mardi 23 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 3 - partie 19

-3-


Alessandro aime ses petits matins romains. Il est parmi les premiers à ouvrir son débit de boisson : en été, il lui arrive d’ouvrir avant six heures…

En ce début de journée (du jeudi), il est tout langoureux encore de sa très courte nuit passée avec la belle française aux longs cheveux blonds. Il l’a laissée dormir, s’est lavé dans son cabinet de toilette, s’est habillé dans la pénombre. Elle doit être encore dans son lit avec un petit mot gentil qu’il a rédigé sur la margelle de son lavabo. Quel tombeur, quand même… Ses amis l’appellent « Mister Hollywood ».
Il faut le voir, ce matin, en pantalon noir et chemise blanche impeccable, tourner la manivelle de son rideau de fer, dans une petite rue, en retrait du Campo dei fiori : il se tient bien droit, ses épaules sont vigoureuses ; l’angle que son cou fait avec son menton rappelle Corto Maltese ; son visage est fin, ses traits délicats, admirablement proportionnés, doux et étranges à la fois, avec une bouche légèrement sensuelle ; son regard est pour l’instant plongé dans l’ombre de la ruelle, mais si vous pouviez voir ses prunelles noisettes, ses cils hypnotiques, ses sourcils qu’on dirait dessinés par le Caravage, votre cœur serait pris de passion ou de jalousie ; sa tignasse brune, enfin, couronne une perfection qu’on devine faite pour durer : à quarante ans, Alessandro sera encore un bel homme, s’il n’abuse pas trop de la bière.
Un voile de fatigue apporte quelques plis disgracieux dans sa bonne figure. Lui-même se sent terriblement enfariné. Et dans le bas de son dos, il ressent encore tout l’éreintement sensuel de sa folle nuit.

Le dernier grincement du rideau de fer s’est fait entendre. Les moineaux pépient, les pigeons roucoulent. Alessandro croise les yeux d’un chat qui aussitôt s’enfuit au fond de la ruelle. Le souffle puissant d’un véhicule de nettoyage urbain haute pression se rapproche.
Alessandro fourre ses clés dans son pantalon et se poste au coin de la rue, à deux pas de son estaminet, pour regarder passer les agents de nettoyage.
— Ciao Nicola ! Hey, Maurizio !
Il leur fait un signe de la main. L’un des agents s’approche, l’autre reste au poste de pilotage de sa machine.
— Ciao, buongiorno… Excuse-moi… vous allez faire ma rue ?, demande-t-il, composant un sourire désinvolte, comme si cela importait peu.
— Oui, c’est prévu.
— Parce que je vais sortir une ou deux tables, faire une terrasse… Je vais attendre que vous ayez fini.
— Pas de problème. On va faire ta ruelle en premier, comme d’habitude, j’ai envie de dire...
— Aah… Merci. C’est très gentil à toi !

Tandis qu’il apprête sa petite salle, qu’il descend les chaises des tables, le boucan de la nettoyeuse emplit la ruelle. Il contemple son local, éclairé par ses ampoules à économie d’énergie : un comptoir blanc et rouge, une glace en longueur, une écharpe de l’AS Roma, quelques photographies des footballeurs Francesco Totti, Simone Perrotta, Daniele De Rossi, etc.
La nettoyeuse fait demi-tour, au bout de la ruelle et revient. Puis il entend les rires de Maurizio et Nicola qui s’exclament :
— Campione del mundo ! Forza Italia ! Campione del mundo !
Et une voix bizarre qui répond :
— Forza Italia ! Campioni del mundo !
Passant devant son bar, les agents de nettoyage se tournent vers Alessandro et avec force clins d’œil lui lancent :
— Wah ! Tu vas voir passer un vrai Tifoso ! Juste derrière nous !

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