jeudi 25 juin 2009

le Corps transporté - chapitre 3 - partie 21

Bientôt arrivent de jeunes noceurs qui viennent échouer leurs carcasses fourbues de la nuit ; ils demandent leur dernier café avant d’aller se coucher.
— Forza Italia, lancent-ils, amusés, au Tifoso.
— Forza Italia, répond-il un peu mollement.
Ils discutent entre eux, se montrent le type isolé dans son coin, échangent des sourires. L’un d’entre eux se lève, se plante devant le Tifoso et fait le salut romain (obscénité fasciste, dans le bar d’un brave gauchiste militant pour les droits des homosexuels) :
— Avé César, ceux qui vont dormir te saluent !, fait-il.
Ses compagnons éclatent de rire. Il est vrai que son habit fait un peu comme une toge. C’est cela : le mec s’est vêtu d’un drapeau italien en le ceignant autour de lui, à l’antique...
— C’est bien les gars… Allez dormir. Lâchez-moi un peu, grogne-t-il.
Le type a du charisme : il les a calmés d’un coup. Vexés, ils finissent leurs cafés presqu’en silence, lui jetant un regard méfiant, de temps à autre. Bientôt, les voilà qui déguerpissent sans demander leur reste :
— Ciao ‘lessandr’ !, lâche l’un d’eux, un habitué de ces soirées interminables, qui ramène souvent ses sbires ici, par les matins d’été. Il y avait même (deux ans déjà) une des copines de ce type qui était sortie avec Alessandro, pendant presque un mois…
— Arrivederc’ !, lance Alessandro.
Ils sont de nouveaux seuls dans l’estaminet. Alessandro récupère les tasses sur un plateau noir et les entrepose dans son évier. Il commence une petite vaisselle.
— Ma… Quelle drôle de nuit…, fait le Tifoso.
— Oui, héhé. Vous avez l’air d’avoir passé une drôle de nuit.
— C’est sûr… J’aurais mieux fait de moins abuser sur l’alcool.
— Vous vous êtes lancé dans de mauvaises eaux !, dit Alessandro, usant de l’expression populaire avec malice.
— Oui, on pourrait dire, en français, que je me suis mis dans de beaux draps… Comme vous le voyez…, héhé…
— Vous allez pouvoir rentrer chez vous ?
— Ça dépend… Je me suis mis vraiment minable, hier…
— Aah… Les soirées romaines…
— Les soirées romaines…
— Vous êtes d’ici ? Je ne vous ai jamais vu… La banlieue ?
— Non, s’amuse le fanatique italien. Rien de tout ça.
— Vous logez dans un hôtel ?
— Non, je suis de passage… D’ailleurs… Comme je vous disais… Hum…, renâcle un peu l’homme en vert, blanc et rouge. Je peux vous raconter ma mésaventure ?
— Oui, bien sûr, l’encourage Alessandro.
— Eh bien… Comme je vous le disais… Je me suis mis minable hier, pas mal d’alcool… Voilà… Et quand je me suis réveillé, j’ai compris que je n’étais pas loin du Campo dei fiori. Surtout, j’ai réalisé que j’avais été totalement dépouillé de mes affaires par des plaisantins… J’étais nu, vous vous rendez compte ? Plus de passeport, plus de carte bleue…
— Quelle histoire ! Je n’ai jamais entendu un truc pareil, s’étonne Alessandro.
— Quelle angoisse, vous imaginez ? Pas loin de moi, un mat de drapeau avait été plié par des jeunes qui s’y étaient accrochés. Une chance : je me suis saisi du drapeau et m’en suis fait un voile pudique…
— Mais c’est fou… Quelle bande d’imbéciles peut oser dépouiller un homme à ce point là ?
Alessandro est scandalisé. Il ajoute :
— On voit de tout, maintenant, par ici… Et vous… Vous êtes d’où, vous ?
— De France, je suis Français…
— Je me disais bien… Comment vous connaissez notre langue ?
— Beaucoup de clients de la boîte pour laquelle je travaille sont italiens ; on s’intéresse au secteur Méditerranée… On a suivi plein de formations. Mais je me débrouille bien, en général… Pour les accents aussi.
— Oui, vous avez presque l’accent romain, sourit Alessandro.
— Je peux vous demander votre prénom ? Alessandro, si j’ai bien compris ?
Alessandro rassemble tout son courage et dit dans un français hésitant :
— Oui, je m’appelle Alessandro. Et… mes amis m’appellent Mister Hollywood.
Le Tifoso français répond au sourire d’Alessandro et reprend la conversation en Italien :
— Parce que vous êtes un beau gosse, c’est ça ?
— Oui, faut croire…
— Enchanté. Moi, c’est Frank.
— Frank, OK.
Puis, pointant du doigt le drapeau italien dans lequel Frank est drapé :
— Pour un français, s’être vêtu du drapeau italien, c’est un peu ironique, non ? Les gens vont tous vous prendre pour un tifoso !
— Ah, mais j’aime l’Italie, sourit Frank. Bon, je préfère quand même votre culture à votre calcio.
— Merci. No comment sur le signor Berlusconi ?
— No comment. Non...
Alessandro regarde Frank avec bienveillance. Il imagine mal comment cet homme va se tirer d’un si mauvais pas.
— Comment vous allez rentrer chez vous ? Vous avez perdu tous vos papiers ?
— Eh bien, mais… Je vais appeler un ami, je crois… hum… si vous voulez bien me prêter votre téléphone.
— Communication locale ?
— Oui.

mercredi 24 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 20

Et ils ont raison : à leur suite, comme s’ils constituaient à eux trois un petit carnaval, surgit un homme aux couleurs de l’Italie, le plus singulier supporter de l’équipe nationale de football qu’on puisse imaginer. Il entre droit dans le bar d’Alessandro et fait — Ciao ! Puis il s’assoit à une table, loin de l’entrée.
Alessandro fronce les sourcils. On n’est pas un lendemain de fête sportive. Que fabrique un Tifoso pareil dans les rues, un jour comme les autres ? Puis il consulte l’horloge, au-dessus de son comptoir, qui indique la date : 9 juillet 2009. Ah ! Voilà qui explique un peu mieux.
— Trois ans déjà, hein ?, fait-il à l’adresse du Tifoso.
— Je voudrais un espresso, s’il vous plaît, demande gauchement le drôle de type avec un simili accent romain.
— Je vous le fait de suite…
Alessandro s’active autour de sa petite La Pavoni. Il emplit le percolateur de café — un parfum délicieux qui lui rappelle un instant l’intimité d’Adeline, la belle qui repose dans son lit. Dans le miroir, il croise le regard du Tifoso ; le type n’a pas l’air très à l’aise. En tout cas, il porte loin l’amour du drapeau… Alessandro lance, par-dessus son épaule :
— C’était un sacré spectacle, cette finale, hein ? Comme du théâtre… Materrazzi, Zidane… On les a bien eus, les Français !
Le Tifoso ne répond pas, ou si faiblement qu’on ne l’entend pas. Il doit être vraiment fatigué.
En tout cas, il n’est pas aussi communicatif que son excentricité le promettait.
Je l’ai bien eue, la jolie Française, se dit Alessandro, alors qu’il retourne à sa machine à espresso. Dans sa tête, des images pleines de chair, de douces plaintes et de ruades éclaboussent le silence de son bar.
Adeline… Il pourrait l’appeler Ada, comme cette fille, dans le roman d’Italo Svevo. Ses dents grincent : elle s’en va le week-end prochain… Superbe, cette fille, mais personne ne pourra jamais la dire sienne, personne n’en fera sa femme. Elle est indomptable. Il faut la savourer comme ce qu’elle est : un petit espresso, fort en goût, qui laisse longtemps son parfum en bouche… Pas de lendemain. Mais qui est-elle vraiment, cette fille ? Il l’a rencontrée la veille…
Alessandro apporte son café au curieux Tifoso. Il pose la tasse sur la table et regarde en plein le visage du type : il a un air de brave homme, mais des yeux un peu vides, cernés, des cheveux en bataille et une barbe légère… Son remerciement est chaleureux. Il sort une main de son vêtement aux couleurs italiennes et se saisit de l’anse ; il hume la tasse avec un plaisir visible. Il semble que sa morphologie se transforme : ses yeux brillent, répondent au sourire d’Alessandro. Il y a comme de la complicité. Puis le Tifoso, après une petite gorgée, dit :
— C’est merveilleux… C’est bon comme une belle femme.
— J’ai un bon fournisseur, souligne Alessandro.
Sur cette parole d’autosatisfaction, il retourne à ses souvenirs exquis… Elle est passée à son bar. Elle était seule. Elle ne ressemblait pas à une touriste. Elle lui a dit qu’elle était là pour affaires, qu’il n’était pas question qu’elle restât dans la banlieue romaine, dans un quelconque hôtel franchisé. Elle a bu comme un homme. Il lui a fait un compliment sur sa belle énergie. Elle lui a glissé en retour un compliment sur sa belle gueule. Il a renchéri sur sa beauté très féminine. Commentant les excès sexuels de la jeunesse, ils se sont fait plein de provocations. Elle lui a dit qu’elle ne pourrait pas coucher avec un inconnu, puis elle lui a demandé, « carino barista », de bien vouloir fermer son établissement et de l’accompagner quelque part. Ils ont échangé plein de gentillesses et encore de nombreuses provocations. Il a passé l’essentiel de cette nuit à se demander où ils finiraient, dans un tourbillon, dans une extase d’enthousiasme et un bavardage incessant. Ils se sont pris les mains, donné des caresses. Il y avait l’angoisse que cela ne menât à rien. Elle a fini par céder. Où bien est-ce lui qui a cédé ? Les images qui lui viennent alors sont si aigües qu’il comprend son désespoir : il faudra faire ses adieux.

mardi 23 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 19

-3-


Alessandro aime ses petits matins romains. Il est parmi les premiers à ouvrir son débit de boisson : en été, il lui arrive d’ouvrir avant six heures…

En ce début de journée (du jeudi), il est tout langoureux encore de sa très courte nuit passée avec la belle française aux longs cheveux blonds. Il l’a laissée dormir, s’est lavé dans son cabinet de toilette, s’est habillé dans la pénombre. Elle doit être encore dans son lit avec un petit mot gentil qu’il a rédigé sur la margelle de son lavabo. Quel tombeur, quand même… Ses amis l’appellent « Mister Hollywood ».
Il faut le voir, ce matin, en pantalon noir et chemise blanche impeccable, tourner la manivelle de son rideau de fer, dans une petite rue, en retrait du Campo dei fiori : il se tient bien droit, ses épaules sont vigoureuses ; l’angle que son cou fait avec son menton rappelle Corto Maltese ; son visage est fin, ses traits délicats, admirablement proportionnés, doux et étranges à la fois, avec une bouche légèrement sensuelle ; son regard est pour l’instant plongé dans l’ombre de la ruelle, mais si vous pouviez voir ses prunelles noisettes, ses cils hypnotiques, ses sourcils qu’on dirait dessinés par le Caravage, votre cœur serait pris de passion ou de jalousie ; sa tignasse brune, enfin, couronne une perfection qu’on devine faite pour durer : à quarante ans, Alessandro sera encore un bel homme, s’il n’abuse pas trop de la bière.
Un voile de fatigue apporte quelques plis disgracieux dans sa bonne figure. Lui-même se sent terriblement enfariné. Et dans le bas de son dos, il ressent encore tout l’éreintement sensuel de sa folle nuit.

Le dernier grincement du rideau de fer s’est fait entendre. Les moineaux pépient, les pigeons roucoulent. Alessandro croise les yeux d’un chat qui aussitôt s’enfuit au fond de la ruelle. Le souffle puissant d’un véhicule de nettoyage urbain haute pression se rapproche.
Alessandro fourre ses clés dans son pantalon et se poste au coin de la rue, à deux pas de son estaminet, pour regarder passer les agents de nettoyage.
— Ciao Nicola ! Hey, Maurizio !
Il leur fait un signe de la main. L’un des agents s’approche, l’autre reste au poste de pilotage de sa machine.
— Ciao, buongiorno… Excuse-moi… vous allez faire ma rue ?, demande-t-il, composant un sourire désinvolte, comme si cela importait peu.
— Oui, c’est prévu.
— Parce que je vais sortir une ou deux tables, faire une terrasse… Je vais attendre que vous ayez fini.
— Pas de problème. On va faire ta ruelle en premier, comme d’habitude, j’ai envie de dire...
— Aah… Merci. C’est très gentil à toi !

Tandis qu’il apprête sa petite salle, qu’il descend les chaises des tables, le boucan de la nettoyeuse emplit la ruelle. Il contemple son local, éclairé par ses ampoules à économie d’énergie : un comptoir blanc et rouge, une glace en longueur, une écharpe de l’AS Roma, quelques photographies des footballeurs Francesco Totti, Simone Perrotta, Daniele De Rossi, etc.
La nettoyeuse fait demi-tour, au bout de la ruelle et revient. Puis il entend les rires de Maurizio et Nicola qui s’exclament :
— Campione del mundo ! Forza Italia ! Campione del mundo !
Et une voix bizarre qui répond :
— Forza Italia ! Campioni del mundo !
Passant devant son bar, les agents de nettoyage se tournent vers Alessandro et avec force clins d’œil lui lancent :
— Wah ! Tu vas voir passer un vrai Tifoso ! Juste derrière nous !

lundi 22 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 18

Il franchit le seuil de la porte. Dans sa main : le sac plastique contenant les effets de son ami. Et s’il n’était pas au bout de ses surprises ? Et si l’homme nu n’était pas Frank ? Et si Frank n’était pas le seul à migrer d’un endroit à l’autre, nu ? Pourquoi serait-il le seul, d’ailleurs ?
Si, dans Paris, que dis-je, dans le monde, d’autres personnes voyageaient nus, sans le vouloir ? Et si cela finissait par lui arriver à lui-même ? (À cette pensée, Raphaël se tâte les bras.) Comment pourrait-il expliquer un tel bordel à sa compagne ? Lydia ! Ce n’est pas le moment de se fâcher avec elle : il ne s’est jamais senti aussi amoureux, aussi enthousiaste.
Son premier mouvement a été le bon : il s’est dirigé vers la cage d’escalier. Là, il s’est arrêté et a écouté dans le grand silence de la nuit. Un petit gémissement lui a indiqué la présence souffrante d’un homme, là-haut.
— Frank ? C’est toi ?
Le silence se fait. Raphaël monte lentement l’escalier. S’il s’est bien caché, le type doit être tout en haut des escaliers, après le dernier étage, sur la plateforme où l’on peut prendre l’échelle de secours qui mène aux toits.
— Frank ? J’ai tes vêtements…
— Des vêtements…, fait une voix ténue.
Il parvient au dernier étage. La plateforme, au dessus, est bien cachée des regards pour un homme qui souhaite dérober sa nudité au monde scandalisé. Il est rare que quelqu’un monte jusque là… Sauf, parfois, le jeune Da Silva qui s’y cache avec un copain pour fumer. Au milieu des pots de fleurs de la concierge, Frank est recroquevillé, nu. Son dos porte une vilaine marque violacée.
— Ça va ? Rien de cassé ?
— Je crois que ça va…
— Mon pauvre vieux, tu es tombé sur la femme la plus dangereuse du monde : la mienne.
— Je pourrais rire ou pleurer : j’ai le moral à zéro. Qu’est-ce que je vais faire ? Hein ? Qu’est-ce qu’on va faire ?
Le ventre de Raphaël se serre de peur : s’occuper d’un cas pareil… c’est le chaos qui entre dans sa vie… Pourtant, s’il y pense vraiment, n’a-t-il pas été le plus formidable des hommes, ce soir ?

vendredi 19 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 17

Elle l’attend dès la sortie de l’ascenseur. Elle chuchote :
— Mon Raphou, viens… Oh, attends…
Elle lui passe le bras à la taille et l’entraîne. Elle contemple sa plaie à l’arcade avec une douceur incroyable. Ils entrent dans le confort de leur petit appartement.
— Ce sont les policiers qui t’ont fait ça ?, demande-t-elle.
Comment sait-elle cela ? Le regard de Raphaël est brouillé. Il voudrait tant se mettre au lit avec elle, embrasser son épaule à la peau si blanche et si douce, et dormir comme un loir, ou comme un ours blessé qui va enfin trouver la confortable anesthésie de l’hibernation.
Elle lui dit que, prise de rage, elle a rappelé le numéro, et que, tombant sur une femme, elle a failli faire une scène… mais cette voix n’avait-elle pas dit : « service d’accueil, de recherche et d’investigation judiciaire » ? Elle avait alors demandé des renseignements sur ce qui était arrivé à Raphaël. Apprenant qu’il avait été interpellé et blessé, elle s’était fait un sang d’encre… Elle n’avait pensé qu’à sa détresse à elle… Elle n’avait pas imaginé un instant qu’il ait pu lui arriver quelque chose à lui dans le même temps ; elle était si égocentrique…
Pour une fille qui vient de se défendre contre un violeur (« présumé », ce terme est particulièrement légitime, en l’occurrence), pour quelqu’un qui, une demi-heure plus tôt, se prétendait en état de stress post-traumatique, Lydia reconstitue sa forme plus rapidement que n’importe quelle humaine, se dit Raphaël. Il aime bien, parfois, penser qu’il sort avec une extraterrestre.
— Je voudrais te rassurer…, dit-il.
Lydia se tait et le regarde intensément.
— Sur ma santé, et aussi sur celui que tu as vu…
— Tu le connais vraiment ?
— Oui. Tiens, regarde : dans ce sac plastique, j’ai ses vêtements et ses chaussures.
Elle écarquille des yeux de chat.
— Ça alors. Eh bin ! … Mais qu’est-ce qu’il faisait là ?
Raphaël hésite : peut-il vraiment lui mentir ? Elle ne le croira pas s’il dit la vérité… Il pourrait dire que c’était un pari idiot… Non, vraiment, soit on sait mentir, soit on ne le sait pas… Et puis il est trop fatigué pour inventer des arguments :
— C’est Frank.
— Frank ? Ton collègue de bureau ? Chez qui tu étais ?
— Oui. J’étais chez lui ce soir… Il m’a fait comme un tour de magie : il a disparu sous mes yeux, sauf ses vêtements… Je l’ai cherché partout mais il a réapparu ici.
Lydia fronce les sourcils, retient un rire incrédule, comme un hoquet désagréable :
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Il était terrorisé. Il me disait qu’il allait disparaître et, comme dans un film, il a disparu, sauf ses vêtements…
Le visage de Lydia se plisse d’une moue dubitative. Elle est blessée par l’ineptie qui lui est racontée. Ses yeux commencent à briller alors que les larmes lui viennent. C’est simple : il se moque d’elle, il ne la croit pas.
— Je te jure, Raphaël… J’ai passé une très mauvaise soirée…
Sa voix se cabre soudain dans sa gorge nouée :
— Tu ne me crois pas ?
Raphaël sent la crise revenir :
— Bien sûr que si, tu as vu un homme nu dans l’appartement. Je te crois… et je pense que c’était Frank.
Les mains de Lydia s’accrochent au canapé et se crispent sur le tissu :
— Qu’est-ce que ?… C’est de l’humour, ça ?... Il y avait vraiment un homme nu. Un fou est entré chez nous. Est-ce que tu peux l’admettre ? Je ne suis pas une mythomane, Raphaël !
— Je te crois ! Et je te dis que c’était Frank, dit Raphaël en articulant de manière idiote, presque insupportable.
— Disparu devant toi… réapparu chez nous… mais bien sûr.
Lydia, incrédule, choquée par les paroles inexplicables de Raphaël, se ferme alors avec violence. Mutique. Furieuse. Son regard suffirait à effrayer toutes les brutes de la terre.
— Bien. Ne bouge pas, ne me crois pas. Moi, je sais bien que tu as vu un homme nu. Je t’aime, Lydia… J’admire ton courage, ta force, ton intelligence… Je vais aller le chercher, Frank. Je te le présenterai. On ira voir son profil sur le site Internet de l’agence et tu verras qu’il s’agit bien du même homme.

jeudi 18 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 16

La policière s’approche soudain, rompant l’espace privé, et coupe leur conversation :
— Vous lui avez dit où vous êtes ?
— Non, pas encore…
Dans le combiné, Lydia s’étonne :
— Mais à qui tu parles ? D’où tu m’appelles ?
L’agent de police, cruellement déçue par le jeune homme dont elle avait pensé qu’il avait le tempérament droit et sûr, chevaleresque, s’exclame :
— Si vous ne souhaitez pas dire la vérité à votre amie, vous pouvez tout aussi bien partir maintenant !
— C’est qui cette femme ? Non mais t’es dégueulasse ! À qui tu parles, Raphaël ?
— Calme-toi, je vais te dire…
Il avait oublié qu’il ne fallait jamais dire « calme-toi » à Lydia. La conversation fut immédiatement coupée.
— Ohlàlà…, fait Raphaël, la tête entre les mains.
En temps de crise, sa capacité professionnelle se mobilise. Une grande part de l’expertise de Raphaël tient à sa faculté d’analyse du timing : accélérer, temporiser, trouver la bonne fenêtre dans le calendrier, ajuster les événements… Dans cette soirée, toutes ces qualités de timing ont manqué. Il n’a pas su rester maître des événements. Si peu de fois il a consulté sa montre… Il est parti trop vite de chez Frank, il n’a pas pris le temps d’examiner la méthode, oubliant son portable. Il n’a pas su rester dans l’ombre afin de ne pas être découvert par Karin. Il a marché vite, sans méthode. Il a joué de malchance avec les coïncidences… Il s’agit maintenant d’être le plus calme possible et de gérer efficacement le temps.
Il faut rentrer à la maison dans la demi-heure pour rassurer Lydia, retrouver Frank aussi… Donc : prendre un taxi. Il ira rue de Rivoli, il y a une station de taxis : cinq minutes à partir d’ici. Rue de Rivoli jusqu’au boulevard Richard Wallace, à Puteaux : un quart d’heure environ, un peu plus peut-être… Puis raisonner Lydia… Là, sa faculté d’organisation du temps s’éparpille dans la galaxie de ses pensées…
Raphaël frappe dans ses mains, se lève, annonce son départ à la cantonade qui n’en à rien à cirer.

Quelle angoisse… Il lui reste encore tout à accomplir : affronter sa copine au comble de la colère, trouver son ami perdu, nu et peut-être grièvement blessé… Les Champs-Elysées défilent, avec les groupes de noctambules, plus ou moins éméchés. Il glisse comme dans un rêve, le regard hors du taxi dont les vitres si bien lavées semblent rendre la nuit plus belle. Un homme retrouvé mort, nu, à Puteaux, titre son imagination dans un journal bardé de publicités.
Il parvient enfin chez lui. Le cœur battant, son doigt s’arrête à deux centimètres de l’interphone. Il serre les dents et plonge sur le bouton : elle est si belle, avec son caractère… Ce n’est pas ce soir qu’il renoncera à elle !
— Oui ?, fait sa voix dans le souffle de l’interphone.
— C’est Raphaël, écoute, je…
— Oh, mon ange… Mon pauvre chaton… entre…
De minuscules clochettes grelottent contre ses tympans, il a un goût de fer dans la bouche. C’est une nuit pleine de sorcellerie : rien ne se passe comme prévu !
Dans l’ascenseur, il est victime d’une vilaine hallucination auditive : un désagréable acouphène. Il est épuisé. Il s’était préparé à se battre ; il est accueilli par des mots tendres. Est-ce que Frank lui a parlé ? Non, ce n’est pas cela… Elle ne l’aurait jamais laissé revenir, trop méfiante…
Aïe ! Il a encore mal au front et à l’épaule…

mercredi 17 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 15

— Vous êtes avec eux ?
Il lui a déjà posé la question, mais ça ne sert à rien de blesser l’orgueil du policier. Ce genre aime que l’on soit docile.
— Absolument pas…
Raphaël précise spontanément :
— J’ai été pris à partie par un SDF. J’étais en train d’esquiver la confrontation. Mais les mecs, là, sont arrivés… ça s’est envenimé…
— Je suis vraiment désolé pour l’incident, avec la porte. Je n’avais rien contre vous… Vous allez bien ?
Décidément, laissez reposer dix minutes, prenez un coup en travers de la figure et présentez-leur le masque du modeste citoyen, et vous voilà traité avec tous les égards, fussiez-vous noir !
Sébastien lui propose de déposer son témoignage immédiatement et la liberté lui sera rendue sans conditions. Raphaël aurait préféré éviter cette étape.
Au fur et à mesure de sa conversation avec les agents présents et de l’évolution de son dossier sa colère tombe et son ironie se fait plus légère. Il goûte, apaisé, l’ambiance un peu sinistre, les néons tristes, le visage entre douceur et sévérité de la policière qui enregistre son rapport, les échanges lestes entre les collègues policiers, le bruit des claviers et des portes, la fatigue qui se lit dans tout cela. Quand il cherche à se calmer, Raphaël fait ainsi appel à son sentimentalisme d’esthète.
Maintenant qu’il est face à une interlocutrice, il n’ose lui demander si les forces de l’ordre ont intercepté cette nuit un homme nu. Au téléphone, pourtant, ça lui posait moins de problèmes. Peut-être était-il alors suffisamment saoul.
— Une dernière question, ajoute la policière.
— Oui, l’enjoint Raphaël.
— Vous portiez sur vous un sac plastique contenant en vrac des vêtements de marque qui ne sont pas à votre taille…
— Un ami me les a confiés, mais je dois avouer que je n’en ai pas bien pris soin…
— Bien, ça ne vaut pas la peine que je consigne cela... Voilà, nous en avons terminé. Ce n’était pas si long, n’est-ce pas ?
Raphaël voudrait la complimenter sur sa technique au clavier, mais il s’avise que le cliché contenu dans sa remarque sur les policiers qui tapent leurs rapports à deux doigts ne servirait en rien son affaire.
— Voulez-vous prévenir quelqu’un que vous êtes ici ?, dit-elle enfin.
— Mon amie… Mais je n’ai pas mon portable…
— Nous pouvons mettre un poste à votre disposition, sourit-elle.
Elle le regarde avec une grande compassion. Elle se met à la place de ma copine…, se dit Raphaël. Il est épuisé, il voudrait rentrer chez lui, mais il a une mission à finir.

Quand enfin, il parvient à joindre Lydia, une terrible surprise l’attend : elle est en pleine crise de nerfs : un homme s’est introduit dans leur appartement pour la violer !
Sous le choc, Raphaël ne sait que répondre ; il ne parvient pas à énoncer sa situation, dire à Lydia qu’il va sortir d’un commissariat. Les images les plus désagréables se bousculent dans son esprit (Son grand amour ! Il n’a pas su protéger son amour ! Pourquoi tous les cauchemars arrivent le même soir !?)
Elle lui raconte qu’elle était en train de regarder la télé et que soudain elle a vu un homme qui tentait de se cacher dans leur appartement.
Mais elle a su le débusquer : adoptant les théories de Carl Von Clausewitz sur la guerre, ne limitant en rien la violence de son action, elle a frappé la première, de toutes ses forces, avec le club de golf de son père, un vieux fer bien solide qu’elle garde dans le dressing de l’entrée… Le type a crié et s’est enfui. Mais elle lui a donné un grand coup dans le dos pour le dissuader de jamais revenir. Il est tombé, il a crié, il a supplié « par pitié »… Elle lui a demandé de partir. Il s’est traîné dehors sans demander son reste. Elle a hésité à le tuer, dit-elle, la voix légèrement enrouée, tellement il lui a fait peur… Et puis elle a essayé d’appeler Raphaël sur son portable, où était-il, tout ce temps ? Elle lui demande s’il était avec une autre femme, qu’il ne lui mente pas au sujet de ce prétendu « Frank » !… C’était atroce, cet homme qui était entré chez eux… Au nom de ce qui avait failli arriver, elle lui demandait de jurer qu’il était bien avec Frank, ce soir… Elle était si choquée qu’elle avait hésité à appeler la police ; elle ne l’avait pas fait… Si ça se trouve, elle l’avait blessé à mort et il était en train de mourir… C’était peut-être un fou, échappé de l’asile : il était tout nu…
Raphaël encaisse ce dernier choc : son corps est parcouru d’un frisson et exprime une dose conséquente de sueur.
— Il était blond ?
— Pourquoi tu me poses une question pareille ? Je ne sais pas ! Peut-être !
— Il était grand ?
— Oui… Pourquoi ?
— Je le connais peut-être… Tu n’avais rien à craindre, je crois…
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Rentre vite ! Je deviens folle, là… Je… Je le sens, je tremble comme une hystérique, j’ai froid puis j’ai chaud…. Ça me fait comme un stress post traumatique…
Raphaël sourit malgré lui devant l’ironie de la situation, et aussi un peu à cause du vocabulaire de Lydia. Il est soulagé et impressionné : quelle fille ! Le courage… et classieuse avec ça… avec ses théories… Mais au fond de lui, il s’inquiète réellement pour Frank.
— Je crains plutôt pour la santé de ta victime…, place-t-il.
— Quoi ?! T’es dégueulasse de me dire un truc pareil !… Tu te rends compte ?

mardi 16 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 14

— Eh… J’te parle, négro…, fait la voix geignarde du naufragé urbain.
— Eh cousin ! C’est à toi qu’il parle comme ça, lui ?, s’exclame violemment l’un des jeunes.
(Et merde… Juste quand on essaie d’éviter ce genre d’histoires…)
— Ouhh !!!, beugle ironiquement l’un des acolytes.
Le clochard s’est retourné vers eux. Il les regarde, stupéfait, comme s’ils sortaient d’un rideau de feu.
— Qu’esse tu regardes ? Fils de pute !
— Eh, oh ! Tu m’parles pas comme ça !, s’écrie le pantin squelettique d’une voix aussi aigre que le vin de son haleine.
— Ferme ta gueule, vieux bouffon ! Wesh… t’es pété, mon gars !
Ça ne sert à rien d’intervenir… Ils ne vont pas oser le toucher, il pue trop. Tout cela va en rester là… Ça n’ira pas plus loin.
— J’suis pas pété !
— Puutain, fait l’un des jeunes.
Ils se détournent du pauvre homme et viennent attendre le RER près de Raphaël. Il semble qu’ils ont décidé de suivre son exemple.
— Eh… T’entends ? J’suis pas pété. Eh…
— Puutain, c’qu’y m’saoule, lui…, grogne le plus massif des gaillards à l’adresse de Raphaël. En fait, t’as raison, faut pas s’intéresser à lui.
— Grave, répond son copain, qui semble plus agressif.
— Eh… Les gars… Eh… Vous auriez pas une cigarette ?
La tension est palpable. Raphaël remarque du coin de l’œil que l’un des trois jeunes, qui n’a pas encore parlé, serre et desserre son poing d’énervement. Il est vêtu d’une doudoune qui doit lui tenir bien chaud, en cette saison. La mine qu’il fait…
— J’suis pas pété… pété, pédé… Eh…
Le bonhomme a parlé en l’air, mais le jeune en doudoune prend la mouche : il se dirige droit sur le type et en deux secondes, il lui a envoyé quelques coups de poings d’une violence terrible. Le clochard est par terre et le sang éclabousse, quasi incolore, le sol bitumé du quai.
Le groupe de SDF pousse de grands cris d’indignation depuis son banc. Les cris résonnent dans le souterrain. La bande de jeunes s’est unie face aux gaillards qui s’époumonent en imprécations. Quelques instants après, une troupe de policiers déboule, boucle les escaliers et, remarquant le faible nombre de fauteurs de trouble, intervient en toute force légitime.
Raphaël est plaqué au sol, menotté…
Toutes ses explications font autant d’effet qu’un peigne sur le crâne rasé du policier qui le serre par le bras… Il tente pourtant le ton le plus calme, le sourire le plus avenant, rien n’y fait...
Peut-être que c’est le destin… Comme dans un film… Il va se retrouver en garde à vue et il va retrouver Frank, bouclé lui aussi, pour atteinte à la pudeur et trouble de la voie publique…

Dix minutes durant, ça vérifie les papiers d’identité, ça palabre au talkie pour s’assurer de l’accueil des personnes appréhendées…
Enfin, ils sont remontés à la surface sans ménagement et conduits à l’unité de police du quartier des Halles, sis rue Pierre Lescot. Sur le point d’entrer dans le bâtiment, le petit nerveux qui a lancé la bagarre ne peut retenir l’envie de cracher qui le prend chaque fois qu’il s’apprête à entrer quelque part : son glaviot vient affectueusement tomber sur la jambe du policier qui le précède.
— Euh… Sébastien… Le petit merdeux vient de cracher sur ta jambe…
— Heu, j’ai pas fait exprès !, se défend l’imbécile.
Sébastien, l’agent incriminé, se retourne si brutalement et sa prise du bras de Raphaël est si forte qu’il envoie dinguer celui-ci contre le tranchant de la porte d’entrée. Et Raphaël de retomber sur son bras douloureusement et de saigner de l’arcade sourcilière, abasourdi, l’épaule gauche choquée.
De son point de vue brouillé, au ras du sol de carrelage sale, il assiste au remue-ménage, aux beuglements autoritaires… Puis il est ramassé, relevé. Sébastien le regarde enfin en plein visage et semble se rendre compte de la pleine bonne foi de Raphaël.
— Je vous présente mes excuses, bafouille-t-il.
Puis, plus direct, désignant par-dessus son épaule le groupe que l’on conduit vers le fond du commissariat :
— Vous êtes avec eux ?
Il lui a déjà posé la question, mais ça ne sert à rien de blesser l’orgueil du policier. Ce genre aime que l’on soit docile.

lundi 15 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 13

— Comment ? De bruits… Qu’est-ce que tu racontes ?
Karin a pâli. Elle scrute l’obscurité tout autour.
— Tu me fais marcher ?
Puis, le regardant dans les yeux :
— À quoi tu joues ?
— Euh, pardon…
— Pourquoi pardon ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu savais que je serais ici ?
— Non.
Il tente de reprendre le contrôle de la conversation.
— Ce n’est pas toi que je cherchais ici. C’est pour cela que je te demande si tu n’as rien entendu.
— Non, il n’y a plus personne depuis au moins une heure…
— Merci, c’est tout ce que je voulais savoir. Bonne nuit…
— Attends…
— J’y vais, coupe Raphaël.
— Tu peux m’attendre ? J’ai presque fini… J’ai peur maintenant. Tu me dois bien ça. Tu m’accompagnerais à ma voiture ?
Une forme de haine naît dans le cœur de Raphaël : cette femme se met en travers de son chemin ! Et cette façon qu’elle a de lui parler comme elle ne lui a jamais parlé… Il sait bien, pourtant, qu’il n’y a aucune raison de la détester. Elle a eu peur, voilà tout ; maintenant, l’angoisse ne peut pas refluer par magie. Tout cela est très normal. Les avances voilées qu’elle lui adresse sont juste le fait de cette peur… Et Frank, dans tout ça ? Il n’a pas le temps de discuter avec des jolies femmes, Frank, pas dans sa tenue. Il se ferait coffrer par la police… Le fil de ses pensées s’arrête sur cette éventualité. Il va appeler la Police, savoir s’ils n’ont pas trouvé son ami…
— Ok, je t’accompagne… Juste le temps de passer un coup de fil…
— Merci, souffle Karin déjà replongée dans son travail.

Il s’isole plus loin, dans un open space sans lumière, pour appeler le commissariat d’arrondissement.
On transmet son appel d’un commissariat à l’autre… Maintes fois il pose la question, un peu honteux :
— Bonjour, j’ai perdu un ami… Je me demande si vous l’avez retrouvé… Il se pourrait qu’il était nu…
Dans le Xe, on a retrouvé un toxicomane complètement nu, est-il de sa famille ? Trois imbéciles nus se sont fait courser par une patrouille dans le VIIe, des fêtards… Rien qui ne corresponde à son ami. Il finit par se lasser. Il interrompt ses recherches téléphoniques. Il serait peut-être temps de prévenir Lydia, sa copine, qu’il va rentrer plus tard.
Karin chuchote :
— Voilà, j’ai fini… Tu viens ?
Il la suit. Tout le long du chemin, Karin essaie de parler, elle lui pose des questions sur son sac plastique, tandis que Raphaël formule des réponses distraites.
Sitôt débarrassé d’elle, il se remet en quête, sans méthode, impatient, pressé : les abords de l’agence, près des grandes poubelles, puis les rues environnantes, il marche, il court. Une forme de panique le pousse dans toutes les directions à la fois. Les gens s’arrêtent pour le regarder. Lui, il ne peut pas rester inactif. Paris est si vaste… Cette histoire est si invraisemblable. C’est un rêve, un mauvais rêve. L’ivresse du champagne qui revient, la panique, l’ensemble de ses sensations le prouvent presque. Mais il ne se réveille pas, il marche d’un coin à un autre, d’un arrondissement à un autre. Depuis combien de temps, maintenant ? Il a remonté le champ de Mars. Il a vu le corps nu d’un homme étreint par une autre forme humaine près d’un bosquet. Il est passé près de la Tour Eiffel. Il a traversé la Seine, longé le Trocadero et les quais. Il a couru sur l’esplanade de la Concorde, scruté les ombres à travers les grilles du jardin des Tuileries.
Puis il s’avise que le temps passe et qu’il faudrait décidément prévenir Lydia. Il fouille quelques instants sa sacoche avant de se rendre compte de son étourderie : il a laissé son portable à charger dans la salle de bains de Frank…
Le voilà donc qui fonce à marche forcée jusqu’à la station de métro Chatelet. Il descend jusqu’au RER B. La gare souterraine pue et les néons bourdonnent. Plus de dix minutes d’attente, d’après les écrans d’information… Il sent les veines qui palpitent de chaque côté de son crâne. Ses pieds le brûlent. Les muscles autour de ses genoux sont engourdis. Il est hors d’haleine.
D’un groupe de clochards qu’il n’avait pas remarqué s’est extrait un type à la trogne lourdement avinée qui se plante à trois mètres de lui :
— Eh, négro, t’as pas une clope ?
— Non merci, dit un peu bêtement Raphaël.
— T’es sûr ?, insiste l’individu, soupçonneux.
Il ne s’est pas approché d’un mètre. Raphaël, repérant un groupe de jeunes noirs à l’allure patibulaire qui descendent l’escalier derrière la pauvre cloche, se fait la réflexion qu’il n’y aura bientôt plus d’autre allusion raciste et que le type va faire profil bas… Il se détourne avec détachement.

vendredi 12 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 12

Plus il y pense, moins l’idée que Frank s’est « téléporté » à l’agence lui semble logique, pourquoi ce lieu, en particulier ? « Téléporté », ça lui rappelle la série que sa mère regardait tandis qu’il peinait, le soir, à finir ses légumes : Star Trek. Sauf que les personnages, en costumes moulants noirs et colorés, se téléportaient habillés. Il imagine son collègue, apparaissant nu devant Marie-Ange, restée en heures sup au bureau : l’air de grande bourgeoise de Marie-Ange qui se statufierait de surprise, de choc et d’émotion sexuelle, héhéhé… Il se surprend à sourire, alors que son cœur s’accélère d’un coup. Où qu’il se trouve, Frank est mal barré. Raphaël s’imagine à sa place, nu au milieu de n’importe quel endroit : l’angoisse ! On n’est jamais si vulnérable que nu. Même dans un lieu isolé, avec la nuit tombante, la fraîcheur qui vient, l’obscurité menaçante… Les pensées de Raphaël galopent. Il se figure toutes sortes de lieux pleins d’une foule scandalisée ou sordides et vides : bar, discothèque, file d’attente de cinéma ou encore parking souterrain, échangeur d’autoroute, galerie marchande fermée, square taggué en plein milieu d’une cité de béton…
Il passe son badge sur le boitier de l’entrée de l’agence ; la led passe du rouge au vert ; il entre en coup de vent. Il presse le bouton de l’ascenseur ; celui-ci vient directement à lui. Qui sera encore là ? Peut-être personne, après tout.
L’ascenseur le décharge au 7e étage ; la cabine fait une tâche de lumière dans l’obscurité des couloirs. La double porte se referme ; l’agence est plongée dans l’obscurité et le silence. Ici ou là clignotent des diodes d’écrans qu’on a oublié d’éteindre, parfois un fond d’écran avec le logo de l’agence qui scrolle blêmit les alentours ; on entend le souffle des ordinateurs en veille : merci pour la consommation d’énergie, soupire Raphaël. Là-bas, entre les multiples épaisseurs de verre des cloisons des open spaces, une lampe dégage un espace clair et jaune autour d’un travailleur du soir… Raphaël s’approche lentement, discrètement, pour voir de qui il s’agit. Ce devrait être Jérôme, normalement, à cet endroit, mais il ne reconnaît pas la tignasse sombre de Jérôme. Il est au seuil de l’open space, maintenant, et elle ne l’a pas aperçu, concentrée qu’elle est, sur son ordinateur… Karin et ses longs cheveux blonds (deuxième dans le top de Frank). Elle fait un mouvement dans sa direction et croise soudain son regard qui brille dans l’obscurité. Karin pousse un hurlement, la main sur la poitrine, ses yeux deviennent ronds et blancs comme deux lunes. Elle s’est levée et a manqué basculer en arrière sur sa chaise.
— C’est moi ! C’est Raphaël !, balbutie-t-il, la main tendue.
Elle tente de se maîtriser mais son corps ne répond plus, ses nerfs la font violemment trembler. Elle hoquète :
— Tu es fou !? Tu… m’as fait… tellement peur !
— Pardon…
— Qu’est-ce que tu viens faire ici ?!, parvient-elle à articuler.
Sa main est toujours serrée contre son ample poitrine.
— J’ai oublié un dossier…, dit-il, un peu de côté, prêt à s’enfuir après avoir lâché un mensonge insipide.
— J’ai cru que c’était un cambrioleur, ou un … sale type, souffle-t-elle, tentant de se calmer, de peser, de poser ses mots.
— Pas mon genre de personnalité, dit-il, un brin malicieux, en se tournant vers elle.
Elle rit presque et dit :
— T’es con… Nan, mais tu m’as fait tellement peur…
Ses joues rougissent.
Une veine palpite dans la tempe de Raphaël ; et derrière cette veine, sous la boîte crânienne, une confuse compréhension des possibles vient stimuler, par un jeu chimique complexe, les glandes sudoripares : il sue plus encore qu’après la course effrénée qu’il vient de faire. Ce n’est pas le moment de s’éterniser…
— Il n’y a pas eu de bruits bizarres ? De…
Raphaël s’interrompt. Pas vraiment le genre de choses à dire à quelqu’un qui vient d’avoir une peur bleue.

jeudi 11 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 11

Ils ont dévoré leur plat à une rapidité fulgurante. Dans un coin de la tête de Frank, son père lui donne un surnom : Wish !, d’après une marque connue d’aspirateur… Un bout de passé, un peu ironique, sans importance…
Au dessert, un cône glacé en main, Raphaël joue au détective :
— Et ta porte ? C’est quand tu es rentré chez toi, sans tes clés ?
— Voilà… Tu comprends ? C’était vraiment la journée la plus galère depuis longtemps… Et ça peut se reproduire ! Il y a de quoi péter les plombs…
L’air déprimé de Frank émeut profondément Raphaël.
— Si ça t’arrive, tu n’auras qu’à m’appeler…, dit-il en toute mansuétude.
— De toute façon, tu es la seule personne à pouvoir m’aider.
Frank est bouleversé ; ses yeux s’étoilent d’une intense frayeur. Raphaël tente un langage de raison :
— C’est malheureusement vrai : personne ne pourrait croire une chose pareille, à moins de l’avoir vue.
— Il n’y a pas que cela : tu es la seule personne qui m’a aidé, qui m’aurait aidé sans rien me demander… Tu vois ?… c’était une histoire de fou ! À dormir debout… Aller me chercher des fringues comme ça… T’es comme un chevalier… hm… moderne.
— Tu ne peux pas me dire ça… Un truc pareil… Non, tu me flattes trop.
Raphaël est sérieux ; cette déclaration de reconnaissance le remue : du passé remonte certain malaise (médisances, coups tordus… personne n’est si droit qu’on peut le croire). Sous le choc, il s’est levé jusqu’aux fenêtres, au poli impeccable : le soir tombe sur Paris ; le ciel a pris une teinte mauve, les quelques nuages sont saumons. La tête lui tourne, à cause du champagne.
— Tu sais ? Je ne suis pas du tout si honnête que tu le dis…
Il donne un coup de dent dans son cône, grimace sous l’effet du froid, se retourne… Le siège où se tenait Frank est vide, à l’exception des vêtements demeurés là, en tas signifiant : les chaussures parallèles, les chaussettes en débordent ; le pantalon fait comme des jambes plates et la chemise s’est effondrée dessus…

— Merde, merde ! Non, non, non !!!
La poitrine de Raphaël brûle sous l’effet de la panique. Il titube, fait deux tours sur place, scrute bêtement les coins du salon ; il suffoque comme après une course à pieds.
— Mais où est-ce qu’il est parti, ce con ?!
Il appelle Frank et sa voix est étouffée par les tapis et les meubles. Il est seul. Sa tête tourne, prise à deux mains par un manège biologique. Il fallait s’y attendre, ça pouvait arriver à tout moment…
Et il s’est engagé à l’aider, c’est malin…
L’angoisse brutale, dans sa poitrine, met ses jambes en mouvement. Il a fait quelques pas, s’est arrêté, l’indécision prenant un instant tout le volume de son crâne… Puis il est reparti. Il est déjà dehors, les clés en main, les vêtements et les chaussures de Frank fourrés dans un sac plastique. Son regard erre à travers la rue, en quête d’un gars à poil. Absurde ! Il faut chercher des lieux plus simples, plus logiques. L’agence. Il file vers le métro. Il peut y être en vingt minutes.
— C’est pas vrai, mais c’est pas vrai !
Il se parle tout seul. Il marche si vite : ses jambes sont en feu. Il ne peut s’empêcher de guetter l’éventuelle apparition de Frank, nu. Complètement absurde ! Le sac en plastique bat contre ses jambes, avec le poids des chaussures ; il embarrasse sa foulée. Vraiment…
— C’est pas vrai !!!
Quand tout cela avait commencé, quand il avait imaginé Frank en caleçon dans les toilettes de l’agence, ça avait changé l’image qu’il se faisait de son ami, ça l’avait davantage humanisé ; lui, un homme si élégant, un peu solitaire, souvent sur son quant-à soi, mais capable néanmoins de se confier. Lui, un type sensible, qu’il faut amener vers une relation de confiance — un peu frimeur, un peu séducteur, seulement dans le cadre de la conversation privée. Sinon discret, attentif… Raphaël se rend compte de l’amitié qu’il lui porte.Vraiment, un gaillard aussi sympathique, ça ferait mal qu’il disparaisse.

mercredi 10 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 10

Ils descendent à la station Port-Royal. Puis, marchant quelques mètres, ils parviennent à l’immeuble de Frank, dans l’avenue de l’observatoire.
— Tu n’es jamais venu chez moi ?, dit Frank pour la forme, alors qu’il compose le code secret (connu pourtant de tous les distributeurs de prospectus).
Le hall de pierre polie et de miroirs résonne quand se ferme la lourde porte. Frank vérifie machinalement sa boîte aux lettres. L’ascenseur est vieux, la cage est de grillage peint en vert ; il monte en grinçant jusqu’au troisième étage. Frank tire ses clés et ouvre sa porte dont la serrure semble avoir été récemment fracturée.

— Tu as été cambriolé ?
— Hein ? Oh, non, pas exactement… Tu bois quelque chose ? Martini, Pastis, vodka à l’herbe de bison, kir…
— Pff… Je n’sais pas… Kir royal ?, demande Raphaël.
— Euh, kir royal, t’es sûr ?
— Non, j’déconne… J’ai dit ça comme ça…
— Non, mais je peux… Je dois avoir une bouteille de champ’, si tu te sens capable de la boire à deux…
— Oui, ça se garde pas, le champagne… Mais tu vas quand même pas déboucher le champagne ?
— Bon alors ?… Oui ? Non ?… Champagne ou pas champagne ? C’est quand même une occasion : la première fois que tu viens.
— Bin ok !, Raphaël ouvre un large sourire, puis prend un air songeur, inspectant en se baissant les différentes prises du salon. Dis, tu… Euh… Je peux mettre mon portable à charger quelque part ?
Depuis son meuble à liqueurs, Frank tend un doigt dans une direction aléatoire dans un premier temps, puis vers le couloir :
— Dans la salle de bains, la prise pour le rasoir électrique.
Raphaël, se rendant vers la salle de bains, fait un bref constat : c’est grand chez Frank, la décoration est très soignée ; c’est bien rangé… Pas de traces d’un cambriolage… La moquette est souple et d’une pâleur beige immaculée. Des lampes surplombent des tableaux de paysages champêtres, un peu anglais ; on dirait du Gainsborough (Raphaël a fait ses lettres et ses musées). Il y a indéniablement de la personnalité de Frank dans cet appartement ; mais il y a aussi quelque chose de plus pesant, de plus ancien : l’appartement devait appartenir à ses parents. Ah, voilà la salle de bains : clean, blanche et lustrée, refaite à neuf récemment, quelques cheveux par terre… Ici, la prise où Raphaël branche son portable. Il en profite pour se laver les mains. Frank lui a déjà dit que ses parents sont morts, qu’il a hérité… Il gagne dans les combien, Frank ? Plus de quatre mille, certainement… Quand il aura trente-quatre ans, Raphaël ne serait pas mécontent de palper la même somme… Héhé, un p’tit coup d’champ’ !

— Merci, dit Raphaël, cérémonieusement, en recueillant la coupe de kir royal qu’il prend entre ses mains en calice.
— C’est moi. Je suis soulagé de pas être seul… J’en ai profité pour lancer le dîner. J’ai la dalle. Côtes de veau et tagliatelles, ça t’ira ?
— Nickel.
— Avec un peu de parmesan…
— Oui, merci… parfait.
Frank est un peu songeur, puis son sourire s’élargit et il rit :
— Bon, je vais te raconter ce qui m’est arrivé… C’est… assez énorme.
Face à l’air troublé de Raphaël, il précise :
— Ça a un rapport direct avec ce que nous avons vu tout à l’heure… Bon… Voilà : tu te souviens le matin où je t’ai demandé dans les toilettes, où je t’ai demandé de m’aider…
— Oui, je ne vois pas comment j’aurais pu oublier…, dit Raphaël pour lancer le récit.
— Bien… Ce matin là, je n’ai pas eu un quelconque accident de café… Tu n’y avais pas cru, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment… On ne peut pas dire que c’était très crédible…, sourit pour lui-même Raphaël. Un instant de réflexion, puis il croit avoir compris le sens de la révélation de Frank, il en est stupéfait ; il coupe son ami qui s’apprête à parler : Oh ! y aïe aïe !!! Non !? Je ne suis pas sûr… Tu étais invisible… ?
— Non, j’étais nu… C’était pour ça, les fringues…
— Oui, non, tu… Pardon, je raisonne trop vite… C’est vrai : en quoi ça changerait quelque chose de mettre de nouveaux vêtements…
— Attends, je vais retourner le veau.
Frank se lève, va retourner les escalopes de veau (qui ne sont pas des côtes de veau comme il l’avait annoncé distraitement) au moyen d’une fourchette ; il le fait précautionneusement, loin de la fourchette, par peur des éclaboussures brûlantes d’huile. Puis il plonge les tagliatelles dans l’eau bouillante.
— Ça va être bientôt prêt… Deux-trois minutes… Attends…
Frank se penche sur les escalopes de veau dont il observe la couleur. Il appuie dessus avec la fourchette, pour qu’elles soient bien grillées. Raphaël trépigne intérieurement d’impatience : la révélation tarde à venir. Il se précipite sur le placard que vient d’ouvrir Frank et se saisit des assiettes :
— Je mets la table !, dit-il.
Ils sont bientôt servis et attablés.
— Ce matin-là, j’ai eu un choc, reprend Frank. Il m’est arrivé le truc le plus, comment dire, bizarre, étrange, enfin… Enfin voilà : je me suis réveillé au bureau.
— Oh baad…, dit Raphaël, songeur. Et tu n’y étais pas le soir ? La veille ? C’est ça que tu veux dire ?… Tu avais disparu, puis réapparu au bureau ?
— Exactement. Il était sept heures environ… Je me suis réveillé, à poil, en vrac au pied de mon bureau.
— À poil ? Non ! Heu… Raphaël met son poing devant sa bouche pour cacher un irrépressible besoin de sourire.
— Tu te mets à ma place ? Et là, depuis qu’on a vu ce qu’on a vu… ça fiche la trouille… j’ai peur que ça se reproduise…
— Mais ce jour là, quelqu’un t’a vu ?
— Personne. Non mais tu sais : je suis assez vite allé me planquer dans les toilettes, parce qu’il y avait des femmes de ménage… J’avais juste pu mettre mes tennis, tu sais ?
— Ah oui, celles aux couleurs antillaises… Ohlàlà… Je t’imagine… façon ninja, en infiltration !… fwouh, fwouh ! , mime Raphaël avec ses mains et sa fourchette.
Il est si impressionné par les images qui lui viennent qu’il en oublie la gravité de la situation. Frank sourit pitoyablement aux pitreries de son ami. Raphaël se reprend :
— T’imagine, ce qu’on est en train de raconter, si quelqu’un nous entendait ? C’est incroyable cette histoire… C’est pas possible…
— Ne m’en parle pas…
Frank est pris de vertiges. Chaque fois que sa pensée se concentre sur l’aspect inexplicable, prodigieux, de son problème, c’est comme s’il se trouvait au bord d’un gouffre insondable, béant, dont la noire profondeur l’appellerait, magnétique, attirante — une main qui le tirerait par la poitrine vers le vide mortel…
— Pardon, dit Raphaël. Raconte-moi la suite.
— Eh bien, la suite : tu m’as sauvé. Et puis… tu as eu la délicatesse de ne pas me demander la vérité. C’est incroyable, tu n’as pas admis ma justification, et pourtant tu as laissé couler comme si tout était très naturel… Je me suis senti con avec mon excuse foireuse…
— Attends un peu. Si je résume, pour en revenir au cœur du problème, tu penses que tu disparais pour réapparaître ailleurs ? À poil ?
— Non, je n’en sais rien : quand j’ai chaud, je dors à poil… Mais ça ne m’est arrivé qu’une seule fois : je ne sais même pas si c’est vraiment une question de transfert… j’ai quand même peur de disparaître vraiment…
— Et c’était au boulot : pourquoi ? Ça n’est pas que tu devais en avoir envie…
— Si je savais… Et tout à l’heure, quand j’allais disparaître, où penses-tu que je serais allé ?
— Euh… Peut-être chez toi. Ce serait le plus logique, dit Raphaël en se mâchonnant la lèvre inférieure.
— Comment en être sûr ?
— Tu as raison : on ne peut pas anticiper sur quelque chose d’aussi invraisemblable…

mardi 9 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 9

Devant l’écran pâle de son ordinateur, encadré des bureaux de ses collègues, Frank vérifie par intermittences la fermeté de ses mains, de son visage. Il consulte un message dans sa messagerie et, sitôt le document fermé, se plaque la main sur le visage ou sur le torse. Il tente de se mettre au travail. Il ne parvient pas à arrêter ses pensées sur le plus simple travail. Il fait jouer ses orteils dans ses chaussures pour s’assurer que ses pieds ne sont pas en train de s’évanouir. Il raisonne ainsi : en étant attentif et bien conscient de soi, il restera maître de son corps. Il ne nourrit plus le moindre soupçon sur un quelconque complot quant à son transfert, un matin de début juin, nu, jusqu’à son bureau : il s’est fait le coup à lui-même. Cet effacement du corps, à n’en pas douter, est le prélude d’un déplacement vers ailleurs. Il observe brièvement ses collègues : pas un n’a remarqué ses frottements, ses palpations du corps auxquels il s’adonne avec angoisse. Et les voilà qui s’entre-proposent une pause cigarette.
Seul à son poste, il se touche plus encore qu’en leur présence. Il ressent pourtant toute la pesanteur du corps, jusque dans ses développements rabelaisiens : son ventre gargouille et s’active sous l’effet d’une angoisse profonde et douloureuse. S’il allait se dissiper pour parvenir ailleurs, il devrait se sentir à tout le moins léger, libéré. Mais où son effacement du lieu présent le conduirait ? Et s’il disparaissait tout bonnement pour ne jamais réapparaître ?
Sous ses mains, la peau de son visage devient grasse, un peu acide ; ses mains elles-mêmes sont moites ; son cuir chevelu le démange. Il se frotte les yeux qui se mettent à le brûler. Ses narines le démangent. Il ressent toute la gêne du corps. Mais il y a aussi, dans cette situation inédite, impossible, une légère excitation ; quelque chose palpite fort, qui répond à son cœur. Quelque chose monte en lui qui ressemblerait au mot Destin, le sentiment d’avoir une maladie ou un pouvoir unique, irréel. S’il y pense avec inconscience et optimisme, il ne tient plus de joie ; cela explose dans sa poitrine, provoque de délicieux vertiges… mais sitôt après le prend une involution terrifiante : il plonge dans l’angoisse douloureuse des condamnés à mort.

Un mail de Raphaël le prévient qu’ils pourront discuter ce soir, il rejoindra son amie plus tard. Cette perspective apaise légèrement Frank. Les heures restantes, il les passe à faire semblant de travailler et à constater sa tangibilité. Elles sont longues et aussi terrifiantes qu’ennuyeuses.
Le signal clignotant de sa messagerie s’active pour la énième fois ; il ouvre le message qui le libère enfin de son angoisse :

RE: à quelle heure qu’on se casse ?! 23/06/09 18h52
Raphael.Lucien A Frank.Corgan
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Tout d suit !!! Tu fais signe quand tu passes devant mon bureau !

Frank prend ses affaires, éteint son ordinateur et file entre les open spaces de verre jusqu’à celui où Raphaël se tient, la tête penchée sur une feuille et biffant, un feutre bleu en main, une feuille imprimée.
— Ah ! Déjà ! J’arrive tout de suite, fait-il.
Il fourre à la hâte ses écouteurs dans sa sacoche, se carre son béret en tweed He-Casual sur la tête et lance un grand sourire qui se veut rassurant.
En silence, ils font le chemin jusqu’à l’ascenseur, saluent des collaborateurs, descendent les sept étages. À l’air libre Raphaël se penche en arrière sous le soleil et émet une onomatopée de satisfaction.
— Oui, il fait beau, confirme Frank en souriant faiblement. Et en plus, il fait bon, pas trop chaud…
Le bruit de la circulation couvre un peu leurs voix. Ils se dirigent vers la station de Metro La Motte-Piquet Grenelle.
— J’ai pensé à ton truc, ce qui t’arrive... En fait, je sais pas comment te le dire… Non, ça ne va pas vraiment t’aider…
Raphaël serre le poing contre son plexus.
— C’est flippant…, dit-il. Moi, j’crois un peu en des choses : les coïncidences, tout ça… Peut-être un peu en Dieu, mais rien de vraiment assumé. Enfin, je n’y croyais pas, tout en y croyant un peu.
Il réfléchit un instant et puis :
— Pour moi, Dieu, c’était surtout la voix de ma mère…
— Je ne crois pas du tout en Dieu, dit Frank.
Il hésite, se serre la main gauche entre les doigts de la droite.
— Mais en fait, je te parle de Dieu… Mais c’est la première fois que je vois un truc pareil. En attendant la fin de journée, je n’arrivais pas à travailler…
— Moi pareil, dit Frank.
— J’imagine… Enfin, je pensais à toutes les lois physiques… J’ai pas fait un bac S, mais ça semble un minimum clair… enfin, je n’y comprends plus rien… et j’ai pensé un peu à Dieu, puis beaucoup… Et puis, je me suis dit, franchement… quel rapport ?
— Merci, sourit Frank avec aménité. Quel rapport avec Dieu ?
Un silence étourdissant se substitue à leurs voix. Les pigeons s’écartent sur leur passage. Ils parviennent au Boulevard de Grenelle, avec son Metro aérien.
— En fait, il y en a un : si tu peux disparaître, alors il n’y a plus de raison que le paradis n’existe pas.
— Merci de mettre les pieds dans le plat, tu m’envoies déjà ad patres ?
Frank s’offusque un instant, son visage devient grave. Raphaël se sent le ventre retourné d’inquiétude.
— C’est ça que je n’osais pas te dire… J’ai peur que tu disparaisses complètement.
— Je ne crois pas vraiment que c’est ce qui arrivera, fait Frank. C’est encore plus mystérieux que ce que tu avances… Je ne t’ai pas encore tout dit.
— What ?
Raphaël est bouche bée. Frank savoure la surprise de son ami et, en cet instant, il se sent un enthousiasme débordant : ce qui lui arrive est un tel bouleversement ; c’est unique au monde. Peut-être n’est-ce pas si grave, après tout. Il s’agit d’être à la hauteur… Mais il se sent une telle faiblesse dans les jambes, alors qu’ils montent de conserve les escaliers de la ligne 6 ; il se fait la promesse intenable de veiller à ne jamais se désintégrer. Il essaie de fixer ses sentiments… Ceux-ci oscillent comme un pendule fou entre le désir de maîtriser un pouvoir surhumain et l’effroi le plus glacé, le plus morbide, d’échapper aux lois d’incarnation physique ; il y a aussi l’inquiétude, plus contingente et cependant terrible, de la mésaventure d’un nouveau voyage non voulu.
— Tu me raconteras ? Une fois chez toi…, tente Raphaël.
— Oui… Mais là, j’ai envie juste envie de parler d’autre chose… De me distraire…
Après un instant, Raphaël se départit de sa mine sérieuse et lance :
— En ce cas, je crois que c’est le moment pour toi de me donner enfin ton top trois…
— De quoi ?, s’étonne Frank, étourdi, alors qu’il sait très bien ce que veut dire son ami.
— Eh bien, des filles de l’agence !, sourit Raphaël.

L’instinct est bien fait : Raphaël n’avait pas exactement réfléchi où amener la conversation, ça lui était venu comme ça ; et, discutant des avantages et des caractères des femmes qu’ils côtoyaient chaque jour, Frank oublia son mal mystérieux jusqu’à son appartement.

lundi 8 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 8

Dans le couloir, Raphaël rattrapa Frank.
— Bon, ça ne s’est pas trop mal passé, finalement…
— Oui, enfin, si ce n’est que je m’intéresse de moins en moins à mon travail.
— L’autre fois pourtant, tu m’as fait tout un laïus sur ton optimisme renaissant.
— Je suis optimiste dans mes rapports avec les individus ; mais permets-moi de douter de la société.
— Heu, heu, permission accordée…
Raphaël fronça les sourcils à l’approche de ce qu’il voulait vraiment dire :
— Mais tu sais quoi ? Tout à l’heure, en te regardant pendant ton discours, j’ai eu une hallucination bizarre…
— Dis toujours…
— Je ne suis pas le seul, ma voisine a fait une réflexion du même genre.
— Oui, quoi ? À la fin…
— Eh bien, c’était étrange, c’est comme si on pouvait voir à travers toi…
— Heu ! C'est-à-dire ?
Le regard de Frank sondait Raphaël en quête d’une marque d’ironie. Ils parvenaient juste aux ascenseurs où une foule de collaborateurs attendait de remonter.
— Autour d’un café, dit sommairement Raphaël.

Son visage, lorsqu’il avait dit cela, était curieux, un peu de travers.
Encadré de ses collègues, dans l’espace clos de l’ascenseur, entre des cloisons métalliques qui semblaient pousser les hommes vers l’intérieur, les coller les uns aux autres, le souffle un peu embarrassé, Frank s’offusquait de la remarque de Raphaël sur sa transparence. Il croisa son regard derrière les têtes des autres, un peu fuyant. Depuis quatre ans maintenant qu’il avait intégré Alizés Management, il faisait des efforts pour affermir son charisme. Il se laissait moins enfoncer par les plus expérimentés, il en remontrait même aux directeurs. Ce n’était pas un pied tendre comme Raphaël. Pour qui se prenait-il ? Il voulait jouer avec lui au coach ?
— Bon, ce café, grommela Frank, comme ils quittaient l’ascenseur à l’étage de leur bureau.
— Je te suis.
On pouvait voir à travers lui ; après tout, c’est peut-être un compliment : on comprenait exactement où il voulait en venir… Il y avait bien réfléchi, à son propos, malgré la fanfaronnade de Marc Alexandre : sa stratégie était limpide.

— Non, je veux dire… : on pouvait vraiment voir à travers toi ; comme quand on passe une main près de ses deux yeux… Euh, tu sais ? On a l’impression qu’on voit au travers d’un bout de cette main… Et en même temps l’un des deux yeux communique l’image du bout occulté…
— Tu as eu cette illusion d’optique ? C’est peut-être un effet avec le projecteur, et puis j’ai une peau tellement blanche… Sur fond d’écran blanc… J’en reviens pas… Tu n’as pas quelque chose de plus sérieux à me dire, avec cet air là ?
— Non, mais quand même…
— J’avais vraiment l’impression que c’était important…
— Ce que je veux dire… Euh… Ça paraissait plus réel qu’une illusion d’optique ; d’ailleurs, ça a fait presque peur à ma voisine.
— Je… Qu’est-ce que je suis sensé… Je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu as vu ?
Frank boit une petite goulée de son café, les sourcils froncés comiquement.
— Je ne sais pas… Tu as ressenti quelque chose en particulier, pendant ta présentation ?
— Non. Rien.
Frank se renfonce dans le canapé de l’espace dévolu aux pauses café. Les deux compères se regardent en silence.
— J’aurais dû ?
— Non, pas forcément… Enfin… Moi non plus je ne sais pas de quoi on parle. Juste que…
Ils restent en suspens. Ils retiennent leur souffle. Alors, dans le coin de son regard, Frank voit le bout de ses doigts puis sa main qui papillotent. Ses yeux s’arrondissent de surprise et d’effroi.
— Comme… Comme cela ?, dit-il en attirant l’attention de Raphaël sur sa main.
— Oui… Raphaël écarquille les yeux à son tour et s’approche. Comme cela !
Frank, de sa main gauche bien solide se saisit de sa main droite qui reprend aussitôt sa densité.
— Oh, baad… !
Raphaël interrompt son juron car Jérémie Moutin fait irruption avec son costume bleu sombre impeccable.
— Messieurs…, fait-il de sa voix pincée. Puis :
— Qu’est-ce qui est bad ?
Jérémie Moutin considère avec étonnement Raphaël, si près de Frank qu’on pourrait croire qu’il va lui prendre la main. Frank est pâle et regarde ses pieds. Les lèvres de Jérémie se tordent dans un sourire vicieux.
— Tu lui as mis un râteau, Frank ?, s’amuse-t-il, comme souvent déplacé et de mauvais goût.
— Y a vraiment des gens qui se mêlent de tout, dit Frank, glacial.
— Et qui ont les idées si déplacées qu’on se demande…, renchérit Raphaël ; mais sa répartie ne se développe pas, son imagination est toute mobilisée par l’étrangeté de ce qu’il vient de voir, pour la seconde fois (bien plus réel que sous le feu blanc du projecteur).
— Eh bien, chaude ambiance…, commente, maussade, Jérémie. Et de se défiler, renversant un peu de café sur sa main et maugréant.
Frank se redresse, consulte sa montre, rassemble ses deux mains pour s’assurer de leur consistance et dit :
— Bon, euh… Tu fais quoi, ce soir ?
— Bin, j’vois ma copine, fait Raphaël un peu bêtement.
— Tu as le temps de prendre un verre ? Mais pas en public…
— Je sais pas…, se referme un peu Raphaël.
— Il faut que j’en parle à quelqu’un, tu comprends ? Ca me fout les boules… Et il m’est arrivé un autre truc bizarre… Mais je peux pas en parler ici.
— Oui, d’accord, je comprends… Faut qu’j’appelle ma copine alors…
— S’il-te plaît… Je te paierai le taxi pour rentrer chez toi.
— Bon, j’te dis ça, je vais voir… le temps d’appeler… Ça ne devrait pas poser de problèmes. Bon, elle est un peu jalouse…
— D’ici là, je vais essayer de travailler… Je…
Frank, après un bref moment de ressaisissement, replongeait dans l’incertitude et l’angoisse.
Ils se quittent pour rejoindre leur espace de travail. Regardant du coin de l’œil son ami s’éloigner, Raphaël se fait la réflexion qu’il ne va pas encore disparaître ; au contraire, c’est comme s’il s’enfonçait, tant sa démarche est pesante, dans le sol.

vendredi 5 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 7

-2-


Dans la salle de réunion Imagine, Frank faisait l’analyse des répercussions de la crise sur l’image des marques :
— Les consommateurs, bien sûr, ont changé leur protocole d’achat : on est passé de l’achat « pas cher » à l’achat « malin ». C’est pas compliqué : à force de rogner partout où ils peuvent, sur les producteurs, sur les marges, sur la qualité… Regardez encore avec les manifestations des producteurs agricoles… Les marques sont en train de péter leur image. Petit à petit, elles tombent toutes dans une image du type World company, exploitant les richesses du monde pour produire une immense carte de produits aussi variés qu’artificiels…
Frank se racla la gorge, fit une petite volte, observa les airs pincés de ses collègues. Le projecteur diffusait un powerpoint qu’il avait mis au point avec Raphaël, un coin de l’image frappait son visage d’un fond blanc blafard.
— Et puis franchement, comme elles s’alignent toutes sur la consommation moins cher, quand la promo s’arrête, eh bien les consommateurs désertent. Entre temps, les marques ont perdu leur valeur ajoutée…
Là, il ménagea un peu son effet, posant les deux mains de chaque côté du pupitre. Fixant avec intention son auditoire, il hésita une seconde, durant laquelle un observateur attentif eut pu voir la partie du visage frappée par le projecteur s’effacer, mais ce n’était qu’une illusion d’optique. Frank se souvint un instant que toutes ces personnes auraient pu le trouver nu à son bureau, deux semaines auparavant, et qu’alors ils l’écouteraient avec moins de sérieux, un mauvais sourire aux lèvres. Il rougit et son visage perdit de sa transparence.
— Bien, je suis désolé de le dire aussi directement : cette mauvaise stratégie, c’est nous qui l’avons soutenue. Alors, maintenant, on va tous voir nos stratèges marketing en leur demandant de mettre au point du développement durable pour nos marques. Nous voilà tous nous échinant sur des pistes pour faire du lien affectif, de la relation avec les clients, bref nous voilà tous autant que nous sommes à planifier du marketing opérationnel… D’ailleurs, toutes les grosses boîtes de com’ partent dans cette optique là.
Le powerpoint se dispersa en une mosaïque noire avant de recomposer un tableau Excel en trois colonnes figurant les trois temps : croissance, récession, croissance durable. Le tableau déclinait la stratégie future à travers le corps presque effacé, palpitant, de Frank. Celui-ci s’écarta du projecteur afin que tous pussent mieux voir la stratégie qu’il avait concoctée.
Il était sur le point de se dissoudre dans l’espace quand Marc Alexandre prit abruptement la parole :
— Si j’ai bien compris, tu nous demandes de travailler sur la transparence, on ne vous cache rien, etc.
— Oui, c’est cela qu’on va devoir mettre en place.
— On voit bien que tu viens juste de reprendre le dossier Pangée Aventure
Sur quoi, une partie de l’assemblée éclata de rire.
— Oui, enfin… C’est une direction de travail… Euh… Disons, synergétique...
— Mouais…
— Euh… Je pense au long terme…
L’auditoire retomba dans le silence. Christian, le directeur des opérations de marketing remercia Frank pour sa présentation et tous prirent le chemin de leurs open spaces.

jeudi 4 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 6

Si l’un de ces deux collègues d’Alizés Management avait été homosexuel, c’eut été, à n’en pas douter, l’occasion d’un rapprochement décisif. Ce fut simplement le scellement d’une amitié durable. Lorsque Frank lui serra la main, Raphaël sentit une chaleur puissante le traverser. Spontanément, Frank avait compris que l’humanité n’était pas constituée que d’égoïstes imbéciles et, dans les semaines qui suivirent, bien que troublées par son expérience invraisemblable et les contrecoups psychologiques afférents à la transmigration d’un corps, il fut changé jusqu’en son tempérament : si sa paranoïa fut temporairement remotivée, il n’en devint pas moins un incorrigible optimiste.

Quand on s’est réveillé nu à son bureau, sans raison apparente, on entreprend une réflexion pour aboutir à une explication rationnelle. La plus vraisemblable : quelqu’un lui avait joué un mauvais tour. Mais ce mauvais tour, comme tout crime, requérait un mobile ; il fallait aussi un plan d’action, une organisation hors du commun : avoir accès à son appartement et à son bureau, l’emporter sans le réveiller, peut-être grâce à une drogue, se déplacer quasi invisiblement avec un corps. Le sentiment d’avoir été l’objet d’une telle opération lui provoquait des montées d’angoisse ; néanmoins, la satisfaction d’avoir sauvé la face et d’avoir confirmé une alliance avec Raphaël contrecarrait les vertiges.
Son premier mouvement de suspicion le portait vers Marc Alexandre, un prétentieux collègue avec lequel il bataillait sur de nombreux dossiers : ils n’étaient jamais d’accord sur la stratégie ; il semblait que Marc Alexandre attendait systématiquement que Frank livrât son expertise pour la démolir et y objecter la stratégie opposée. Frank n’était pas quelqu’un d’exactement sûr de lui… Marc Alexandre avait ainsi pris l’ascendant jusqu’à ce que Frank remarque dans ses manœuvres un système immuable destiné à lui passer dessus. À quoi Frank avait répondu sur un mode agressif : « à quoi tu joues ? au jeu du plus con ? »
Ce n’était pas de la répartie très brillante, mais le cerveau de Frank avait de ces moments de faiblesse où le vide se fait et seule demeure la colère. Or voilà : ce type de heurts tout à fait banal pouvait-il entraîner une opération commando aussi disproportionnée ?
Montait en lui une suspicion plus diffuse, envers sa précédente amie, Ornella. Elle, au moins, pouvait avoir fait une copie de sa clé. Elle aurait drogué sa bouteille de Coca au moyen d’une seringue… Chaque fois qu’il s’imaginait des scenarii qui auraient pu le conduire, nu, à son bureau, Frank se sentait un adolescent qui écrirait de très mauvais polars.
Aucun soupçon ne s’imposait avec la force de l’évidence.
Deux semaines s’écoulèrent, l’on s’approcha de la fin juin sans qu’aucun événement étrange ne survienne.

mercredi 3 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 5

Ce pensant, Raphaël parvient au pied de l’immeuble de bureaux où loge son agence de comptabilité-management-marketing joliment nommée Alizés Management — un immeuble tout acier et verre. La chaleur monte du bitume et là-haut, les bureaux frissonnent de fraîcheur dans leur climatisation. Raphaël a une moue de léger dégoût : un an qu’il y travaille, il y a bien quelques collaborateurs, comme Frank, qui savent un peu s’amuser, qui ne confondent pas professionnalisme et tombeau de sérieux ; il y a surtout cette uniformité sociale glaçante : que des backgrounds bourgeois bien proprets, lycées privés et écoles de commerce où l’on pratique l’entre-soi. Eh quoi, serait-il un genre de caution sociale, ici ? Le quota de discrimination positive ? Au cours de ses premiers jours, ça l’avait frappé : il était le seul noir de l’agence. Et puis, le travail galopant l’a détourné de cette considération — relations professionnelles et repas à la cantine… Mais la façon qu’ont les collègues de rechercher sa conversation a quelque chose d’un peu poisseux, même Frank. Bon, ce n’est peut-être pas une histoire de couleur, pourquoi se focaliser là-dessus ? Peut-être que ça tient à sa façon de sourire aux gens (il y met une légère intention narquoise, une qui dirait : je ne suis pas dupe de vos jeux de masques sociaux, de vos complaintes sur les fonctionnaires et sur votre surmenage. Vous avez choisi votre voie et vous gagnez bien votre vie) ? Une fois, à table, il avait par provocation lancé, alors que la conversation portait sur « tous les assistés qui ne travaillent pas, qui restent chez eux à ne rien faire et qui ne produisent pas de richesse » :
— Mais nous, on sert vraiment à quelque chose ? En termes de richesse ?… Est-ce qu’on apporte de la qualité supplémentaire ? Est-ce qu’on construit une belle culture ? Pas vraiment… J’ai l’impression qu’on est plutôt là pour justifier les multinationales qui, elles, épuisent la richesse…
C’était peut-être un peu trop tôt pour dire cela…
Malgré une hésitation, comme un cheval broncherait devant l’obstacle, Raphaël entre dans l’immeuble, son sac He-casual en main. Quels que soient les obstacles qu’on lui présente, il a toujours eu la philosophie d’en sourire : toutes les portes s’ouvrent devant son sourire. Voilà, on ne lui tient pas rigueur de ses avis divergents parce qu’on lui accorde le bénéfice du doute : son sourire modalise son sérieux.
Dans l’ascenseur, il contemple le sac de vêtements : sur la pile de la commande de Frank, trône un béret en tweed gris qu’il s’est acheté. Pauvre Frank, ça doit faire un bout de temps maintenant qu’il s’est enfermé dans les toilettes… Il a contemplé les trois murs blancs et la porte noire couverte d’empreintes digitales grasses, autour de la poignée. Il a lu trois fois le journal qu’il a emmené avec lui dans la cabine…

— Frank, tu es toujours là ? Héhé.
— Eh oui…
— Bon, je t’ai trouvé ce que tu me demandais.
— Vraiment, merci. Tu es une crème… Tu peux me passer ça par le sommet de la porte ?
— Ok, et tu vas voir la qualité du service : je t’ai même coupé au préalable les étiquettes. Franchement, je suis pas le mec le plus cool du département ?
— Merci, tu es le mec le plus prévenant de la planète.
Les vêtements glissent depuis le haut de porte vers l’intérieur de la cabine ; Frank s’en est saisi avec fièvre.
— Tu n’as qu’à aller m’attendre au salon. J’ai faim, je vais prendre quelques gâteaux dans la réserve… Tu… Tu pourrais nous imprimer la note préparatoire sur Pangée Aventure ? On peut travailler ça autour d’un petit déjeuner…
— Ok, j’y fonce.
Raphaël, malgré les compliments, a un peu le sentiment de se faire envoyer promener. Mais quand il retrouve Frank, un peu plus tard, dans le salon, celui-ci est si pâle et son petit sourire est si plein de reconnaissance, que le cœur de Raphaël fond d’amitié pour ce blondinet un peu coincé. Il ne lui fait aucune remarque sur ses tennis aux couleurs un peu reggae… Et c’est même lui qui lance la conversation sur les rails professionnels, employant plus souvent qu’à son habitude les vilains mots anglais francisés « marketer », « driver », « faire des calls pour briefer les clients », « faire le ranking », etc.

mardi 2 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 4

Mais d’abord un petit café, parce que la boutique n’ouvre pas tout de suite. Quand même, ce pauvre Frank…
Face au buffet sur lequel trône la cafetière, Raphaël cherche un instant des traces du raz de marée qui a submergé Frank : mais rien… Il a dû se mettre tout sur lui. En même temps, c’est vraiment compliqué de se renverser du café sur soi, il y a sur la cafetière un petit clapet de sécurité qu’on actionne avec le pouce ; il faut limite le faire exprès.
De l’autre côté du buffet, la frimousse de Cécilia, depuis son bureau, sourit à Raphaël. Il fait un petit bond vertical, comme si on lui avait flanqué une pichenette sur le front et renvoie son plus beau sourire.
« T’as l’air vachement concentré, dit-elle avec ironie.
— Oui, oui, quelques dossiers importants… Mais j’ai une petite course à faire avant.
— Ah bon ?, dit-elle, un brin inquisitrice.
— Rien du tout. Pas grand-chose… » Et il se tait, alors qu’il aime bien parler aux jolies filles.
Il s’en va siroter son café plus loin ; oui, c’est cela, loin des conversations où il pourrait sans le faire exprès trahir son ami…
Sortir, en fait, sortir de là et profiter du soleil, parce qu’il fait bon. Pas encore trop chaud. Tout à l’heure, il passera et repassera un mouchoir sur son front emperlé de sueur ; pour le moment, ça va, c’est respirable.
Sur l’avenue bordée d’arbres, il inspire avec satisfaction l’air bouffant des premières chaleurs matinales. Dire qu’il n’en a même pas profité, tout à l’heure, en sortant du métro. Il parcourt les petites centaines de mètres qui séparent l’agence du magasin He-Casual en une poignée de minutes.
Bien sûr, la boutique n’est pas encore ouverte. Jetant un œil dans la vitrine, il a déjà repéré le modèle de jean qu’il va acheter.
Encore une dizaine de minutes ; le temps de se jeter un autre café ? Non, c’est con, il vient d’en prendre un. Il se masse un instant le ventre creux : un pain au chocolat ? Mmh, pourquoi pas.
Effilochant le pain au chocolat à petites bouchées, son dos emmagasinant les rayons du soleil, Raphaël ne peut s’empêcher de penser à Frank qui en ce moment doit être enfermé dans un minuscule chiotte, en caleçon, héhé, un costume ruiné en tas par terre… Il s’interroge sur cette histoire de café ; est-ce que c’est vraiment crédible ? Mais au moment où il commence à imaginer des scenarii un peu sales, sa générosité morale vient barrer sa propension à l’amusement : Frank, c’est un ami. Un jour, Frank lui racontera la vérité. En attendant, ça ne sert à rien de s’imaginer des trucs.
Et allez, il est le premier client de la journée. Il a filé droit vers les cases où sont entreposés les jeans ; du 38… Frank fait bien son mètre quatre-vingt… Pas de street wear ni de slim, ni de taille basse : pas le genre de Frank tout ça… Voilà. Il a passé le jean plié sur son bras droit. Il sent une présence juste derrière son dos et, se retournant, se trouve presque collé à une vendeuse qui ajoute au zèle la grâce d’un corps bien formé et parfumé, d’un visage frais comme une pivoine — rouge à lèvre idéal et peau de café mêlé d’ambre.
Ah, les filles sont fabuleuses, à Paris !
Et, alors qu’elle lui demande s’il voudrait essayer le jean et qu’il se sent balourd, lui expliquant que le pantalon n’est pas pour lui… et s’empêtrant dans des considérations idiotes sur son hétérosexualité, parce qu’il se sent obligé de se justifier… il se figure qu’il est Ulysse et que ces filles sont des sorcières ! Il a une mission sacrée et les filles lui font du charme pour l’en détourner. Le regard courroucé de sa copine lui vient en imagination ; hum, il n’y a pas que la mission sacrée, héhé.
Ulysse, un de ses héros préférés, son premier plaisir de lecture : un type malin qui se joue des obstacles et qui se laisse un peu faire, de temps à autre, par de jolies femmes. Et comme il repense un instant à sa copine, il se dit à part lui qu’Ulysse est un peu un connard.
Sur le chemin qui le mène au sauvetage de son ami, il se sent les pieds légers et les pensées un peu troubles. En réalité, même si l’on voulait qu’il se passe quelque chose avec ces petites sorcières, il est peu probable que cela arriverait…