mardi 16 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 14

— Eh… J’te parle, négro…, fait la voix geignarde du naufragé urbain.
— Eh cousin ! C’est à toi qu’il parle comme ça, lui ?, s’exclame violemment l’un des jeunes.
(Et merde… Juste quand on essaie d’éviter ce genre d’histoires…)
— Ouhh !!!, beugle ironiquement l’un des acolytes.
Le clochard s’est retourné vers eux. Il les regarde, stupéfait, comme s’ils sortaient d’un rideau de feu.
— Qu’esse tu regardes ? Fils de pute !
— Eh, oh ! Tu m’parles pas comme ça !, s’écrie le pantin squelettique d’une voix aussi aigre que le vin de son haleine.
— Ferme ta gueule, vieux bouffon ! Wesh… t’es pété, mon gars !
Ça ne sert à rien d’intervenir… Ils ne vont pas oser le toucher, il pue trop. Tout cela va en rester là… Ça n’ira pas plus loin.
— J’suis pas pété !
— Puutain, fait l’un des jeunes.
Ils se détournent du pauvre homme et viennent attendre le RER près de Raphaël. Il semble qu’ils ont décidé de suivre son exemple.
— Eh… T’entends ? J’suis pas pété. Eh…
— Puutain, c’qu’y m’saoule, lui…, grogne le plus massif des gaillards à l’adresse de Raphaël. En fait, t’as raison, faut pas s’intéresser à lui.
— Grave, répond son copain, qui semble plus agressif.
— Eh… Les gars… Eh… Vous auriez pas une cigarette ?
La tension est palpable. Raphaël remarque du coin de l’œil que l’un des trois jeunes, qui n’a pas encore parlé, serre et desserre son poing d’énervement. Il est vêtu d’une doudoune qui doit lui tenir bien chaud, en cette saison. La mine qu’il fait…
— J’suis pas pété… pété, pédé… Eh…
Le bonhomme a parlé en l’air, mais le jeune en doudoune prend la mouche : il se dirige droit sur le type et en deux secondes, il lui a envoyé quelques coups de poings d’une violence terrible. Le clochard est par terre et le sang éclabousse, quasi incolore, le sol bitumé du quai.
Le groupe de SDF pousse de grands cris d’indignation depuis son banc. Les cris résonnent dans le souterrain. La bande de jeunes s’est unie face aux gaillards qui s’époumonent en imprécations. Quelques instants après, une troupe de policiers déboule, boucle les escaliers et, remarquant le faible nombre de fauteurs de trouble, intervient en toute force légitime.
Raphaël est plaqué au sol, menotté…
Toutes ses explications font autant d’effet qu’un peigne sur le crâne rasé du policier qui le serre par le bras… Il tente pourtant le ton le plus calme, le sourire le plus avenant, rien n’y fait...
Peut-être que c’est le destin… Comme dans un film… Il va se retrouver en garde à vue et il va retrouver Frank, bouclé lui aussi, pour atteinte à la pudeur et trouble de la voie publique…

Dix minutes durant, ça vérifie les papiers d’identité, ça palabre au talkie pour s’assurer de l’accueil des personnes appréhendées…
Enfin, ils sont remontés à la surface sans ménagement et conduits à l’unité de police du quartier des Halles, sis rue Pierre Lescot. Sur le point d’entrer dans le bâtiment, le petit nerveux qui a lancé la bagarre ne peut retenir l’envie de cracher qui le prend chaque fois qu’il s’apprête à entrer quelque part : son glaviot vient affectueusement tomber sur la jambe du policier qui le précède.
— Euh… Sébastien… Le petit merdeux vient de cracher sur ta jambe…
— Heu, j’ai pas fait exprès !, se défend l’imbécile.
Sébastien, l’agent incriminé, se retourne si brutalement et sa prise du bras de Raphaël est si forte qu’il envoie dinguer celui-ci contre le tranchant de la porte d’entrée. Et Raphaël de retomber sur son bras douloureusement et de saigner de l’arcade sourcilière, abasourdi, l’épaule gauche choquée.
De son point de vue brouillé, au ras du sol de carrelage sale, il assiste au remue-ménage, aux beuglements autoritaires… Puis il est ramassé, relevé. Sébastien le regarde enfin en plein visage et semble se rendre compte de la pleine bonne foi de Raphaël.
— Je vous présente mes excuses, bafouille-t-il.
Puis, plus direct, désignant par-dessus son épaule le groupe que l’on conduit vers le fond du commissariat :
— Vous êtes avec eux ?
Il lui a déjà posé la question, mais ça ne sert à rien de blesser l’orgueil du policier. Ce genre aime que l’on soit docile.

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