— Vous êtes avec eux ?
Il lui a déjà posé la question, mais ça ne sert à rien de blesser l’orgueil du policier. Ce genre aime que l’on soit docile.
— Absolument pas…
Raphaël précise spontanément :
— J’ai été pris à partie par un SDF. J’étais en train d’esquiver la confrontation. Mais les mecs, là, sont arrivés… ça s’est envenimé…
— Je suis vraiment désolé pour l’incident, avec la porte. Je n’avais rien contre vous… Vous allez bien ?
Décidément, laissez reposer dix minutes, prenez un coup en travers de la figure et présentez-leur le masque du modeste citoyen, et vous voilà traité avec tous les égards, fussiez-vous noir !
Sébastien lui propose de déposer son témoignage immédiatement et la liberté lui sera rendue sans conditions. Raphaël aurait préféré éviter cette étape.
Au fur et à mesure de sa conversation avec les agents présents et de l’évolution de son dossier sa colère tombe et son ironie se fait plus légère. Il goûte, apaisé, l’ambiance un peu sinistre, les néons tristes, le visage entre douceur et sévérité de la policière qui enregistre son rapport, les échanges lestes entre les collègues policiers, le bruit des claviers et des portes, la fatigue qui se lit dans tout cela. Quand il cherche à se calmer, Raphaël fait ainsi appel à son sentimentalisme d’esthète.
Maintenant qu’il est face à une interlocutrice, il n’ose lui demander si les forces de l’ordre ont intercepté cette nuit un homme nu. Au téléphone, pourtant, ça lui posait moins de problèmes. Peut-être était-il alors suffisamment saoul.
— Une dernière question, ajoute la policière.
— Oui, l’enjoint Raphaël.
— Vous portiez sur vous un sac plastique contenant en vrac des vêtements de marque qui ne sont pas à votre taille…
— Un ami me les a confiés, mais je dois avouer que je n’en ai pas bien pris soin…
— Bien, ça ne vaut pas la peine que je consigne cela... Voilà, nous en avons terminé. Ce n’était pas si long, n’est-ce pas ?
Raphaël voudrait la complimenter sur sa technique au clavier, mais il s’avise que le cliché contenu dans sa remarque sur les policiers qui tapent leurs rapports à deux doigts ne servirait en rien son affaire.
— Voulez-vous prévenir quelqu’un que vous êtes ici ?, dit-elle enfin.
— Mon amie… Mais je n’ai pas mon portable…
— Nous pouvons mettre un poste à votre disposition, sourit-elle.
Elle le regarde avec une grande compassion. Elle se met à la place de ma copine…, se dit Raphaël. Il est épuisé, il voudrait rentrer chez lui, mais il a une mission à finir.
Quand enfin, il parvient à joindre Lydia, une terrible surprise l’attend : elle est en pleine crise de nerfs : un homme s’est introduit dans leur appartement pour la violer !
Sous le choc, Raphaël ne sait que répondre ; il ne parvient pas à énoncer sa situation, dire à Lydia qu’il va sortir d’un commissariat. Les images les plus désagréables se bousculent dans son esprit (Son grand amour ! Il n’a pas su protéger son amour ! Pourquoi tous les cauchemars arrivent le même soir !?)
Elle lui raconte qu’elle était en train de regarder la télé et que soudain elle a vu un homme qui tentait de se cacher dans leur appartement.
Mais elle a su le débusquer : adoptant les théories de Carl Von Clausewitz sur la guerre, ne limitant en rien la violence de son action, elle a frappé la première, de toutes ses forces, avec le club de golf de son père, un vieux fer bien solide qu’elle garde dans le dressing de l’entrée… Le type a crié et s’est enfui. Mais elle lui a donné un grand coup dans le dos pour le dissuader de jamais revenir. Il est tombé, il a crié, il a supplié « par pitié »… Elle lui a demandé de partir. Il s’est traîné dehors sans demander son reste. Elle a hésité à le tuer, dit-elle, la voix légèrement enrouée, tellement il lui a fait peur… Et puis elle a essayé d’appeler Raphaël sur son portable, où était-il, tout ce temps ? Elle lui demande s’il était avec une autre femme, qu’il ne lui mente pas au sujet de ce prétendu « Frank » !… C’était atroce, cet homme qui était entré chez eux… Au nom de ce qui avait failli arriver, elle lui demandait de jurer qu’il était bien avec Frank, ce soir… Elle était si choquée qu’elle avait hésité à appeler la police ; elle ne l’avait pas fait… Si ça se trouve, elle l’avait blessé à mort et il était en train de mourir… C’était peut-être un fou, échappé de l’asile : il était tout nu…
Raphaël encaisse ce dernier choc : son corps est parcouru d’un frisson et exprime une dose conséquente de sueur.
— Il était blond ?
— Pourquoi tu me poses une question pareille ? Je ne sais pas ! Peut-être !
— Il était grand ?
— Oui… Pourquoi ?
— Je le connais peut-être… Tu n’avais rien à craindre, je crois…
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Rentre vite ! Je deviens folle, là… Je… Je le sens, je tremble comme une hystérique, j’ai froid puis j’ai chaud…. Ça me fait comme un stress post traumatique…
Raphaël sourit malgré lui devant l’ironie de la situation, et aussi un peu à cause du vocabulaire de Lydia. Il est soulagé et impressionné : quelle fille ! Le courage… et classieuse avec ça… avec ses théories… Mais au fond de lui, il s’inquiète réellement pour Frank.
— Je crains plutôt pour la santé de ta victime…, place-t-il.
— Quoi ?! T’es dégueulasse de me dire un truc pareil !… Tu te rends compte ?
Il lui a déjà posé la question, mais ça ne sert à rien de blesser l’orgueil du policier. Ce genre aime que l’on soit docile.
— Absolument pas…
Raphaël précise spontanément :
— J’ai été pris à partie par un SDF. J’étais en train d’esquiver la confrontation. Mais les mecs, là, sont arrivés… ça s’est envenimé…
— Je suis vraiment désolé pour l’incident, avec la porte. Je n’avais rien contre vous… Vous allez bien ?
Décidément, laissez reposer dix minutes, prenez un coup en travers de la figure et présentez-leur le masque du modeste citoyen, et vous voilà traité avec tous les égards, fussiez-vous noir !
Sébastien lui propose de déposer son témoignage immédiatement et la liberté lui sera rendue sans conditions. Raphaël aurait préféré éviter cette étape.
Au fur et à mesure de sa conversation avec les agents présents et de l’évolution de son dossier sa colère tombe et son ironie se fait plus légère. Il goûte, apaisé, l’ambiance un peu sinistre, les néons tristes, le visage entre douceur et sévérité de la policière qui enregistre son rapport, les échanges lestes entre les collègues policiers, le bruit des claviers et des portes, la fatigue qui se lit dans tout cela. Quand il cherche à se calmer, Raphaël fait ainsi appel à son sentimentalisme d’esthète.
Maintenant qu’il est face à une interlocutrice, il n’ose lui demander si les forces de l’ordre ont intercepté cette nuit un homme nu. Au téléphone, pourtant, ça lui posait moins de problèmes. Peut-être était-il alors suffisamment saoul.
— Une dernière question, ajoute la policière.
— Oui, l’enjoint Raphaël.
— Vous portiez sur vous un sac plastique contenant en vrac des vêtements de marque qui ne sont pas à votre taille…
— Un ami me les a confiés, mais je dois avouer que je n’en ai pas bien pris soin…
— Bien, ça ne vaut pas la peine que je consigne cela... Voilà, nous en avons terminé. Ce n’était pas si long, n’est-ce pas ?
Raphaël voudrait la complimenter sur sa technique au clavier, mais il s’avise que le cliché contenu dans sa remarque sur les policiers qui tapent leurs rapports à deux doigts ne servirait en rien son affaire.
— Voulez-vous prévenir quelqu’un que vous êtes ici ?, dit-elle enfin.
— Mon amie… Mais je n’ai pas mon portable…
— Nous pouvons mettre un poste à votre disposition, sourit-elle.
Elle le regarde avec une grande compassion. Elle se met à la place de ma copine…, se dit Raphaël. Il est épuisé, il voudrait rentrer chez lui, mais il a une mission à finir.
Quand enfin, il parvient à joindre Lydia, une terrible surprise l’attend : elle est en pleine crise de nerfs : un homme s’est introduit dans leur appartement pour la violer !
Sous le choc, Raphaël ne sait que répondre ; il ne parvient pas à énoncer sa situation, dire à Lydia qu’il va sortir d’un commissariat. Les images les plus désagréables se bousculent dans son esprit (Son grand amour ! Il n’a pas su protéger son amour ! Pourquoi tous les cauchemars arrivent le même soir !?)
Elle lui raconte qu’elle était en train de regarder la télé et que soudain elle a vu un homme qui tentait de se cacher dans leur appartement.
Mais elle a su le débusquer : adoptant les théories de Carl Von Clausewitz sur la guerre, ne limitant en rien la violence de son action, elle a frappé la première, de toutes ses forces, avec le club de golf de son père, un vieux fer bien solide qu’elle garde dans le dressing de l’entrée… Le type a crié et s’est enfui. Mais elle lui a donné un grand coup dans le dos pour le dissuader de jamais revenir. Il est tombé, il a crié, il a supplié « par pitié »… Elle lui a demandé de partir. Il s’est traîné dehors sans demander son reste. Elle a hésité à le tuer, dit-elle, la voix légèrement enrouée, tellement il lui a fait peur… Et puis elle a essayé d’appeler Raphaël sur son portable, où était-il, tout ce temps ? Elle lui demande s’il était avec une autre femme, qu’il ne lui mente pas au sujet de ce prétendu « Frank » !… C’était atroce, cet homme qui était entré chez eux… Au nom de ce qui avait failli arriver, elle lui demandait de jurer qu’il était bien avec Frank, ce soir… Elle était si choquée qu’elle avait hésité à appeler la police ; elle ne l’avait pas fait… Si ça se trouve, elle l’avait blessé à mort et il était en train de mourir… C’était peut-être un fou, échappé de l’asile : il était tout nu…
Raphaël encaisse ce dernier choc : son corps est parcouru d’un frisson et exprime une dose conséquente de sueur.
— Il était blond ?
— Pourquoi tu me poses une question pareille ? Je ne sais pas ! Peut-être !
— Il était grand ?
— Oui… Pourquoi ?
— Je le connais peut-être… Tu n’avais rien à craindre, je crois…
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Rentre vite ! Je deviens folle, là… Je… Je le sens, je tremble comme une hystérique, j’ai froid puis j’ai chaud…. Ça me fait comme un stress post traumatique…
Raphaël sourit malgré lui devant l’ironie de la situation, et aussi un peu à cause du vocabulaire de Lydia. Il est soulagé et impressionné : quelle fille ! Le courage… et classieuse avec ça… avec ses théories… Mais au fond de lui, il s’inquiète réellement pour Frank.
— Je crains plutôt pour la santé de ta victime…, place-t-il.
— Quoi ?! T’es dégueulasse de me dire un truc pareil !… Tu te rends compte ?


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