mercredi 8 juillet 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 24

Enfin, la belle française surgit de la porte attenante au bar. Plongée dans la lumière du soleil qui inonde la terrasse, ses cheveux blonds enflamment le cœur d’Alessandro et son visage malicieux où brillent un instant deux petites mers rondes s’arrête en contemplation devant l’élégant italien avec lequel elle a partagé une pleine lampée de bonheur ; elle plisse les yeux pour mieux le voir, dans l’obscurité où il se tient. Lui ne la quitte pas des yeux, tout en vidant une tasse dans l’évier. Elle porte sur le bras les affaires qu’il lui a demandées, dans sa main droite en pince : les chaussures. Il est magnétisé par cette femme qui lui paraît moins jeune, mais aussi plus élégante que la veille. Il pourrait lui « laisser les clés de sa vie », comme l’écrit Giambatista Lalli, dans Je t’en prie, ravis mon cœur ! (quel livre idiot, on ne le reprendra plus à acheter un best seller…)
Il ne sait pas s’il doit lui dire qu’il est sous le charme. Cela doit se remarquer au premier coup d’œil. Et comme par magie, un petit courant d’air frais vient lui agiter les cheveux au moment où son cœur s’emballe. Elle sent encore le savon.
— Tu es très belle, ce matin, émet-il comme le premier lourdaud imbécile.
— Merci, dit-elle, peut-être un peu déçue.
Attendait-elle qu’il lui déclare son amour ? Il y a un mystère chez cette femme, dans son attitude ; mais c’est toujours ainsi avec les amours passagères : le fuient-elles parce qu’il leur fait peur ? Il s’imagine parfois que son charme est vénéneux. Puis il rit de son orgueil : ses copains passent leur temps à se moquer de sa prétention de bellâtre ; ils le « corrigent », disent-ils. Près de lui, l’un de ses habitués fait un commentaire élogieux à la dame, volontairement plus élaboré que « tu es très belle, ce matin ». Alessandro rougit de contrition, tend la main vers Adeline et dit :
— Merci pour les vêtements… Mon ami, là, était vraiment dans la panade.
Et de désigner une chaise vide où se tenait Frank un instant avant.
— Hum, il a dû partir aux toilettes, s’étonne-t-il. Je ne l’ai pas vu se lever.
— Il s’était tâché ?
— Non… Son problème n’est pas celui-là : en fait, il était presque nu…
— Eh bien… Tu as de drôles d’amis ! Mais je l’ai peut-être… comment dire… intimidé ? Tu devrais lui apporter les vêtements aux toilettes.
Alessandro n’ose pas aller frapper à la porte des WC. Mais après cinq longues minutes gênées à regarder Adeline et ne trop savoir quoi lui dire, il s’exclame :
— C’est qu’il prend son temps, le bougre !
Il se saisit des vêtements qu’Adeline a déposés en tas sur une chaise et se dirige droit sur les toilettes. Il frappe. Aucune réponse. Il note que le loquet n’est pas fermé et ouvre prudemment : personne. Il s’avise qu’il a ressenti un courant d’air tout à l’heure… Il se tourne vers une porte en bois, sur sa gauche : la porte de la cave !
Il l’ouvre.
La lampe torche qu’il accroche sur le côté de l’escalier n’y est plus. Alessandro enclenche l’interrupteur de la cave. Depuis le haut de l’escalier, il peut voir la grille qu’il avait fait installer à l’entrée du réseau souterrain, à l’époque où il avait peur que l’on vienne dérober par là ses stocks d’alcool : elle bée sur des ténèbres profondes.

mardi 7 juillet 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 23

Là-dessus, entre un pépé avec un caddie à provisions vide. Il s’assoit à une table de la terrasse, où le soleil donne en biais.
— Le soleil commence à chauffer tôt, maintenant, dit-il à l’adresse d’Alessandro.
Puis, ses yeux s’habituant à la pénombre du local, il remarque Frank :
— Hoho, glousse-t-il. Forza Italia.
Frank et le barista échangent un regard significatif.
Alessandro propose une interprétation de ce regard :
— À un moment, ça va commencer à vous agacer qu’on vous prenne pour un fan de l’équipe italienne de football.
— Mon ami pourra venir m’aider, mais nous avons rendez-vous en fin de journée. Il va falloir que je patiente…
— Il va surtout falloir trouver une solution temporaire. À moins que vous aimiez qu’on vous remarque…
— Mon ami pourra m’acheter des vêtements…
— Je peux vous en prêter, d’ici-là, dit amicalement Alessandro.
Il lui semble être en plein rêve étrange : il vient de laisser une belle endormie, son corps est puissamment troublé par la nuit trop courte et trop intense, sans compter qu’il y a dans son bar un homme assez peu susceptible de s’être saoulé et de s’être réveillé vêtu d’un simple drapeau…
— Vous chaussez du combien ?, demande-t-il à Frank.
— Du 44.
— C’est parfait. Je vais demander à mon amie si elle peut amener ça ici.
— Ne la dérangez pas !, bafouille Frank.
— Non, c’est très bien : ça me donne une raison de l’appeler…
Mais il ne faudrait pas la réveiller trop tôt… Il n’est même pas encore huit heures.
— J’appellerai plus tard : une femme, si l’on veut s’attirer ses faveurs, il ne faut pas la réveiller trop tôt… Vous pouvez attendre un peu ?, demande-t-il à Frank.
— Bien sûr ! Vous me rendez un fier service. Merci pour tout, dit Frank, poliment.
Le temps déroule. Des clients s’installent en terrasse, qui ne remarquent pas l’homme-drapeau. Puis surviennent les habitués : ils s’arriment fermement au comptoir et enquillent les cafés, les bières et les petits blancs… Ceux-ci regardent Frank de travers : il vient rompre leurs tranquilles habitudes.
Quand enfin son horloge en inox indique les dix heures, Alessandro s’empresse d’appeler Adeline (et de vérifier par la même occasion si le numéro de portable qu’elle lui a donné est le bon). Un temps de doute, puis… ouf, c’est elle qui décroche, encore un peu endormie. Sa voix, son accent français, son maigre vocabulaire (presque enfantin) sont un enchantement à l’oreille. Il lui demande de bien vouloir descendre au bar un T-shirt et un jean, pour dépanner un ami. Et puis aussi la paire de chaussures de sport, les blanches, dans la cinquième boîte en partant du haut, dans le premier placard. Ah oui, et aussi si elle pouvait descendre les lunettes de soleil qu’il a oubliées sur le buffet, près de la photo de sa sœur, voilà… les Persol, celles en écaille.
Alessandro raccroche. Il se dit en lui-même qu’il aurait pu laisser monter le français afin qu’il puisse se changer immédiatement. Mais, par un mouvement de jalousie, il s’est refusé que ce bel homme (car il est plutôt belle gueule de gentil garçon, avec un zeste de négligence qui ajoute un peu de charme) s’introduise dans le petit appartement et se retrouve, entre Français, avec la splendide Adeline. Sa gêne lui coupe le sifflet et la parole un bon moment.

lundi 6 juillet 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 22

Le barista tend son portable à Frank. Celui-ci appelle un service de renseignements puis demande le numéro de l’hôtel « European Standard », zona EUR. L’ayant obtenu, il le compose immédiatement puis demande le signor Lucien, Raphaël Lucien.

— Allo ? Raphaël ? Oui, bonjour… C’est Frank ? Désolé de te réveiller… Les réunions se passent bien ?
Il laisse à peine le temps à son interlocuteur de répondre, puis :
— Non, je t’appelle… parce que… c’est encore arrivé… Eh oui… Et figure-toi… Moi aussi, je suis à Rome… Oui… C’était bien la peine d’être mis en arrêt maladie… C’est invraisemblable, je ne comprends pas comment ça marche… Mais je me débrouille… Il va quand même falloir venir m’aider…
Frank donne un rendez-vous et précise que ce n’est pas la peine que Raphaël manque sa réunion. Il saura se débrouiller. Là-dessus, il raccroche.

Alessandro reprend son téléphone et considère l’appareil avec une mine extrêmement perplexe. A-t-il compris de quoi parlait Frank ? Non, après tout, il a pris un air très sombre, peut-être seulement un regret.
— Je peux vous payer, dès que je retrouve des sous…, fait Frank.
— Oui, d’ailleurs, pour le café ?
— Pareil, sourit Frank.
— C’est bien des façons de Français, ça…, s’amuse Alessandro. Il retrouve le sourire. Mais ça va : vous me faites la conversation… Je ne cours pas après le chiffre, vous savez ? Quelqu’un a dit, je crois que c’était l’écrivain… tiens ? Je ne me souviens plus de son nom… Enfin c’est ce qu’il a dit qui est important : « il n’est pas besoin d’être toujours plus heureux, pas besoin de vivre de grandes aventures ; pas besoin de gagner des fortunes, pas besoin même de gagner plus que la bonne mesure ; la conversation d’un bon compagnon peut suffire… »
— Un homme sage, cet écrivain…, acquiesce Frank. Parfois, j’aimerais pouvoir me contenter de ce genre d’aphorismes…
— Ha ! Vous connaissez même le terme « aphorisme » ! Vous parlez mieux que certains de mes compatriotes… J’aimerais parler français aussi bien que vous, l’italien.
Oui, il pourrait dire les plus fines gentillesses à Ada. Il pourrait lui écrire et lui faire regretter sa nature voyageuse. Il l’attirerait, il la fixerait à ce point de passion et de confort… Elle ne repartirait pas en France. Ah… Il ne s’est jamais senti si conservateur dans ses sentiments… Il a rêvé à voix haute et Frank lui dit, en bonne complicité :
— Oui… s’il y avait sur cette planète une belle femme à qui je voulais confier mon âme, je le ferais sans détours… et sans partage. On se voit toujours plus libéral que l’on n’est réellement.
— Pourtant, moi, monsieur, je suis de nature libre, frivole… D’ailleurs, je vous ai peut-être dit une bêtise : je ne crois pas que vivre avec elle, je veux dire pour de bon, c’est ce que je souhaite réellement. Je ne la connais même pas !
— Hé, je sais ce que c’est : vous pensez le contraire : vous pensez la connaître comme votre propre cœur. Vous l’avez rencontrée, au sens plein.
— Je rêve !, s’exclame le beau barista. C’est le français ivrogne vêtu d’un drapeau qui me prodigue la leçon ! Mais oui, peut-être : j’ai le sentiment que je peux lui dire tout mon amour, que je peux lui faire confiance. Je ne peux pas croire à son départ…
— C’est important, oui… Sur ce point, vous divergez, avec l’écrivain que vous me citiez : vous n’avez pas cherché à comparer, à quantifier votre bonheur, vous avez plongé dans cette aventure sans y réfléchir…
— C’est toujours ainsi que je fais, dans les premiers temps de l’amour… et puis après, je me pose trop de questions…