la nuit. Brrr, fallait les voir ses yeux qui suintaient une humeur purulente… J’ai tout de suite compris qu’à ce compte la dame perdrait bientôt la vue. Bon, non pas qu’elle était vraiment laide, hein ! Elle avait un air apaisant, avec son petit nez et sa bouche qui remontait... Sa bouche… Quelqu’chose d’extraordinaire chez cette dame aussi, c’était sa gastrolâtrie ! Si pas ordinaire que même toi, mon cher Cromar, n’aura jamais rencontré dans ta carrière un gamache pareil ! Ah ça, elle ne rechignait pas à se servir à même la table du client, et à s’enfiler leurs verres hop ! Dans le grand gosier ! Ça faisait un drôle d’effet... Et quand l’assiette finie on s’enquérait du reste… elle lançait son drôle de regard par-dessus la table comme pour dire : "viens le chercher dans mon ventre ! "
—     Eh bien !, broncha Jean Cromar.
—      Tout mon bel équipage était à l’arrêt. Ils mangeaient leurs rations dans l’abri relatif de leurs tentes. J’ai fait un petit tour pour constater le moral des troupes. Il n’était pas encore trop atteint. J’ai fait une blague un peu facile sur le temps et l’incontinence du bon Dieu, pour les faire rire, et je suis retourné, sous la pluie battante, vers la salle à manger de l’auberge. Là, il y avait le patron de l’autre équipage de barques, Vincent Andrevel et sa troupe. Des têtes sinistres que t’as pas idée. Surtout son premier bayle, un jeune à tête de bagnard. Ils nous ont regardés avec des yeux d’morts. Là-dessus, madame Randiou s’est amenée avec ses gros yeux tout ronds. Antoine a lâché un "Bin mon gars ! " de surprise. J’le comprenais, mais ce n’était pas très galant. J’ai tendu ma main à la dame qui l’a saisie et elle a regardé ma bague en or ; eh bien, j’aurais juré que ses yeux jaunes allaient tomber dessus. "C’est de l’or ? ", qu’elle m’a dit. Et la dame m’a fait un joli sourire carnassier. Le petit patron s’est faufilé entre nous et nous a fait asseoir à table. Tout gêné, monsieur Randiou : petit sourire faux sous sa moustache censée lui donner de la virilité ; avec le vent et la pluie dehors, et la conversation de l’autre équipage, on n’entendait rien de c’qu’il disait. Tout p’tit gars sans épaules qui se tordait entre les gens pour ne pas les toucher... Le contraire de sa femme qui bousculait le monde avec son gros derrière, manipulant sa petite marmite à bout de bras, risquant d’ébouillanter les gens. Quand elle est venue agiter sa marmite au-dessus de nous, j’ai remarqué son bras gauche tout fripé par une large brûlure de l’avant-bras jusqu’à l’épaule. Elle nous a posé ça sur la table : des anguilles. Oh, t’as jamais ingurgité pareille galimafrée. Son bouillon d’anguilles, on n’en finissait pas d’en mâcher la chair spongieuse et gommeuse à la fois… Elle avait mis tellement de poivre que ça m’en a débouché le nez, tout fluide, d’un coup. Son plat était dégueulasse et elle cachait bien mal la puanteur du ragoût sous le poivre. Haha, Cromar, et voilà pour la parenthèse culinaire ! »
Jean Cromar fit une moue pour montrer son déplaisir et Victor Guerma continua :
« Tandis qu’on mangeait, la dame venait se frotter les seins à nos têtes. Elle voulait aider mon vieux Jean à manger comme si c’était un gosse, se prenant une cuillère de son plat au passage. Jean s’est pris de la sauce dans les cheveux. Je l’avais jamais vu garder la rage pour lui comme ça, Jean. On n’osait rien dire. Elle terrorifiait. Elle lui a passé un coup de torchon dans les cheveux pour essuyer la bêtise, elle disait "pardon mon bébé" en lui faisant un baiser humide sur la joue pour se faire pardonner, roh la tête du vieux Jean ! Le pauvre Jean, sa tête de vieux briscard toute ridée de contrition… Elle est repartie vers une autre table, ses fesses dansaient plus que de mesure entre chaque pas qu’elle faisait !
« Après ça, madame Randiou a voulu jouer aux cartes avec nous. Andrevel m’a lancé un bonsoir plein d’animosité. Et sa compagnie a regagné les chambres. On s’est installés autour d’une table avec madame. Aux cartes, elle était redoutable, la patronne… Elle a mis une sacrée délicatesse à mes hommes : Yves s’est fait engloutir quelques quatre livres et trente sous, et le pauvre Antoine, lui, a perdu la moitié de sa prime en trois parties. Ça l’a laissé malade, Antoine. Il en est vraiment tombé malade : mal de gorge, vomissements, tout le bazar… Enfin, je serais bien en peine de préciser si c’était la mangeaille, la perte de l’argent ou l’humidité du climat qui l’avait rendu malade.
« Il faisait très sombre et y avait un courant d’air froid qui passait sous la porte ;  toujours la petite tempête secouait la nature autour de l’auberge.
« Quand j’me suis couché, seul dans ma chambre et pensant à mes compagnons disséminés au quatre coins de l’auberge, j’ai mon instinct qui a commencé à s’affoler. Je flairais un traquenard. Du destin, ou de la compagnie Andrevel, ou des Randiou. Je me disais qu’on se ferait tout voler, d’une manière ou d’une autre… Que les barques allaient couler… Je voulais, par-dessus tout, dormir, mais ça me paraissait impossible.
« Mes pensées s’enchaînaient. Ma chambre était d’un noir indécrottable. Je pouvais forcer mes pupilles à se dilater : rien que du noir tâché de fatigue. En fouillant à l’aveugle, j’ai pris mon sac de marin, j’en ai sorti ma petite fiole de jus de pavot… que je garde quand on reste longtemps à terre. Tout est si vif dans le métier, tout va si vite, il faut toujours faire attention… Et quand je suis à terre, je m’emmerde. Je suis impatient, alors je prends cette saloperie d’opium. Si je me souviens bien, c’est chez toi, Cromar, que se trouvait le coquin qui m’y a initié… Un gros type un peu élégant… Michel ? Je crois... Bref, j’en ai suçoté quelques gouttes, et j’me suis laissé aller sur la pente du rêve éveillé.
« Des poissons de rivière glissaient tout autour de moi, j’étais sur un lit de mousse. Des lueurs passaient, qui clignotaient doucement. Les galets, au fond du fleuve roulaient en craquant comme une porte. Et… »
Victor se redressa, regarda Armide comme s’il découvrait sa présence, et se renfrogna :
« Non, je ne peux pas raconter ça devant elle…
—     La dame serait-y venue vous rendre visite pendant la nuit ?, fit Armide.
—     Mais… comment ?
—     Oh, j’en connais un rayon, vous savez… »
Cromar en sourit et dit malicieusement :
« Tu vois bien que ma petite Armide est ici à sa place, ne fais pas ton père-la-pudeur et fais nous rêver… 
— Oui, mais j’étais, à mon corps défendant, dans le brouillard lumineux de l’opium… J’avais entendu le craquement de la porte et je voyais craquer les galets sur le bord du fleuve. Et puis, à un moment, j’ai senti une masse mobile, une grosse carpe laiteuse et lumineuse, près de moi… un souffle ample et douloureux. Ça s’agitait lentement. C’est remonté entre deux eaux. Le poisson s’est posé sur ma poitrine, il tâtonnait tout autour de moi et sur moi. Mais je n’ai jamais rien de précieux, là. On s’est saisi de ma main, on a essayé de déplier mes doigts pour en faire glisser la bague. J’ai suffoqué. Le poisson est revenu à ma poitrine, appuyant délicatement, comme on apaiserait un enfant qui fait des cauchemars. Elle a grommelé, la poissonne, des mots apaisants : "mon biquet, mon fier bonhomme, mon grand viril, mon beau poisson d’eau douce…" Elle a pressé sa grosse poitrine contre mon flanc, sa main sur mon front. J’ai retrouvé les poissons. Je me suis rendormi, un soupir de déception dans l’oreille.
« Le matin, j’ai réfléchi à mon rêve. J’ai fouillé mon sac. On n’y avait rien pris. Ma bague était toujours à mon doigt. Je suis allé inspecter le fleuve. Il avait encore grossi, il avait gagné sur la berge et couvrait maintenant la piste de halage. J’ai été pris d’un tremblement de rage. Une journée et une nuit de plus dans cette auberge de malheur et j’allais devenir fou ! Trempé jusqu’aux os, je rentre, je passe devant le petit monsieur Randiou qui fendait du bois à la hache dans un coin de l’entrée, puis je me retrouve dans la salle basse. Là, mes patrons m’attendaient. Et ils me déclarent, ces nigauds, qu’ils n’ont jamais aussi bien dormi de leur vie, malgré le vent et la pluie. Eux, ils commentaient gaiement le confort des lits, presque réconciliés avec ce lieu sinistre. Même Antoine, pourtant rageux la veille, quand il avait perdu son argent, paraissait presque placide. Après un petit déjeuner de poires pourries et d’un fromage de chèvre grouillant de vers, laquelle collation a eu le mérite de remettre en place les rêveries béates de mes compères, je suis allé dans le champ, voir le camp. Là, j’ai trouvé une atmosphère beaucoup moins badine. Les types juraient contre ce temps de cochon. Ils disaient que Dieu et Saint Nicolas étaient en froid et qu’on nous avait lâché un piège du ciel, un grand filet d’eau pour nous poissonner, pour couler nos barques et nous montrer que le fleuve ne se laisse pas dominer par les hommes. Et puis ils se plaignaient que les gars d’Andrevel les cherchaient et qu’il y aurait des bagarres, c’est sûr.
« J’ai gueulé un coup sur eux, j’ai fait le père furibard, tu vois, je leur ai ordonné de veiller à bien protéger nos barques et à écoper fissa, puis je m’en suis retourné dans ma chambre, tirer une goutte ou deux sur ma fiole d’opium. Et après ça, je suis descendu et j’ai trouvé un coin pour me laver dans une bassine… Tiens justement, ça enchaîne avec un épisode qui montre bien dans quel lieu bizarre j’avais établi ma troupe. J’y étais donc assis, dans la bassine, hem, nu sous ma chemise… Et Madame Randiou, sans gêne, sans frapper à la porte, rentre dans la pièce ; elle chiquait du tabac. Avec ses yeux déglobillants, elle m’a regardé d’abord de l’air dédaigneux des nourrices pour la virilité atrophiée des bébés puis elle m’a fixé dans les yeux et m’a fait une gentille bouche en cœur pleine de jus de tabac. Là-dessus, elle demande si j’ai besoin d’un coup de main pour mon dos. Moi, j’essayais comme je pouvais de me dissimuler. Son regard était d’un mortifiant…
—     Hahaha ! Te faire ça à toi, maître Guerma !, s’émut Cromar. À tout le moins, elle ne manquait pas d’assurance.
—     Après ça, je m’étais pieuté avec mes petits rêves tristes. J’attendais mornement que vienne le déjeuner, sans aucun espoir d’un repas plaisant. Je priais en moi-même pour que la pluie diluvienne cesse et qu’on puisse repartir. Je ressentais des drôles de crampes entre mes tempes et mes pommettes. Je faisais des mouvements de mâchoire pour me détendre, tandis que je devisais pour moi-même qu’il ne faut pas juger une personne sur son apparence physique et qu’un estropié, sous un aspect repoussant ou attendrissant, peut receler le tempérament le plus bienveillant ou le plus dangereux… Je me faisais la réflexion que la patronne avait un physique d’ogre maternel, ce qui déclenchait chez moi un instinct de survie. Enfin, je ne savais pas… Avais-je rêvé cette nuit-là que je me faisais détrousser par la dame ? La pluie tambourinait sur ma fenêtre, brouillait mes pensées.
« On a toqué à la porte de ma chambre. Antoine est entré, sa casquette entre les mains, mon p’tit Antoine, l’air embarrassé. Il m’a demandé pardon pour avoir perdu une part de sa prime si bêtement. J’ai posé ma main sur son front pour l’absoudre de sa faute. J’l’ai fait asseoir entre quat’z’yeux. En tant que capitaine, je suis aussi un guide de conscience, même pour Antoine qui n’était plus si jeunot. Alors il m’a regardé et il m’a demandé si c’était bizarre de s’faire gamahucher par quelqu’un qui venait déjà de lui prendre le jus d’sa sueur. Il parlait, ainsi, de son argent. C’avait l’air d’une question sérieuse. Mais par Saint Nicolas, je ne savais que lui répondre ! Quand est-ce qu’elle lui avait fait ça ? — Pendant la nuit, il n’avait pas osé dire non. Il était tout ému mon gaillard… J’lui ai demandé si ça lui avait plu… Il m’a dit qu’il était pas sûr. La seule chose que je lui ai dit de certain, c’est de se méfier des femmes qui peuvent pas fermer les yeux… Pour moi, j’me suis pensé que la drôlesse avait une vie nocturne bien remplie.
« Le midi, puis le soir vinrent, dans le bruit de pluie continu, apportant leur galimafrée à nos estomacs maintenant mieux disciplinés. Je voyais les clients empoigner amicalement la patronne qui gloussait de joie, tout ça sous les yeux du malingre mari. Les gars d’Andrevel étaient sales et peu avenants ; je ne comprenais pas quel bonheur la grosse trouvait à leurs câlins.
« La nuit, le sommeil toujours aussi impossible, j’ai repris quelques gouttes d’opium. Je m’en voulais d’avoir recours à cet expédient, mais j’étais trop anxieux, je songeais au retard que nous prenions, à l’état dans lequel seraient les berges, le halage ; on y perdrait plus d’une semaine, voire deux… il faudrait trouver du fourrage frais et de nouvelles provisions… L’opium a fini par amollir les deux câbles de mon dos et mes joues et ma bouche et je me sentais partir dans l’eau de pluie quand j’ai reçu de nouveau la visite de mon poisson familier. Elle m’a tâté tout le corps cette fois, avec insistance… Ma grosse carpe s’est même prise à jurer doucement.
« Le lendemain, à mon étonnement, je trouvai mes hommes plus en forme que jamais. Dans la pénombre matinale de la salle basse, Yves et Jean faisaient des compliments à madame Randiou sur le confort de sa maison. Ils se réjouissaient que le temps semblât enfin tourner, la pluie était déjà plus timide. La crue stagnait. Peut-être pourrait-on partir dès le lendemain ? Mais ils regretteraient les nuits de l’Auberge du Clapot Moqueur. Elle leur passa sa main potelée sur la joue, comme une vraie galante. Quant à moi, elle me donna un coup de torchon sur la poitrine et me fit une drôle de moue en guise de bonjour. Je ressentais la faim terrible qui tire la tripe, après l’opium. Je m’enquis de ce qu’on mangeait. Elle me répondit qu’il n’y avait plus rien dans ses réserves, que nos deux compagnies avaient tout englouti. Andrevel et ses hommes s’étaient levés avant nous et ils en étaient justement au dernier partage du dernier reliquat de nourriture… »
Armide, la jeune serveuse, donna un coup d’ongle sur le verre vide de maître Guerma pour le faire tinter :
« Vous n’avez pas l’air d’apprécier ce maître Andrevel… Je me trompe ?
—     C’est le moins qu’on puisse dire…
—     Je vous ressers ? », demanda-t-elle. La main de Jean Cromar dans son dos l’enjoignait à faire cette proposition.
« Volontiers, merci mon p’tit. T’es bien gentille avec le vieux Guerma… Hrm. Pour la petite histoire, Andrevel et moi, on s’est souvent accrochés sur le Rhône. Il est plus jeune, son équipage aussi. Ils manquent un peu de certains égards, comme s’ils ne comprenaient pas vraiment les dangers du fleuve. Ce coup-là, en me flouant de cette nourriture nécessaire, il prouvait encore tout son mépris pour la courtoisie due aux aînés. Alors, hrm, je lui ai dit ma façon de penser. On a commencé, mes gars et ses gars à se coller quelques coups et, d’ailleurs, on s’était retrouvés plus ou moins par terre, avec madame Randiou qui poussait des cris d’angoisse après nous et alors la porte s’est ouverte et des types nous ont séparés. Et alors, parmi ces types, il y avait des hommes à moi et à Andrevel et, surtout, il y avait cet ancien patron marinier que tous les mariniers de ma génération connaissaient parce qu’à l’époque il y avait eu des scandales et puis surtout que c’est un gars qu’on reconnaîtrait jusqu’en Enfer parce qu’il n’a presque plus de mâchoire inférieure, rien qu’un bout gros comme deux pouces avec quelques dents et qu’on serait bien en peine de comprendre où il met sa langue, à part collée à son palais ! Par Saint-Nicolas, il y avait donc là cette célébrité : maître Antoine Randiou, un bonhomme pas net sur le compte duquel on faisait plein d’histoires avec le Diable... Et quand j’ai vu son visage de gargouille, j’ai compris plusieurs choses et j’ai surtout compris pourquoi je ne me sentais pas bien dans cette auberge dont les tenanciers portaient ni plus ni moins le nom et les stigmates d’un familier du Diable. Tu vois, mon p’tit ? Pour moi, la marine, c’est une affaire de respect. On respecte le danger, on communique entre équipages, on s’entr’aide ! car on sait, on admet qu’une vie sur le fleuve ne doit sa sauvegarde qu’à la bonne vigilance de tous les frères mariniers. Les types comme Antoine Randiou ou Vincent Andrevel me causent une terrible indignation. Eh bien, mon cher Cromar, et toi, ma p’tite Armide, je peux vous dire que j’étais éberlué de me trouver dans la même pièce que ces deux fripons ! Oh ! de savoir que je m’étais trouvé tout ce temps sous le toît de maître Randiou ! Toute ma poitrine en tremblait, mes mains aussi. Et le vieux Randiou, ce vieux ladre qui ne donnait à manger à ses hôtes qu’un infame ragoût d’anguilles (ou de serpents, qui sait ?), me faisait la leçon de politesse en me postillonnant dessus. On ne se battait pas sous son toit, disait-il, c’était bien la peine de vouloir établir un lieu d’hospitalité pour assister à des scènes pareilles… J’ai compris qu’il venait juste d’arriver, en profitant de l’accalmie. Il nous a dit que son fils s’en était allé chercher des vivres aux fermes. Et là-dessus, le vieux Randiou m’a demandé d’une voix aigre si tout n’était pas fait ici pour mon agrément ? et sa fille n’était-elle pas la plus gentille fille de la vallée du Rhône ? La dame a rougi et a dit "merci papa". Tout ça pendant que mes patrons m’aidaient à me relever, parce que, tout ce discours, je l’avais suivi depuis le sol où je m’étais trouvé jeté.
—     Hoho hoho, t’es con, fit Jean Cromar, les épaules agitées d’un rire irrépressible. Tout ça ne te ressemble tellement pas !
—     Je n’en sais rien… Maître Andrevel aussi a dû se relever pour finir d’écouter le sermon du vieux monstre. En tout cas, je n’aimais pas la façon que le vieux Randiou prenait pour parler de sa fille… Ses sous-entendus…
—     Ou pas forcément des sous-entendus ! Il ne savait peut-être pas ce qu’elle faisait la nuit… Peut-être qu’il voulait juste souligner son bon caractère. Mais y a une autre chose que je comprends pas…, fit Armide, ingénument. Vous nous y aviez pas dit d’abord qu’c’étaient m’sieur et m’dame Randiou les patrons, le p’tit bonhomme et la grosse dame, comme qui dirait un couple ?
—     Mais ça c’est ce que j’avais cru !, répondit Victor Guerma. En réalité, l’auberge était tenue par Antoine Randiou, et il se faisait aider, entre autres, par son fils et sa fille. En tout cas, dès que j’ai su dans quel nid de serpents j’avais fourré mon équipage, je ne tenais plus en place. Il fallait partir de là au plus tôt ! Avoir comme ça, face à moi, de telles figures qui déshonoraient la profession, entre le Vincent Andrevel, bel et fier égoïste, dangereux pour ses confrères, et l’Antoine Randiou, hideux grippe-sou, voleur et compagnon du Diable, ça me chamboulait. En un instant, j’étais dehors pour constater la fin de la pluie de mes propres yeux. J’ai fait tout le tour de mes hommes, dans les tentes, avec Yves et Jean. Puis je suis monté sur ma barque capitane et j’ai inspecté la cale. Il y avait encore quasi deux pieds d’eau à écoper. Ensuite, on est allés consulter les berges, en amont ; ce n’était pas fameux, mais j’avais imaginé pire. Toute la journée, j’étais à pied d’œuvre, pour préparer notre départ, j’avais de grandes suées à cause du manque d’opium, mais tout cela passait bien, il n’y avait plus que de l’impatience. J’encourageais les hommes en chantant :
Allons, allons, passons l’Isère,
Pan à l’empi !, crie le prouvier,
Les chevaux franchissent l’ornière,
Lyon nous attend,
           Et ses bons tripiers… 
« Et ils reprenaient bravement le chant. Notre inquiétude quant aux provisions pour le reste du voyage donnait à nos voix une inflexion d’urgence. Je voulais être le premier à partir. Il était d’ailleurs hors de question que nous passions après Andrevel, son bayle est une vraie tête de marmite, et vu l’état des berges, son attelage ne laisserait derrière lui aucune piste praticable. En homme responsable, je suis allé lui en toucher deux mots. Il était, lui aussi, occupé aux préparatifs sur ses barques. On a discuté pied à pied un certain temps, mais je dois admettre qu’il s’est rangé à mes avis. J’avais réussi à lui exposer l’intérêt qu’il aurait à ce que j’ouvre la voie. Mes bayles auraient à cœur de rendre praticable l’itinéraire. Nous chargerions Julien, un jeune initié, de lui apporter vers l’aval des nouvelles de notre reconnaissance en amont. Ainsi, leur trajet serait bien moins fastidieux que le nôtre. Nous conclûmes notre accord par une poignée de main. Mais je n’aimais pas la mine suspicieuse d’Andrevel ; il donne toujours cette impression désagréable qu’il ne croit pas en l’honnêteté des autres.
—     Il juge leur caractère d’après le sien !, fanfaronna Armide.
—     Certainement. À tout le moins, cette attitude le dessert systématiquement. Cela donne l’impression de traiter une affaire entre brigands. Après cela, nous sommes retournés avec quelques membres de sa troupe remblayer et réaménager la prochaine étape : sur trois lieues, le courant avait emporté le chemin de halage en deux endroits ; et, par ailleurs, des pierres s’étaient délogées un peu plus loin et obstruaient le passage — il faudrait les repousser à l’eau sans qu’elles vinssent gêner la course des bateaux. Le soir était déjà tombé quand nous eûmes terminé. On aurait pu prendre un peu d’avance à la lueur des fanaux et mettre la maille en terre un peu plus loin, mais, avec le soir, est tombé sur nous un drôle de vent sifflant. Et le Rhône, qui roulait ses eaux puissantes s’est mis à faire une houle allongée qu’on voyait, ronde sous la lumière de la lune rousse agrandie sur l’horizon. Une drôle de scène de cauchemar. Sans compter que je ressentais à ce moment des brûlures horribles à l’estomac. Les gars, craintifs, ont demandé une dernière nuit de repos avant de repartir.

« Ce soir-là, madame Randiou nous a encore servi son ragoût d’anguilles (ou de serpents). Elle y avait mis plein de laurier pour donner du goût, c’était infect. Amer. J’en emplissais mon ventre, mais la douleur s’amplifiait toujours. Et quand le vieux Randiou, avec sa tête d’Enfer, est entré dans la salle basse pour nous demander, en hôte attentionné, si tout se passait bien, je me suis précipité vers ma chambre pour aller me coucher avant tout le monde, l’estomac révulsé, bouillonnant de la plus farouche indignation. Dans le froid de ma chambre, dans l’humidité de mon lit, je me suis rendu compte que tout mon corps perdait son eau par grandes suées. La colère, les douleurs jusque dans la gorge, l’angoisse et l’impatience me rendaient visite, étouffantes, foudroyantes, au cœur de la nuit ; mais surtout, je sentais ricaner au fond de mon sac ma petite fiole d’opium. Jamais je n’avais senti le manque de façon si aiguë. J’ai fini par me faufiler tout tremblant jusqu’à elle et j’en ai tiré sans réfléchir cinq, six, sept grosses gouttes sur ma langue. Après cela, la douleur au ventre est devenue chaleur puissante, le monde s’est mis à vaguer autour de moi ; j’ai pris peur, je me suis entendu appeler. Un temps. Et la porte s’est ouverte, son grincement s’est répercuté comme si l’on ouvrait l’immense porte des Caves de l’Enfer. Et la porte me semblait, à mes pieds, tout en bas d’une pente où je pourrais dévaler, et de là les gouffres brûlants m’engloutiraient ; mais, de cette porte sombre, sont montés jusqu’à moi les deux gros yeux dansants de la femme-poisson. Sa masse ondulait, boulinait vers la droite, puis valsait, s’effaçait presque avant de se baisser vers moi. Dans l’espace et la pesanteur où je me trouvais, j’avais l’impression extravagante qu’elle s’étirait et se tordait du fond du gouffre pour amener son visage épais et réjoui à moi, d’au-delà de mes jambes, d’un passé ou d’un futur lointain, et dans son corsage défait se devinaient de lourdes mamelles, et je voyais une sirène corrompue, une épaisse anguille fessue à tête de poisson-chat, avec des barbillons, un être grotesque et sensuel du fond du fleuve. Mais alors… elle fit une chose incroyable. D’abord, elle me tira une langue épaisse et toute violacée de vin sous le nez, puis elle releva ma chemise et elle appliqua sa bouche sur mon ventre. Je sentis sa bouche large et humide comme si ce drôle de poisson allait dévorer mes entrailles brûlantes. Elle eut un rire bref qui emplit toute ma tête, et je voyais ses yeux ronds et gourmands, deux lucarnes de malice, prêts à me rouler dessus ; puis elle prit une respiration et elle souffla longuement et très fort en plaquant ses lèvres sur mon ventre, comme on joue avec un bébé pour le faire rire. »
Jean Cromar étouffa un commentaire et concentra son attention sur le saisissant visage de Victor Guerma.
« J’entendais le vacarme de cette parodie de flatulences et je sentais trembler tout l’intérieur de mon ventre et un rire gigantesque monta du fond de mon corps et jaillit et emplit l’espace, démoniaque, formidable ; il monopolisait tout mon esprit, je n’avais plus que cela en tête : rire. Je riais. Je riais si fort que l’énorme poisson déguerpit en trois coups de nageoire. J’ai tendu les bras pour essayer de l’attraper et je me suis heurté à la porte. Mon rire avait tendu mes jambes comme des ressorts ! Je riais si fort que je ne savais plus que faire de mon rire. Mon rire courait dans les couloirs de l’auberge et j’essayais de le rattraper pour le faire taire. J’étais hors d’haleine et les portes, partout, s’ouvraient. Certaines têtes qui en sortaient ressemblaient à des têtes de serpents. Et je voyais bien que mes hommes étaient des hommes et ceux d’Andrevel étaient des vilains serpents et je leur riais si fort à la face et je les voyais retourner à leurs trous ! Et dans mon vacarme a émergé la trogne d’épouvante du vieux Randiou. Il ne ressemblait à rien qui pût trouver sa place dans mon rire. Alors le rire s’est changé en hurlement et je me suis précipité vers la salle basse, et la sortie. Dans un coin, près des marches, j’ai vu la hache qui reposait contre le tas de bois, et je me suis dit que si le démon venait à me rejoindre, j’aurais déjà cet avantage. Dans le grand vent nocturne, sous un ciel constellé, je volais sur la boue du champ, parmi les tentes, tout le tremblement des toiles de tentes, et j’étais un empereur avant la bataille qui, dans la clarté lunaire, parcourait le campement sur son cheval. Il fallait réveiller tout le monde ! Je devais brailler comme un possédé. Mes hommes sortaient de sous la toile comme des poissons paresseux affleurant à la surface d’une rivière. Je cavalais, tout comme si j’étais monté pour de vrai sur un destrier ! Je faisais des voltes, et je disais "Hooo, hooo là ! " comme si je parlais à mon cheval ! Des fois, je donnais des coups de hache dans la toile des fainéants. Je criais de "parer aux manœuvres !", de "déterrer les mailles !", d’organiser le départ en toute hâte. Je ne sais pas exactement comment tout cela s’est fait… La plupart des gars devaient m’observer, ahuris. Je me suis trouvé avec les câbles de maille sous les yeux et je voulais sauver ma marchandise des serpents et des poissons qui allaient tout ruiner. Et je donnais des coups de hache, et je tranchais, je tranchais…
« Ah, le doux Saint Nicolas posé là-haut dans la pâleur d’un petit nuage a dû n’y rien comprendre à cette folie humaine ! Finalement, Yves et Christophe sont venus m’arracher mon arme des mains. On s’est retrouvés à plat ventre dans la boue. Leurs mots gentils venaient toucher mon esprit égaré au plus profond de mon crâne, ils me rassuraient. J’ai senti, dans le lointain de mes pensées, la tension retomber. Hélas, le mal était fait. Les grandes amarres tranchées filaient au sol, de lourds, de maudits serpents noirs… Les barques s’écartaient de la rive et commençaient à prendre le courant. J’ai lâché un long hurlement de révolte et je me suis relevé en glissant, en piétinant la boue. Je me suis précipité vers mon convoi ; je cherchais à arrêter l’inéluctable. Je me suis retrouvé dans l’eau jusqu’à la taille, les mains cramponnant le plat bord d’une énorme barge, mais tout le convoi attrapait maintenant le courant du fleuve et la barque capitane, en tête, pivotait sous l’effet du flot et entraînait en arc de cercle le reste du convoi vers le milieu du fleuve ; prenant bientôt par le travers la masse aquatique, certaines barques se mirent à tanguer, à secouer leurs corps en rebuffades effarouchées. Je dus sortir de l’eau car la barge que j’agrippais fut brusquement refluée vers moi et faillit m’écraser contre la rive. Derrière moi, la clameur effrayée des hommes a presque couvert le craquement sinistre des barques qui se heurtaient les unes les autres dans le silencieux tumulte du fleuve.
« Nous avons suivi, en courant vers l’aval, la puissante débâcle de notre convoi. On pantelait comme des chiens. Deux mariniers, restés sur la capitane, se tenaient agenouillés sur le pont, ils priaient et suppliaient le ciel scintillant. Mais nos saints eux-mêmes se trouvaient démunis devant un tel désastre ! Le convoi se déroulait comme un grand fouet sombre au milieu de l’onde laiteuse et les chocs contre la rive soulevaient la terre et communiquaient une inflexion brutale à la déroute sinueuse de nos barques. Nous avions grand peine, courant dans la terre meuble de la rive, à suivre leur train infernal. Au loin, nous avons entendu un craquement funèbre et l’une des barques a perdu tout un pan de carène, l’eau s’est engouffrée et la barque a roulé dans le fleuve, comme un cheval dans la poussière. Elle a coulé, et ainsi, toute la chaîne de navires s’est trouvée ralentie, puis amarrée au fond du fleuve par cette ancre monumentale…
« C’était… C’était un désastre ahurissant, historique. Napoléon lui-même n’en avait pas vécu de plus frappant. J’émergeais de mon rêve stupéfait, honteux, déshonoré... Je comprenais bien que jamais je ne pourrais retrouver la moindre dignité après un pareil épisode…
« Dis, Cromar, mon bon ami… Tu te souviens notre première rencontre… J’avais tout abandonné après avoir perdu mon épouse. Je disais, pauvre naïf, le monde s’est effondré. Puis, quel imbécile, je croyais m’être refait le moral ! Je pensais que ton ami pharmacien m’avait donné de quoi oublier mes malheurs ! Qu’est-ce que j’en savais ? Fichtre rien !
—     Eh bien…, fit Cromar.
—     J’ai annoncé, au début de mon histoire, la faute des cerveaux des hommes. Eh bien oui, vraiment. Je ne veux pas qu’on impute mes malheurs à l’opium, dont le rôle ne fut certes pas anodin. Mais le vrai mal, c’est les relations de méfiance qu’on tisse avec les êtres qui nous entourent. Le vrai mal, c’est la solitude et la peur. Je connaissais bien l’opium et je savais qu’il provoquait des songes variés, mais il n’avait jamais pris possession de moi. Et ainsi, cela que je viens de vous dire, cette grande folie, ne serait pas, selon mes gentilles déductions, le produit d’une possession par l’opium, mais plutôt une possession de l’esprit par lui-même, sous l’effet de l’opium, l’esprit obsédé de l’épouvantable tension où il se trouvait jeté, dans mes tourments d’orgueilleux solitaire, au beau milieu de ce que j’imaginais comme un nid de serpents…
—     Dieu là…, souffla Armide, impressionnée.
—     Chère petite, dit Victor Guerma en prenant les mains de la jeune serveuse, souviens-toi de ce vieil orgueilleux, ce vieux bonhomme mélancolique, qui se rendait malade et fou par méfiance…
—     Oui, oui…, et puis j’vois une autre morale à cette histoire, renchérit Jean Cromar, c’est qu’il ne faut pas décevoir les succubes en mal d’aventures nocturnes, sans quoi on s’expose à se faire souffler sur le ventre.
—     Ah, t’es con, mon Cromar… tu me ferais presque sourire… », fit Victor Guerma, l’œil humide.

Namazue - Comment attraper un poisson-chat avec une gourde