Et ils ont raison : à leur suite, comme s’ils constituaient à eux trois un petit carnaval, surgit un homme aux couleurs de l’Italie, le plus singulier supporter de l’équipe nationale de football qu’on puisse imaginer. Il entre droit dans le bar d’Alessandro et fait — Ciao ! Puis il s’assoit à une table, loin de l’entrée.
Alessandro fronce les sourcils. On n’est pas un lendemain de fête sportive. Que fabrique un Tifoso pareil dans les rues, un jour comme les autres ? Puis il consulte l’horloge, au-dessus de son comptoir, qui indique la date : 9 juillet 2009. Ah ! Voilà qui explique un peu mieux.
— Trois ans déjà, hein ?, fait-il à l’adresse du Tifoso.
— Je voudrais un espresso, s’il vous plaît, demande gauchement le drôle de type avec un simili accent romain.
— Je vous le fait de suite…
Alessandro s’active autour de sa petite La Pavoni. Il emplit le percolateur de café — un parfum délicieux qui lui rappelle un instant l’intimité d’Adeline, la belle qui repose dans son lit. Dans le miroir, il croise le regard du Tifoso ; le type n’a pas l’air très à l’aise. En tout cas, il porte loin l’amour du drapeau… Alessandro lance, par-dessus son épaule :
— C’était un sacré spectacle, cette finale, hein ? Comme du théâtre… Materrazzi, Zidane… On les a bien eus, les Français !
Le Tifoso ne répond pas, ou si faiblement qu’on ne l’entend pas. Il doit être vraiment fatigué.
En tout cas, il n’est pas aussi communicatif que son excentricité le promettait.
Je l’ai bien eue, la jolie Française, se dit Alessandro, alors qu’il retourne à sa machine à espresso. Dans sa tête, des images pleines de chair, de douces plaintes et de ruades éclaboussent le silence de son bar.
Adeline… Il pourrait l’appeler Ada, comme cette fille, dans le roman d’Italo Svevo. Ses dents grincent : elle s’en va le week-end prochain… Superbe, cette fille, mais personne ne pourra jamais la dire sienne, personne n’en fera sa femme. Elle est indomptable. Il faut la savourer comme ce qu’elle est : un petit espresso, fort en goût, qui laisse longtemps son parfum en bouche… Pas de lendemain. Mais qui est-elle vraiment, cette fille ? Il l’a rencontrée la veille…
Alessandro apporte son café au curieux Tifoso. Il pose la tasse sur la table et regarde en plein le visage du type : il a un air de brave homme, mais des yeux un peu vides, cernés, des cheveux en bataille et une barbe légère… Son remerciement est chaleureux. Il sort une main de son vêtement aux couleurs italiennes et se saisit de l’anse ; il hume la tasse avec un plaisir visible. Il semble que sa morphologie se transforme : ses yeux brillent, répondent au sourire d’Alessandro. Il y a comme de la complicité. Puis le Tifoso, après une petite gorgée, dit :
— C’est merveilleux… C’est bon comme une belle femme.
— J’ai un bon fournisseur, souligne Alessandro.
Sur cette parole d’autosatisfaction, il retourne à ses souvenirs exquis… Elle est passée à son bar. Elle était seule. Elle ne ressemblait pas à une touriste. Elle lui a dit qu’elle était là pour affaires, qu’il n’était pas question qu’elle restât dans la banlieue romaine, dans un quelconque hôtel franchisé. Elle a bu comme un homme. Il lui a fait un compliment sur sa belle énergie. Elle lui a glissé en retour un compliment sur sa belle gueule. Il a renchéri sur sa beauté très féminine. Commentant les excès sexuels de la jeunesse, ils se sont fait plein de provocations. Elle lui a dit qu’elle ne pourrait pas coucher avec un inconnu, puis elle lui a demandé, « carino barista », de bien vouloir fermer son établissement et de l’accompagner quelque part. Ils ont échangé plein de gentillesses et encore de nombreuses provocations. Il a passé l’essentiel de cette nuit à se demander où ils finiraient, dans un tourbillon, dans une extase d’enthousiasme et un bavardage incessant. Ils se sont pris les mains, donné des caresses. Il y avait l’angoisse que cela ne menât à rien. Elle a fini par céder. Où bien est-ce lui qui a cédé ? Les images qui lui viennent alors sont si aigües qu’il comprend son désespoir : il faudra faire ses adieux.
Alessandro fronce les sourcils. On n’est pas un lendemain de fête sportive. Que fabrique un Tifoso pareil dans les rues, un jour comme les autres ? Puis il consulte l’horloge, au-dessus de son comptoir, qui indique la date : 9 juillet 2009. Ah ! Voilà qui explique un peu mieux.
— Trois ans déjà, hein ?, fait-il à l’adresse du Tifoso.
— Je voudrais un espresso, s’il vous plaît, demande gauchement le drôle de type avec un simili accent romain.
— Je vous le fait de suite…
Alessandro s’active autour de sa petite La Pavoni. Il emplit le percolateur de café — un parfum délicieux qui lui rappelle un instant l’intimité d’Adeline, la belle qui repose dans son lit. Dans le miroir, il croise le regard du Tifoso ; le type n’a pas l’air très à l’aise. En tout cas, il porte loin l’amour du drapeau… Alessandro lance, par-dessus son épaule :
— C’était un sacré spectacle, cette finale, hein ? Comme du théâtre… Materrazzi, Zidane… On les a bien eus, les Français !
Le Tifoso ne répond pas, ou si faiblement qu’on ne l’entend pas. Il doit être vraiment fatigué.
En tout cas, il n’est pas aussi communicatif que son excentricité le promettait.
Je l’ai bien eue, la jolie Française, se dit Alessandro, alors qu’il retourne à sa machine à espresso. Dans sa tête, des images pleines de chair, de douces plaintes et de ruades éclaboussent le silence de son bar.
Adeline… Il pourrait l’appeler Ada, comme cette fille, dans le roman d’Italo Svevo. Ses dents grincent : elle s’en va le week-end prochain… Superbe, cette fille, mais personne ne pourra jamais la dire sienne, personne n’en fera sa femme. Elle est indomptable. Il faut la savourer comme ce qu’elle est : un petit espresso, fort en goût, qui laisse longtemps son parfum en bouche… Pas de lendemain. Mais qui est-elle vraiment, cette fille ? Il l’a rencontrée la veille…
Alessandro apporte son café au curieux Tifoso. Il pose la tasse sur la table et regarde en plein le visage du type : il a un air de brave homme, mais des yeux un peu vides, cernés, des cheveux en bataille et une barbe légère… Son remerciement est chaleureux. Il sort une main de son vêtement aux couleurs italiennes et se saisit de l’anse ; il hume la tasse avec un plaisir visible. Il semble que sa morphologie se transforme : ses yeux brillent, répondent au sourire d’Alessandro. Il y a comme de la complicité. Puis le Tifoso, après une petite gorgée, dit :
— C’est merveilleux… C’est bon comme une belle femme.
— J’ai un bon fournisseur, souligne Alessandro.
Sur cette parole d’autosatisfaction, il retourne à ses souvenirs exquis… Elle est passée à son bar. Elle était seule. Elle ne ressemblait pas à une touriste. Elle lui a dit qu’elle était là pour affaires, qu’il n’était pas question qu’elle restât dans la banlieue romaine, dans un quelconque hôtel franchisé. Elle a bu comme un homme. Il lui a fait un compliment sur sa belle énergie. Elle lui a glissé en retour un compliment sur sa belle gueule. Il a renchéri sur sa beauté très féminine. Commentant les excès sexuels de la jeunesse, ils se sont fait plein de provocations. Elle lui a dit qu’elle ne pourrait pas coucher avec un inconnu, puis elle lui a demandé, « carino barista », de bien vouloir fermer son établissement et de l’accompagner quelque part. Ils ont échangé plein de gentillesses et encore de nombreuses provocations. Il a passé l’essentiel de cette nuit à se demander où ils finiraient, dans un tourbillon, dans une extase d’enthousiasme et un bavardage incessant. Ils se sont pris les mains, donné des caresses. Il y avait l’angoisse que cela ne menât à rien. Elle a fini par céder. Où bien est-ce lui qui a cédé ? Les images qui lui viennent alors sont si aigües qu’il comprend son désespoir : il faudra faire ses adieux.


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