jeudi 4 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 1 - partie 6

Si l’un de ces deux collègues d’Alizés Management avait été homosexuel, c’eut été, à n’en pas douter, l’occasion d’un rapprochement décisif. Ce fut simplement le scellement d’une amitié durable. Lorsque Frank lui serra la main, Raphaël sentit une chaleur puissante le traverser. Spontanément, Frank avait compris que l’humanité n’était pas constituée que d’égoïstes imbéciles et, dans les semaines qui suivirent, bien que troublées par son expérience invraisemblable et les contrecoups psychologiques afférents à la transmigration d’un corps, il fut changé jusqu’en son tempérament : si sa paranoïa fut temporairement remotivée, il n’en devint pas moins un incorrigible optimiste.

Quand on s’est réveillé nu à son bureau, sans raison apparente, on entreprend une réflexion pour aboutir à une explication rationnelle. La plus vraisemblable : quelqu’un lui avait joué un mauvais tour. Mais ce mauvais tour, comme tout crime, requérait un mobile ; il fallait aussi un plan d’action, une organisation hors du commun : avoir accès à son appartement et à son bureau, l’emporter sans le réveiller, peut-être grâce à une drogue, se déplacer quasi invisiblement avec un corps. Le sentiment d’avoir été l’objet d’une telle opération lui provoquait des montées d’angoisse ; néanmoins, la satisfaction d’avoir sauvé la face et d’avoir confirmé une alliance avec Raphaël contrecarrait les vertiges.
Son premier mouvement de suspicion le portait vers Marc Alexandre, un prétentieux collègue avec lequel il bataillait sur de nombreux dossiers : ils n’étaient jamais d’accord sur la stratégie ; il semblait que Marc Alexandre attendait systématiquement que Frank livrât son expertise pour la démolir et y objecter la stratégie opposée. Frank n’était pas quelqu’un d’exactement sûr de lui… Marc Alexandre avait ainsi pris l’ascendant jusqu’à ce que Frank remarque dans ses manœuvres un système immuable destiné à lui passer dessus. À quoi Frank avait répondu sur un mode agressif : « à quoi tu joues ? au jeu du plus con ? »
Ce n’était pas de la répartie très brillante, mais le cerveau de Frank avait de ces moments de faiblesse où le vide se fait et seule demeure la colère. Or voilà : ce type de heurts tout à fait banal pouvait-il entraîner une opération commando aussi disproportionnée ?
Montait en lui une suspicion plus diffuse, envers sa précédente amie, Ornella. Elle, au moins, pouvait avoir fait une copie de sa clé. Elle aurait drogué sa bouteille de Coca au moyen d’une seringue… Chaque fois qu’il s’imaginait des scenarii qui auraient pu le conduire, nu, à son bureau, Frank se sentait un adolescent qui écrirait de très mauvais polars.
Aucun soupçon ne s’imposait avec la force de l’évidence.
Deux semaines s’écoulèrent, l’on s’approcha de la fin juin sans qu’aucun événement étrange ne survienne.

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