— Comment ? De bruits… Qu’est-ce que tu racontes ?
Karin a pâli. Elle scrute l’obscurité tout autour.
— Tu me fais marcher ?
Puis, le regardant dans les yeux :
— À quoi tu joues ?
— Euh, pardon…
— Pourquoi pardon ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu savais que je serais ici ?
— Non.
Il tente de reprendre le contrôle de la conversation.
— Ce n’est pas toi que je cherchais ici. C’est pour cela que je te demande si tu n’as rien entendu.
— Non, il n’y a plus personne depuis au moins une heure…
— Merci, c’est tout ce que je voulais savoir. Bonne nuit…
— Attends…
— J’y vais, coupe Raphaël.
— Tu peux m’attendre ? J’ai presque fini… J’ai peur maintenant. Tu me dois bien ça. Tu m’accompagnerais à ma voiture ?
Une forme de haine naît dans le cœur de Raphaël : cette femme se met en travers de son chemin ! Et cette façon qu’elle a de lui parler comme elle ne lui a jamais parlé… Il sait bien, pourtant, qu’il n’y a aucune raison de la détester. Elle a eu peur, voilà tout ; maintenant, l’angoisse ne peut pas refluer par magie. Tout cela est très normal. Les avances voilées qu’elle lui adresse sont juste le fait de cette peur… Et Frank, dans tout ça ? Il n’a pas le temps de discuter avec des jolies femmes, Frank, pas dans sa tenue. Il se ferait coffrer par la police… Le fil de ses pensées s’arrête sur cette éventualité. Il va appeler la Police, savoir s’ils n’ont pas trouvé son ami…
— Ok, je t’accompagne… Juste le temps de passer un coup de fil…
— Merci, souffle Karin déjà replongée dans son travail.
Il s’isole plus loin, dans un open space sans lumière, pour appeler le commissariat d’arrondissement.
On transmet son appel d’un commissariat à l’autre… Maintes fois il pose la question, un peu honteux :
— Bonjour, j’ai perdu un ami… Je me demande si vous l’avez retrouvé… Il se pourrait qu’il était nu…
Dans le Xe, on a retrouvé un toxicomane complètement nu, est-il de sa famille ? Trois imbéciles nus se sont fait courser par une patrouille dans le VIIe, des fêtards… Rien qui ne corresponde à son ami. Il finit par se lasser. Il interrompt ses recherches téléphoniques. Il serait peut-être temps de prévenir Lydia, sa copine, qu’il va rentrer plus tard.
Karin chuchote :
— Voilà, j’ai fini… Tu viens ?
Il la suit. Tout le long du chemin, Karin essaie de parler, elle lui pose des questions sur son sac plastique, tandis que Raphaël formule des réponses distraites.
Sitôt débarrassé d’elle, il se remet en quête, sans méthode, impatient, pressé : les abords de l’agence, près des grandes poubelles, puis les rues environnantes, il marche, il court. Une forme de panique le pousse dans toutes les directions à la fois. Les gens s’arrêtent pour le regarder. Lui, il ne peut pas rester inactif. Paris est si vaste… Cette histoire est si invraisemblable. C’est un rêve, un mauvais rêve. L’ivresse du champagne qui revient, la panique, l’ensemble de ses sensations le prouvent presque. Mais il ne se réveille pas, il marche d’un coin à un autre, d’un arrondissement à un autre. Depuis combien de temps, maintenant ? Il a remonté le champ de Mars. Il a vu le corps nu d’un homme étreint par une autre forme humaine près d’un bosquet. Il est passé près de la Tour Eiffel. Il a traversé la Seine, longé le Trocadero et les quais. Il a couru sur l’esplanade de la Concorde, scruté les ombres à travers les grilles du jardin des Tuileries.
Puis il s’avise que le temps passe et qu’il faudrait décidément prévenir Lydia. Il fouille quelques instants sa sacoche avant de se rendre compte de son étourderie : il a laissé son portable à charger dans la salle de bains de Frank…
Le voilà donc qui fonce à marche forcée jusqu’à la station de métro Chatelet. Il descend jusqu’au RER B. La gare souterraine pue et les néons bourdonnent. Plus de dix minutes d’attente, d’après les écrans d’information… Il sent les veines qui palpitent de chaque côté de son crâne. Ses pieds le brûlent. Les muscles autour de ses genoux sont engourdis. Il est hors d’haleine.
D’un groupe de clochards qu’il n’avait pas remarqué s’est extrait un type à la trogne lourdement avinée qui se plante à trois mètres de lui :
— Eh, négro, t’as pas une clope ?
— Non merci, dit un peu bêtement Raphaël.
— T’es sûr ?, insiste l’individu, soupçonneux.
Il ne s’est pas approché d’un mètre. Raphaël, repérant un groupe de jeunes noirs à l’allure patibulaire qui descendent l’escalier derrière la pauvre cloche, se fait la réflexion qu’il n’y aura bientôt plus d’autre allusion raciste et que le type va faire profil bas… Il se détourne avec détachement.
Karin a pâli. Elle scrute l’obscurité tout autour.
— Tu me fais marcher ?
Puis, le regardant dans les yeux :
— À quoi tu joues ?
— Euh, pardon…
— Pourquoi pardon ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu savais que je serais ici ?
— Non.
Il tente de reprendre le contrôle de la conversation.
— Ce n’est pas toi que je cherchais ici. C’est pour cela que je te demande si tu n’as rien entendu.
— Non, il n’y a plus personne depuis au moins une heure…
— Merci, c’est tout ce que je voulais savoir. Bonne nuit…
— Attends…
— J’y vais, coupe Raphaël.
— Tu peux m’attendre ? J’ai presque fini… J’ai peur maintenant. Tu me dois bien ça. Tu m’accompagnerais à ma voiture ?
Une forme de haine naît dans le cœur de Raphaël : cette femme se met en travers de son chemin ! Et cette façon qu’elle a de lui parler comme elle ne lui a jamais parlé… Il sait bien, pourtant, qu’il n’y a aucune raison de la détester. Elle a eu peur, voilà tout ; maintenant, l’angoisse ne peut pas refluer par magie. Tout cela est très normal. Les avances voilées qu’elle lui adresse sont juste le fait de cette peur… Et Frank, dans tout ça ? Il n’a pas le temps de discuter avec des jolies femmes, Frank, pas dans sa tenue. Il se ferait coffrer par la police… Le fil de ses pensées s’arrête sur cette éventualité. Il va appeler la Police, savoir s’ils n’ont pas trouvé son ami…
— Ok, je t’accompagne… Juste le temps de passer un coup de fil…
— Merci, souffle Karin déjà replongée dans son travail.
Il s’isole plus loin, dans un open space sans lumière, pour appeler le commissariat d’arrondissement.
On transmet son appel d’un commissariat à l’autre… Maintes fois il pose la question, un peu honteux :
— Bonjour, j’ai perdu un ami… Je me demande si vous l’avez retrouvé… Il se pourrait qu’il était nu…
Dans le Xe, on a retrouvé un toxicomane complètement nu, est-il de sa famille ? Trois imbéciles nus se sont fait courser par une patrouille dans le VIIe, des fêtards… Rien qui ne corresponde à son ami. Il finit par se lasser. Il interrompt ses recherches téléphoniques. Il serait peut-être temps de prévenir Lydia, sa copine, qu’il va rentrer plus tard.
Karin chuchote :
— Voilà, j’ai fini… Tu viens ?
Il la suit. Tout le long du chemin, Karin essaie de parler, elle lui pose des questions sur son sac plastique, tandis que Raphaël formule des réponses distraites.
Sitôt débarrassé d’elle, il se remet en quête, sans méthode, impatient, pressé : les abords de l’agence, près des grandes poubelles, puis les rues environnantes, il marche, il court. Une forme de panique le pousse dans toutes les directions à la fois. Les gens s’arrêtent pour le regarder. Lui, il ne peut pas rester inactif. Paris est si vaste… Cette histoire est si invraisemblable. C’est un rêve, un mauvais rêve. L’ivresse du champagne qui revient, la panique, l’ensemble de ses sensations le prouvent presque. Mais il ne se réveille pas, il marche d’un coin à un autre, d’un arrondissement à un autre. Depuis combien de temps, maintenant ? Il a remonté le champ de Mars. Il a vu le corps nu d’un homme étreint par une autre forme humaine près d’un bosquet. Il est passé près de la Tour Eiffel. Il a traversé la Seine, longé le Trocadero et les quais. Il a couru sur l’esplanade de la Concorde, scruté les ombres à travers les grilles du jardin des Tuileries.
Puis il s’avise que le temps passe et qu’il faudrait décidément prévenir Lydia. Il fouille quelques instants sa sacoche avant de se rendre compte de son étourderie : il a laissé son portable à charger dans la salle de bains de Frank…
Le voilà donc qui fonce à marche forcée jusqu’à la station de métro Chatelet. Il descend jusqu’au RER B. La gare souterraine pue et les néons bourdonnent. Plus de dix minutes d’attente, d’après les écrans d’information… Il sent les veines qui palpitent de chaque côté de son crâne. Ses pieds le brûlent. Les muscles autour de ses genoux sont engourdis. Il est hors d’haleine.
D’un groupe de clochards qu’il n’avait pas remarqué s’est extrait un type à la trogne lourdement avinée qui se plante à trois mètres de lui :
— Eh, négro, t’as pas une clope ?
— Non merci, dit un peu bêtement Raphaël.
— T’es sûr ?, insiste l’individu, soupçonneux.
Il ne s’est pas approché d’un mètre. Raphaël, repérant un groupe de jeunes noirs à l’allure patibulaire qui descendent l’escalier derrière la pauvre cloche, se fait la réflexion qu’il n’y aura bientôt plus d’autre allusion raciste et que le type va faire profil bas… Il se détourne avec détachement.


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