vendredi 29 mai 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 3

— Raphaël ?
La voix de Frank, forte, mais peu assurée, résonne dans l’exigüité des toilettes ; désagréable, comme une fausse note.
Presque le silence, et puis la suite logique des sons d’un homme agacé qui utilise toutes les fonctionnalités des toilettes.
Frank se tord les poignets d’embarras. Son histoire ne s’arrange pas.
Il sait bien que Raphaël n’est pas parmi les premiers à arriver au travail. Il lui faut combien de temps, pour venir de chez lui ? Largement plus d’une demi-heure...
Enfin, sourit Frank, examinant son cas, si cette mésaventure avait bien voulu attendre qu’il fût habillé, ça lui aurait rendu service : cela lui aurait économisé le métro.
À nouveau la porte des toilettes, et cette fois une voix qui ne trompe pas. C’est une voix à la texture un peu soul qui chantonne : — Ouh, I’ll make love to you babe : delivering the sunshine.
Et le bref éclat de rire narquois de celui qui s’amuse d’une chanson un peu idiote.
— Raphaël.
Frank a prononcé son nom, moitié murmure, moitié cri, du fond de la gorge avec un bouchon de tissu dessus.
— Frank ! Euh, ça va ?
— Bof, franchement : j’suis en galère, là ! (Quand il parle à Raphaël, Frank use d’expressions de jeunes, pour se donner une image plus détendue.)
— Ah ouais ? T’es tombé dans le trou ? Heu !
— Non, c’est pas ça, mais c’est presque aussi con.
Un rire raphaëlite éclate comme un pochon trop chargé de bouteilles.
— Arrête, s’il-te-plaît. Voilà, j’ai ruiné mes fringues, et je peux pas sortir. J’ai besoin que tu ailles m’acheter un jean et une chemise.
— Non ?! Comment t’as fait ton affaire ?
— Euh, avec la cafetière, là… J’ai failli me brûler, en plus.
— Ah ouais ?! Ca doit faire mal, ça. Mais, tu sais ? Enfin, je veux dire… T’es pas obligé de t’enfermer dans les toilettes si tu t’es seulement taché !
— Non, mais voilà : je m’en suis mis partout, et puis c’était trempé. Je me suis foutu en caleçon. Je suis en caleçon, là ! Haha !, se force à rire Frank.
— Euh ! C’est chaud !, s’exclame Raphaël. Attends ici, je vais te ramener toutes les go de l’étage !
Raphaël est hilare. À ce train-là, il va en parler à tout le monde… Bref, ce n’est plus le moment de montrer le moindre soupçon d’autodérision :
— Non, en fait, franchement, ça me fait pas rire du tout. Enfin, en ce moment, c’est pas le genre de chose qui pourrait me faire rire. Tu peux me rendre ce service ? Et aussi te taire sur le sujet ? Je n’ai pas besoin que les autres, du marketing, se foutent de ma gueule.
— Bon, allez, ouais, tu peux compter sur moi. Mais comment on fait ?
— Eh bien, j’ai oublié mon portefeuille aujourd’hui, alors… Tu n’as qu’à aller chez He-Casual : tu me prends un jean un peu sombre en 38 et une chemise blanche M. Je te rembourserai. Franchement, tu me rendrais un immense service…
— C’est la première fois que j’entends un truc pareil. Tu vas m’attendre ici ?
— Bin ouais… Mais voilà, tu as le beau rôle : on n’a pas souvent la chance de pouvoir aider un ami dans la galère et en profiter pour se faire une petite virée de shopping !
— J’espère que ça sera ouvert…
— La boutique ouvre à 10H, si j’me souviens bien.
— Dans une petite demi-heure… Bon. Ca va aller, Frank ? Tu vas survivre ? Tu veux que j’aille voir à la réserve, pour te ramener des biscuits ? Heuheu !, s’esclaffe Raphaël, mais pas trop longtemps ; Frank n’a pas l’air dans son assiette.
Ils échangent les dernières consignes et se taisent brusquement quand survient l’un des directeurs associés. Bonjours, regards en biais de Raphaël pendant qu’il fait mine de se laver les mains et que le directeur se tient avec l’arrogance d’un cowboy, les jambes arquées devant la pissotière et faisant tinter la porcelaine de tout l’éclat de sa virile assurance, le front haut, et Raphaël s’éclipse vers sa mission de sauvetage…

jeudi 28 mai 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 2

De l’autre côté de la porte, c’est le silence.
Où aller ? Où fuir les regards ? Comment se tirer de là ?
Frank a faim et il a envie d’aller aux toilettes. Une impulsion : il est dans le couloir ; pas une âme, ouf ! Ses chaussures de tennis ne font aucun bruit sur la moquette ; il file à droite vers les toilettes les plus proches. Pourvu que personne de l’entretien n’y soit… Il entre. Le trolley de nettoyage stationne près des lavabos. Frank s’engouffre dans une cabine. Le siège est couvert d’un gel bleu à l’odeur synthétiquement fraîche qu’il essuie à l’aide de papier hygiénique. Il s’installe et se soulage la vessie.
Lentement, les minutes s’écoulent.

Frank entend la porte s’ouvrir, des pieds chaussés d’escarpins, puis le son creux de seaux en plastique, et enfin, le soupir de l’agent de nettoyage.
— Oh ! Il y a quelqu’un ?, dit-elle soudain.
Elle a remarqué le loquet rouge à la porte de son réduit.
— Oui, c’est Frank, je viens d’arriver.
— Oh ! Pardon !
Il écoute Sidonie s’activer dans la pièce puis s’occuper des cabines adjacentes. Il distingue un autre soupir alors qu’elle quitte les toilettes, une fois son travail terminé.

Avec le temps, il réfléchit à une idée pour se tirer de ce mauvais pas. Il lui faut le secours d’un ami : Raphaël. Bien le genre à poser des questions embarrassantes, mais un type secourable.
Bien, il est impossible, dans ce genre de circonstances, de dire la vérité. Frank se dit en souriant que si sa vie était régie par des principes moraux extrêmement stricts, même si le mensonge avait été pour lui le péché le plus grave, il n’aurait pu éviter, en cette occasion, de mentir. Quand surviennent des événements aussi déraisonnables, la vérité vous conduit en hôpital psychiatrique…

Il est entre quatre murs blancs étriqués ; il y a quelques instants, il se trouvait dans le noir — contraste dans lequel son corps blafard l’indispose lui-même. Etrange cette impression : c’est la première fois qu’il se trouve nu sur le siège des toilettes (chez lui, les WC sont séparés de la salle de bains). Une pesanteur grossière, honteuse, un peu pitoyable, lui, un homme si élégant…

Les personnes sont peu charitables. Si l’on venait à le surprendre ainsi, ce serait la mise à mort : les rires, le bouche à oreille, les yeux qui se baissent à son passage et la gêne.
Parce qu’il n’a rien à faire, nu, au bureau. Il n’y a aucune explication qui tienne dans la nudité.
Mais le sentiment qui revient, c’est le désarroi face au manque de commisération humaine. Aucune compassion à attendre, ou alors bien plus tard, quand on revient en pensée sur de lointains événements passés : — tu te souviens de Frank ? — Oui, et pas qu’un peu… — Tout nu, dans les toilettes… — Il avait pété un câble, ou quoi ? — Tu te souviens : on ne pouvait plus lui parler en face. Quand on parlait avec lui, il y avait ce fantôme nu qui se mettait entre les deux… — On n’aura jamais su le fin mot de l’histoire… Le pauvre, quand même, on lui a pas vraiment laissé le choix. — Tu crois qu’on aurait pu oublier un truc pareil ? — Non, mais… je n’sais pas… tout le monde a un jour un passage à vide. Là, c’était peut-être un peu trop spectaculaire... — Je me mets à sa place… Quelle histoire épouvantable.
Raphaël va passer aux toilettes ; avec un peu de chance il sifflotera un air, comme il fait des fois ; c’est la meilleure issue, c’est la seule issue.
Une, deux, trois, quatre personnes passent par les toilettes. Frank écoute avec attention : sur un sifflotement, une petite toux, un échange de voix, il pourra le reconnaître…
Qu’est-ce qu’il lui dira ? Rien ne lui vient pour le moment.
La porte s’ouvre ; des semelles souples de chaussures de sport qui chuintent sur le sol très légèrement collant de produit de nettoyage, un petit sifflotement : ce doit être lui.

mercredi 27 mai 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 1

-1-

Quand vient le début de l’été, qu’une vague de chaleur double les draps d’un poids supplémentaire, Frank dort nu.
Le matin, alors, il s’éveille, repousse un bout de drap qui recouvre l’un de ses genoux et, hébété, allume sa lampe de chevet munie d’une ampoule à économie d’énergie et surtout sans émission de chaleur.

Mais ce matin, sous son dos, c’est un matelas bien dur et qui frotte désagréablement : Frank se réveille nu, dans l’open space, près de son bureau.
Frank se redresse, soudain anxieux, sur son coude ; sa peau fine de blondinet imberbe se brûle à la méchante moquette anthracite. Une lueur inquiète s’étend dans ses yeux et déchire brutalement ses paupières cousues de fatigue ; son cœur bat la chamade. Instinctivement, une de ses mains vient couvrir son appendice viril. La lumière du jour, étouffante, l’étreint de son feu ; son image vulnérable se reflète dans une vitre de l’open space.
Personne dans les bureaux. Quelle heure est-il ?
Frank se précipite sur un téléphone : sept heures quatorze. En ce moment, les agents d’entretien doivent parcourir les couloirs de la boîte. Dans une heure et demie, les premiers employés commenceront à arriver.
Il faut vite trouver de quoi s’habiller, ha ! mais quoi ? Par chance, il a laissé dans un pochon des chaussures de sport. C’est qu’il fait attention à son corps : pas question de se laisser aller... Sur l’un des porte-manteaux, en inox et bois, une veste oubliée lui donne un instant l’illusion qu’il y a ici, peut-être, de quoi être sauvé. Mais non : personne ne laisse un pantalon au bureau. Il vient juste de se chausser quand le bruit produit par des roulettes de chariot le fait bondir : pas loin, quelqu’un arrive ! Presque à quatre pattes, lui si habituellement droit et digne tel un ministre, il risque un œil par delà les cloisons de verre et d’acier qui séparent les six aquariums à collègues, vers le fond du couloir… rien encore. Pas vraiment le temps de traverser l’autre bureau pour se saisir de la veste… et puis à quoi ça l’avancerait ? Un instant qu’il faut saisir : Frank se redresse et file tel un chat (sans pelage) en direction de la réserve. En quelques foulées colorées comme des oiseaux du paradis, il s’est mis provisoirement à l’abri. Il a promptement fermé la porte et son souffle est coupé. Il sue, il ruisselle, ses yeux brûlent dans le noir de la réserve. La main sur la poignée, il entend le léger grondement du chariot qui s’approche : et si ce n’était pas le chariot d’entretien ? Si c’était un diable sur lequel on aurait chargé les consumables pour les imprimantes ?
La poigne de sa main se durcit sur la poignée.
Le bruit est venu jusqu’auprès de sa cachette : une ombre passe dans l’interstice, au pied de la porte.
La main de Frank s’est faite acier ; la sueur s’exprime de son corps comme d’une serpillère.
Un coup dans la poignée, son poing n’a pratiquement pas bronché ; — qu’est-ce qu’il s’passe ?, entend-il, proféré par la voix geignarde de Soraya, une agent d’entretien dont l’image (visage bouffi encadré par un voile sans la moindre coquetterie) le frappe à la poitrine, alors que tressaille de nouveau la poignée entre les deux serres statufiées et moites de ses mains. — Ah làlà, c’est qu’est-ce qu’il se passe alors ?, fait la triste voix de Soraya.
— Qu’est-ce qu’il y a ?, clame une autre voix de femme.
— Bonjour Sidonie. C’est la porte, elle est coincée… , geint Soraya.
— Laisse ton truc là, on n’a pas le temps de s’en occuper : j’ai besoin de ton aide, il faut vite nettoyer la salle de réunion.
— Oui, mais il faut décoincer cette porte, là. C’est im-por-tant !, s’exclame Soraya.
— Eh là, Soraya ! Chaque chose en son temps : on demandera à Wilfried, là ; il va nous aider.
Les pas lourds de Soraya se font de plus en plus ténus à mesure qu’elle s’éloigne.
Il faudra trouver le bon timing, s’échapper d’ici. Quelle heure est-il ? Frank tâte son poignet dans le noir. Il n’a pas de montre, il ne dort pas avec. Combien de temps s’est écoulé ? Peut-être deux minutes ? Peut-être bien plus ? Le temps passe-t-il vite ou lentement, dans les situations de stress ? Il ne sait plus.
Il ne peut pas s’échapper du bâtiment. On le verra forcément. Les magasins de vêtements sont loin, et ils seront fermés, à cette heure. Mais il vaut mieux être vu nu dans la rue plutôt qu’au travail ! Frank, dans l’obscurité de son réduit est pris de vertiges.
Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. On ne se réveille pas à son bureau quand on s’est couché, sobre, dans son lit.

mardi 12 mai 2009

Portrait d’Augustin Roussette aux calanques, par Evariste Guidoni

C’est en passant, début mai, devant une fameuse galerie d'art de la rue de Seine que mon regard a croisé un tableau remarquable. Toutes mes facultés furent saisies dans l’instant ; et je me trouvai tel un chien d’arrêt le nez collé à la devanture de la galerie.

Derrière la vitrine, enserré dans un cadre de bois travaillé et doré, mon ami Augustin Roussette regardait, par delà les falaises de Cadix, un horizon assombri par la tombée du jour ; le feu du soleil couchant jouait dans ses longs cheveux et ses bacchantes fauves, son visage mat et sombre se découpait de profil sur un ciel indigo, son œil gauche, clair, étincelait dans l’obscurité. Une impression de surgissement tellurique émanait de l’homme de gouache, de pastel et de fusain. Les longs filaments d’or qui couraient sur ses cheveux et sur le dos de son paletot de marin faisaient l’effet de projections de lave sur une statue immobile, attentive au monde. Depuis ma bande de trottoir, de l’autre côté des nombreuses épaisseurs de verre de sécurité, j’entendais les cigales et le bruissement d’une brise du soir dévalant les garrigues et apportant à la mer et au poète les senteurs suaves et piquantes de thym et de lavande. Toujours Augustin Roussette se tenait dans l’immobile concentration du compositeur ; tout autour de lui bourdonnait et se développait le chant de la nature si bien suggéré par le peintre. Il me sembla un instant qu’un sourire s’attardait à sa bouche, mais l’on distinguait mal le trait dans l’ombre du visage.

Mes mains laissèrent sur la vitrine, dans un reflet soudain de soleil, des traces détaillées de ma stupéfaction.