jeudi 18 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 16

La policière s’approche soudain, rompant l’espace privé, et coupe leur conversation :
— Vous lui avez dit où vous êtes ?
— Non, pas encore…
Dans le combiné, Lydia s’étonne :
— Mais à qui tu parles ? D’où tu m’appelles ?
L’agent de police, cruellement déçue par le jeune homme dont elle avait pensé qu’il avait le tempérament droit et sûr, chevaleresque, s’exclame :
— Si vous ne souhaitez pas dire la vérité à votre amie, vous pouvez tout aussi bien partir maintenant !
— C’est qui cette femme ? Non mais t’es dégueulasse ! À qui tu parles, Raphaël ?
— Calme-toi, je vais te dire…
Il avait oublié qu’il ne fallait jamais dire « calme-toi » à Lydia. La conversation fut immédiatement coupée.
— Ohlàlà…, fait Raphaël, la tête entre les mains.
En temps de crise, sa capacité professionnelle se mobilise. Une grande part de l’expertise de Raphaël tient à sa faculté d’analyse du timing : accélérer, temporiser, trouver la bonne fenêtre dans le calendrier, ajuster les événements… Dans cette soirée, toutes ces qualités de timing ont manqué. Il n’a pas su rester maître des événements. Si peu de fois il a consulté sa montre… Il est parti trop vite de chez Frank, il n’a pas pris le temps d’examiner la méthode, oubliant son portable. Il n’a pas su rester dans l’ombre afin de ne pas être découvert par Karin. Il a marché vite, sans méthode. Il a joué de malchance avec les coïncidences… Il s’agit maintenant d’être le plus calme possible et de gérer efficacement le temps.
Il faut rentrer à la maison dans la demi-heure pour rassurer Lydia, retrouver Frank aussi… Donc : prendre un taxi. Il ira rue de Rivoli, il y a une station de taxis : cinq minutes à partir d’ici. Rue de Rivoli jusqu’au boulevard Richard Wallace, à Puteaux : un quart d’heure environ, un peu plus peut-être… Puis raisonner Lydia… Là, sa faculté d’organisation du temps s’éparpille dans la galaxie de ses pensées…
Raphaël frappe dans ses mains, se lève, annonce son départ à la cantonade qui n’en à rien à cirer.

Quelle angoisse… Il lui reste encore tout à accomplir : affronter sa copine au comble de la colère, trouver son ami perdu, nu et peut-être grièvement blessé… Les Champs-Elysées défilent, avec les groupes de noctambules, plus ou moins éméchés. Il glisse comme dans un rêve, le regard hors du taxi dont les vitres si bien lavées semblent rendre la nuit plus belle. Un homme retrouvé mort, nu, à Puteaux, titre son imagination dans un journal bardé de publicités.
Il parvient enfin chez lui. Le cœur battant, son doigt s’arrête à deux centimètres de l’interphone. Il serre les dents et plonge sur le bouton : elle est si belle, avec son caractère… Ce n’est pas ce soir qu’il renoncera à elle !
— Oui ?, fait sa voix dans le souffle de l’interphone.
— C’est Raphaël, écoute, je…
— Oh, mon ange… Mon pauvre chaton… entre…
De minuscules clochettes grelottent contre ses tympans, il a un goût de fer dans la bouche. C’est une nuit pleine de sorcellerie : rien ne se passe comme prévu !
Dans l’ascenseur, il est victime d’une vilaine hallucination auditive : un désagréable acouphène. Il est épuisé. Il s’était préparé à se battre ; il est accueilli par des mots tendres. Est-ce que Frank lui a parlé ? Non, ce n’est pas cela… Elle ne l’aurait jamais laissé revenir, trop méfiante…
Aïe ! Il a encore mal au front et à l’épaule…

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