La voix de Frank, forte, mais peu assurée, résonne dans l’exigüité des toilettes ; désagréable, comme une fausse note.
Presque le silence, et puis la suite logique des sons d’un homme agacé qui utilise toutes les fonctionnalités des toilettes.
Frank se tord les poignets d’embarras. Son histoire ne s’arrange pas.
Il sait bien que Raphaël n’est pas parmi les premiers à arriver au travail. Il lui faut combien de temps, pour venir de chez lui ? Largement plus d’une demi-heure...
Enfin, sourit Frank, examinant son cas, si cette mésaventure avait bien voulu attendre qu’il fût habillé, ça lui aurait rendu service : cela lui aurait économisé le métro.
À nouveau la porte des toilettes, et cette fois une voix qui ne trompe pas. C’est une voix à la texture un peu soul qui chantonne : — Ouh, I’ll make love to you babe : delivering the sunshine.
Et le bref éclat de rire narquois de celui qui s’amuse d’une chanson un peu idiote.
— Raphaël.
Frank a prononcé son nom, moitié murmure, moitié cri, du fond de la gorge avec un bouchon de tissu dessus.
— Frank ! Euh, ça va ?
— Bof, franchement : j’suis en galère, là ! (Quand il parle à Raphaël, Frank use d’expressions de jeunes, pour se donner une image plus détendue.)
— Ah ouais ? T’es tombé dans le trou ? Heu !
— Non, c’est pas ça, mais c’est presque aussi con.
Un rire raphaëlite éclate comme un pochon trop chargé de bouteilles.
— Arrête, s’il-te-plaît. Voilà, j’ai ruiné mes fringues, et je peux pas sortir. J’ai besoin que tu ailles m’acheter un jean et une chemise.
— Non ?! Comment t’as fait ton affaire ?
— Euh, avec la cafetière, là… J’ai failli me brûler, en plus.
— Ah ouais ?! Ca doit faire mal, ça. Mais, tu sais ? Enfin, je veux dire… T’es pas obligé de t’enfermer dans les toilettes si tu t’es seulement taché !
— Non, mais voilà : je m’en suis mis partout, et puis c’était trempé. Je me suis foutu en caleçon. Je suis en caleçon, là ! Haha !, se force à rire Frank.
— Euh ! C’est chaud !, s’exclame Raphaël. Attends ici, je vais te ramener toutes les go de l’étage !
Raphaël est hilare. À ce train-là, il va en parler à tout le monde… Bref, ce n’est plus le moment de montrer le moindre soupçon d’autodérision :
— Non, en fait, franchement, ça me fait pas rire du tout. Enfin, en ce moment, c’est pas le genre de chose qui pourrait me faire rire. Tu peux me rendre ce service ? Et aussi te taire sur le sujet ? Je n’ai pas besoin que les autres, du marketing, se foutent de ma gueule.
— Bon, allez, ouais, tu peux compter sur moi. Mais comment on fait ?
— Eh bien, j’ai oublié mon portefeuille aujourd’hui, alors… Tu n’as qu’à aller chez He-Casual : tu me prends un jean un peu sombre en 38 et une chemise blanche M. Je te rembourserai. Franchement, tu me rendrais un immense service…
— C’est la première fois que j’entends un truc pareil. Tu vas m’attendre ici ?
— Bin ouais… Mais voilà, tu as le beau rôle : on n’a pas souvent la chance de pouvoir aider un ami dans la galère et en profiter pour se faire une petite virée de shopping !
— J’espère que ça sera ouvert…
— La boutique ouvre à 10H, si j’me souviens bien.
— Dans une petite demi-heure… Bon. Ca va aller, Frank ? Tu vas survivre ? Tu veux que j’aille voir à la réserve, pour te ramener des biscuits ? Heuheu !, s’esclaffe Raphaël, mais pas trop longtemps ; Frank n’a pas l’air dans son assiette.
Ils échangent les dernières consignes et se taisent brusquement quand survient l’un des directeurs associés. Bonjours, regards en biais de Raphaël pendant qu’il fait mine de se laver les mains et que le directeur se tient avec l’arrogance d’un cowboy, les jambes arquées devant la pissotière et faisant tinter la porcelaine de tout l’éclat de sa virile assurance, le front haut, et Raphaël s’éclipse vers sa mission de sauvetage…

