vendredi 19 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 17

Elle l’attend dès la sortie de l’ascenseur. Elle chuchote :
— Mon Raphou, viens… Oh, attends…
Elle lui passe le bras à la taille et l’entraîne. Elle contemple sa plaie à l’arcade avec une douceur incroyable. Ils entrent dans le confort de leur petit appartement.
— Ce sont les policiers qui t’ont fait ça ?, demande-t-elle.
Comment sait-elle cela ? Le regard de Raphaël est brouillé. Il voudrait tant se mettre au lit avec elle, embrasser son épaule à la peau si blanche et si douce, et dormir comme un loir, ou comme un ours blessé qui va enfin trouver la confortable anesthésie de l’hibernation.
Elle lui dit que, prise de rage, elle a rappelé le numéro, et que, tombant sur une femme, elle a failli faire une scène… mais cette voix n’avait-elle pas dit : « service d’accueil, de recherche et d’investigation judiciaire » ? Elle avait alors demandé des renseignements sur ce qui était arrivé à Raphaël. Apprenant qu’il avait été interpellé et blessé, elle s’était fait un sang d’encre… Elle n’avait pensé qu’à sa détresse à elle… Elle n’avait pas imaginé un instant qu’il ait pu lui arriver quelque chose à lui dans le même temps ; elle était si égocentrique…
Pour une fille qui vient de se défendre contre un violeur (« présumé », ce terme est particulièrement légitime, en l’occurrence), pour quelqu’un qui, une demi-heure plus tôt, se prétendait en état de stress post-traumatique, Lydia reconstitue sa forme plus rapidement que n’importe quelle humaine, se dit Raphaël. Il aime bien, parfois, penser qu’il sort avec une extraterrestre.
— Je voudrais te rassurer…, dit-il.
Lydia se tait et le regarde intensément.
— Sur ma santé, et aussi sur celui que tu as vu…
— Tu le connais vraiment ?
— Oui. Tiens, regarde : dans ce sac plastique, j’ai ses vêtements et ses chaussures.
Elle écarquille des yeux de chat.
— Ça alors. Eh bin ! … Mais qu’est-ce qu’il faisait là ?
Raphaël hésite : peut-il vraiment lui mentir ? Elle ne le croira pas s’il dit la vérité… Il pourrait dire que c’était un pari idiot… Non, vraiment, soit on sait mentir, soit on ne le sait pas… Et puis il est trop fatigué pour inventer des arguments :
— C’est Frank.
— Frank ? Ton collègue de bureau ? Chez qui tu étais ?
— Oui. J’étais chez lui ce soir… Il m’a fait comme un tour de magie : il a disparu sous mes yeux, sauf ses vêtements… Je l’ai cherché partout mais il a réapparu ici.
Lydia fronce les sourcils, retient un rire incrédule, comme un hoquet désagréable :
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Il était terrorisé. Il me disait qu’il allait disparaître et, comme dans un film, il a disparu, sauf ses vêtements…
Le visage de Lydia se plisse d’une moue dubitative. Elle est blessée par l’ineptie qui lui est racontée. Ses yeux commencent à briller alors que les larmes lui viennent. C’est simple : il se moque d’elle, il ne la croit pas.
— Je te jure, Raphaël… J’ai passé une très mauvaise soirée…
Sa voix se cabre soudain dans sa gorge nouée :
— Tu ne me crois pas ?
Raphaël sent la crise revenir :
— Bien sûr que si, tu as vu un homme nu dans l’appartement. Je te crois… et je pense que c’était Frank.
Les mains de Lydia s’accrochent au canapé et se crispent sur le tissu :
— Qu’est-ce que ?… C’est de l’humour, ça ?... Il y avait vraiment un homme nu. Un fou est entré chez nous. Est-ce que tu peux l’admettre ? Je ne suis pas une mythomane, Raphaël !
— Je te crois ! Et je te dis que c’était Frank, dit Raphaël en articulant de manière idiote, presque insupportable.
— Disparu devant toi… réapparu chez nous… mais bien sûr.
Lydia, incrédule, choquée par les paroles inexplicables de Raphaël, se ferme alors avec violence. Mutique. Furieuse. Son regard suffirait à effrayer toutes les brutes de la terre.
— Bien. Ne bouge pas, ne me crois pas. Moi, je sais bien que tu as vu un homme nu. Je t’aime, Lydia… J’admire ton courage, ta force, ton intelligence… Je vais aller le chercher, Frank. Je te le présenterai. On ira voir son profil sur le site Internet de l’agence et tu verras qu’il s’agit bien du même homme.

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