lundi 6 juillet 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 22

Le barista tend son portable à Frank. Celui-ci appelle un service de renseignements puis demande le numéro de l’hôtel « European Standard », zona EUR. L’ayant obtenu, il le compose immédiatement puis demande le signor Lucien, Raphaël Lucien.

— Allo ? Raphaël ? Oui, bonjour… C’est Frank ? Désolé de te réveiller… Les réunions se passent bien ?
Il laisse à peine le temps à son interlocuteur de répondre, puis :
— Non, je t’appelle… parce que… c’est encore arrivé… Eh oui… Et figure-toi… Moi aussi, je suis à Rome… Oui… C’était bien la peine d’être mis en arrêt maladie… C’est invraisemblable, je ne comprends pas comment ça marche… Mais je me débrouille… Il va quand même falloir venir m’aider…
Frank donne un rendez-vous et précise que ce n’est pas la peine que Raphaël manque sa réunion. Il saura se débrouiller. Là-dessus, il raccroche.

Alessandro reprend son téléphone et considère l’appareil avec une mine extrêmement perplexe. A-t-il compris de quoi parlait Frank ? Non, après tout, il a pris un air très sombre, peut-être seulement un regret.
— Je peux vous payer, dès que je retrouve des sous…, fait Frank.
— Oui, d’ailleurs, pour le café ?
— Pareil, sourit Frank.
— C’est bien des façons de Français, ça…, s’amuse Alessandro. Il retrouve le sourire. Mais ça va : vous me faites la conversation… Je ne cours pas après le chiffre, vous savez ? Quelqu’un a dit, je crois que c’était l’écrivain… tiens ? Je ne me souviens plus de son nom… Enfin c’est ce qu’il a dit qui est important : « il n’est pas besoin d’être toujours plus heureux, pas besoin de vivre de grandes aventures ; pas besoin de gagner des fortunes, pas besoin même de gagner plus que la bonne mesure ; la conversation d’un bon compagnon peut suffire… »
— Un homme sage, cet écrivain…, acquiesce Frank. Parfois, j’aimerais pouvoir me contenter de ce genre d’aphorismes…
— Ha ! Vous connaissez même le terme « aphorisme » ! Vous parlez mieux que certains de mes compatriotes… J’aimerais parler français aussi bien que vous, l’italien.
Oui, il pourrait dire les plus fines gentillesses à Ada. Il pourrait lui écrire et lui faire regretter sa nature voyageuse. Il l’attirerait, il la fixerait à ce point de passion et de confort… Elle ne repartirait pas en France. Ah… Il ne s’est jamais senti si conservateur dans ses sentiments… Il a rêvé à voix haute et Frank lui dit, en bonne complicité :
— Oui… s’il y avait sur cette planète une belle femme à qui je voulais confier mon âme, je le ferais sans détours… et sans partage. On se voit toujours plus libéral que l’on n’est réellement.
— Pourtant, moi, monsieur, je suis de nature libre, frivole… D’ailleurs, je vous ai peut-être dit une bêtise : je ne crois pas que vivre avec elle, je veux dire pour de bon, c’est ce que je souhaite réellement. Je ne la connais même pas !
— Hé, je sais ce que c’est : vous pensez le contraire : vous pensez la connaître comme votre propre cœur. Vous l’avez rencontrée, au sens plein.
— Je rêve !, s’exclame le beau barista. C’est le français ivrogne vêtu d’un drapeau qui me prodigue la leçon ! Mais oui, peut-être : j’ai le sentiment que je peux lui dire tout mon amour, que je peux lui faire confiance. Je ne peux pas croire à son départ…
— C’est important, oui… Sur ce point, vous divergez, avec l’écrivain que vous me citiez : vous n’avez pas cherché à comparer, à quantifier votre bonheur, vous avez plongé dans cette aventure sans y réfléchir…
— C’est toujours ainsi que je fais, dans les premiers temps de l’amour… et puis après, je me pose trop de questions…

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