Bientôt arrivent de jeunes noceurs qui viennent échouer leurs carcasses fourbues de la nuit ; ils demandent leur dernier café avant d’aller se coucher.
— Forza Italia, lancent-ils, amusés, au Tifoso.
— Forza Italia, répond-il un peu mollement.
Ils discutent entre eux, se montrent le type isolé dans son coin, échangent des sourires. L’un d’entre eux se lève, se plante devant le Tifoso et fait le salut romain (obscénité fasciste, dans le bar d’un brave gauchiste militant pour les droits des homosexuels) :
— Avé César, ceux qui vont dormir te saluent !, fait-il.
Ses compagnons éclatent de rire. Il est vrai que son habit fait un peu comme une toge. C’est cela : le mec s’est vêtu d’un drapeau italien en le ceignant autour de lui, à l’antique...
— C’est bien les gars… Allez dormir. Lâchez-moi un peu, grogne-t-il.
Le type a du charisme : il les a calmés d’un coup. Vexés, ils finissent leurs cafés presqu’en silence, lui jetant un regard méfiant, de temps à autre. Bientôt, les voilà qui déguerpissent sans demander leur reste :
— Ciao ‘lessandr’ !, lâche l’un d’eux, un habitué de ces soirées interminables, qui ramène souvent ses sbires ici, par les matins d’été. Il y avait même (deux ans déjà) une des copines de ce type qui était sortie avec Alessandro, pendant presque un mois…
— Arrivederc’ !, lance Alessandro.
Ils sont de nouveaux seuls dans l’estaminet. Alessandro récupère les tasses sur un plateau noir et les entrepose dans son évier. Il commence une petite vaisselle.
— Ma… Quelle drôle de nuit…, fait le Tifoso.
— Oui, héhé. Vous avez l’air d’avoir passé une drôle de nuit.
— C’est sûr… J’aurais mieux fait de moins abuser sur l’alcool.
— Vous vous êtes lancé dans de mauvaises eaux !, dit Alessandro, usant de l’expression populaire avec malice.
— Oui, on pourrait dire, en français, que je me suis mis dans de beaux draps… Comme vous le voyez…, héhé…
— Vous allez pouvoir rentrer chez vous ?
— Ça dépend… Je me suis mis vraiment minable, hier…
— Aah… Les soirées romaines…
— Les soirées romaines…
— Vous êtes d’ici ? Je ne vous ai jamais vu… La banlieue ?
— Non, s’amuse le fanatique italien. Rien de tout ça.
— Vous logez dans un hôtel ?
— Non, je suis de passage… D’ailleurs… Comme je vous disais… Hum…, renâcle un peu l’homme en vert, blanc et rouge. Je peux vous raconter ma mésaventure ?
— Oui, bien sûr, l’encourage Alessandro.
— Eh bien… Comme je vous le disais… Je me suis mis minable hier, pas mal d’alcool… Voilà… Et quand je me suis réveillé, j’ai compris que je n’étais pas loin du Campo dei fiori. Surtout, j’ai réalisé que j’avais été totalement dépouillé de mes affaires par des plaisantins… J’étais nu, vous vous rendez compte ? Plus de passeport, plus de carte bleue…
— Quelle histoire ! Je n’ai jamais entendu un truc pareil, s’étonne Alessandro.
— Quelle angoisse, vous imaginez ? Pas loin de moi, un mat de drapeau avait été plié par des jeunes qui s’y étaient accrochés. Une chance : je me suis saisi du drapeau et m’en suis fait un voile pudique…
— Mais c’est fou… Quelle bande d’imbéciles peut oser dépouiller un homme à ce point là ?
Alessandro est scandalisé. Il ajoute :
— On voit de tout, maintenant, par ici… Et vous… Vous êtes d’où, vous ?
— De France, je suis Français…
— Je me disais bien… Comment vous connaissez notre langue ?
— Beaucoup de clients de la boîte pour laquelle je travaille sont italiens ; on s’intéresse au secteur Méditerranée… On a suivi plein de formations. Mais je me débrouille bien, en général… Pour les accents aussi.
— Oui, vous avez presque l’accent romain, sourit Alessandro.
— Je peux vous demander votre prénom ? Alessandro, si j’ai bien compris ?
Alessandro rassemble tout son courage et dit dans un français hésitant :
— Oui, je m’appelle Alessandro. Et… mes amis m’appellent Mister Hollywood.
Le Tifoso français répond au sourire d’Alessandro et reprend la conversation en Italien :
— Parce que vous êtes un beau gosse, c’est ça ?
— Oui, faut croire…
— Enchanté. Moi, c’est Frank.
— Frank, OK.
Puis, pointant du doigt le drapeau italien dans lequel Frank est drapé :
— Pour un français, s’être vêtu du drapeau italien, c’est un peu ironique, non ? Les gens vont tous vous prendre pour un tifoso !
— Ah, mais j’aime l’Italie, sourit Frank. Bon, je préfère quand même votre culture à votre calcio.
— Merci. No comment sur le signor Berlusconi ?
— No comment. Non...
Alessandro regarde Frank avec bienveillance. Il imagine mal comment cet homme va se tirer d’un si mauvais pas.
— Comment vous allez rentrer chez vous ? Vous avez perdu tous vos papiers ?
— Eh bien, mais… Je vais appeler un ami, je crois… hum… si vous voulez bien me prêter votre téléphone.
— Communication locale ?
— Oui.
— Forza Italia, lancent-ils, amusés, au Tifoso.
— Forza Italia, répond-il un peu mollement.
Ils discutent entre eux, se montrent le type isolé dans son coin, échangent des sourires. L’un d’entre eux se lève, se plante devant le Tifoso et fait le salut romain (obscénité fasciste, dans le bar d’un brave gauchiste militant pour les droits des homosexuels) :
— Avé César, ceux qui vont dormir te saluent !, fait-il.
Ses compagnons éclatent de rire. Il est vrai que son habit fait un peu comme une toge. C’est cela : le mec s’est vêtu d’un drapeau italien en le ceignant autour de lui, à l’antique...
— C’est bien les gars… Allez dormir. Lâchez-moi un peu, grogne-t-il.
Le type a du charisme : il les a calmés d’un coup. Vexés, ils finissent leurs cafés presqu’en silence, lui jetant un regard méfiant, de temps à autre. Bientôt, les voilà qui déguerpissent sans demander leur reste :
— Ciao ‘lessandr’ !, lâche l’un d’eux, un habitué de ces soirées interminables, qui ramène souvent ses sbires ici, par les matins d’été. Il y avait même (deux ans déjà) une des copines de ce type qui était sortie avec Alessandro, pendant presque un mois…
— Arrivederc’ !, lance Alessandro.
Ils sont de nouveaux seuls dans l’estaminet. Alessandro récupère les tasses sur un plateau noir et les entrepose dans son évier. Il commence une petite vaisselle.
— Ma… Quelle drôle de nuit…, fait le Tifoso.
— Oui, héhé. Vous avez l’air d’avoir passé une drôle de nuit.
— C’est sûr… J’aurais mieux fait de moins abuser sur l’alcool.
— Vous vous êtes lancé dans de mauvaises eaux !, dit Alessandro, usant de l’expression populaire avec malice.
— Oui, on pourrait dire, en français, que je me suis mis dans de beaux draps… Comme vous le voyez…, héhé…
— Vous allez pouvoir rentrer chez vous ?
— Ça dépend… Je me suis mis vraiment minable, hier…
— Aah… Les soirées romaines…
— Les soirées romaines…
— Vous êtes d’ici ? Je ne vous ai jamais vu… La banlieue ?
— Non, s’amuse le fanatique italien. Rien de tout ça.
— Vous logez dans un hôtel ?
— Non, je suis de passage… D’ailleurs… Comme je vous disais… Hum…, renâcle un peu l’homme en vert, blanc et rouge. Je peux vous raconter ma mésaventure ?
— Oui, bien sûr, l’encourage Alessandro.
— Eh bien… Comme je vous le disais… Je me suis mis minable hier, pas mal d’alcool… Voilà… Et quand je me suis réveillé, j’ai compris que je n’étais pas loin du Campo dei fiori. Surtout, j’ai réalisé que j’avais été totalement dépouillé de mes affaires par des plaisantins… J’étais nu, vous vous rendez compte ? Plus de passeport, plus de carte bleue…
— Quelle histoire ! Je n’ai jamais entendu un truc pareil, s’étonne Alessandro.
— Quelle angoisse, vous imaginez ? Pas loin de moi, un mat de drapeau avait été plié par des jeunes qui s’y étaient accrochés. Une chance : je me suis saisi du drapeau et m’en suis fait un voile pudique…
— Mais c’est fou… Quelle bande d’imbéciles peut oser dépouiller un homme à ce point là ?
Alessandro est scandalisé. Il ajoute :
— On voit de tout, maintenant, par ici… Et vous… Vous êtes d’où, vous ?
— De France, je suis Français…
— Je me disais bien… Comment vous connaissez notre langue ?
— Beaucoup de clients de la boîte pour laquelle je travaille sont italiens ; on s’intéresse au secteur Méditerranée… On a suivi plein de formations. Mais je me débrouille bien, en général… Pour les accents aussi.
— Oui, vous avez presque l’accent romain, sourit Alessandro.
— Je peux vous demander votre prénom ? Alessandro, si j’ai bien compris ?
Alessandro rassemble tout son courage et dit dans un français hésitant :
— Oui, je m’appelle Alessandro. Et… mes amis m’appellent Mister Hollywood.
Le Tifoso français répond au sourire d’Alessandro et reprend la conversation en Italien :
— Parce que vous êtes un beau gosse, c’est ça ?
— Oui, faut croire…
— Enchanté. Moi, c’est Frank.
— Frank, OK.
Puis, pointant du doigt le drapeau italien dans lequel Frank est drapé :
— Pour un français, s’être vêtu du drapeau italien, c’est un peu ironique, non ? Les gens vont tous vous prendre pour un tifoso !
— Ah, mais j’aime l’Italie, sourit Frank. Bon, je préfère quand même votre culture à votre calcio.
— Merci. No comment sur le signor Berlusconi ?
— No comment. Non...
Alessandro regarde Frank avec bienveillance. Il imagine mal comment cet homme va se tirer d’un si mauvais pas.
— Comment vous allez rentrer chez vous ? Vous avez perdu tous vos papiers ?
— Eh bien, mais… Je vais appeler un ami, je crois… hum… si vous voulez bien me prêter votre téléphone.
— Communication locale ?
— Oui.

