Ce pensant, Raphaël parvient au pied de l’immeuble de bureaux où loge son agence de comptabilité-management-marketing joliment nommée Alizés Management — un immeuble tout acier et verre. La chaleur monte du bitume et là-haut, les bureaux frissonnent de fraîcheur dans leur climatisation. Raphaël a une moue de léger dégoût : un an qu’il y travaille, il y a bien quelques collaborateurs, comme Frank, qui savent un peu s’amuser, qui ne confondent pas professionnalisme et tombeau de sérieux ; il y a surtout cette uniformité sociale glaçante : que des backgrounds bourgeois bien proprets, lycées privés et écoles de commerce où l’on pratique l’entre-soi. Eh quoi, serait-il un genre de caution sociale, ici ? Le quota de discrimination positive ? Au cours de ses premiers jours, ça l’avait frappé : il était le seul noir de l’agence. Et puis, le travail galopant l’a détourné de cette considération — relations professionnelles et repas à la cantine… Mais la façon qu’ont les collègues de rechercher sa conversation a quelque chose d’un peu poisseux, même Frank. Bon, ce n’est peut-être pas une histoire de couleur, pourquoi se focaliser là-dessus ? Peut-être que ça tient à sa façon de sourire aux gens (il y met une légère intention narquoise, une qui dirait : je ne suis pas dupe de vos jeux de masques sociaux, de vos complaintes sur les fonctionnaires et sur votre surmenage. Vous avez choisi votre voie et vous gagnez bien votre vie) ? Une fois, à table, il avait par provocation lancé, alors que la conversation portait sur « tous les assistés qui ne travaillent pas, qui restent chez eux à ne rien faire et qui ne produisent pas de richesse » :
— Mais nous, on sert vraiment à quelque chose ? En termes de richesse ?… Est-ce qu’on apporte de la qualité supplémentaire ? Est-ce qu’on construit une belle culture ? Pas vraiment… J’ai l’impression qu’on est plutôt là pour justifier les multinationales qui, elles, épuisent la richesse…
C’était peut-être un peu trop tôt pour dire cela…
Malgré une hésitation, comme un cheval broncherait devant l’obstacle, Raphaël entre dans l’immeuble, son sac He-casual en main. Quels que soient les obstacles qu’on lui présente, il a toujours eu la philosophie d’en sourire : toutes les portes s’ouvrent devant son sourire. Voilà, on ne lui tient pas rigueur de ses avis divergents parce qu’on lui accorde le bénéfice du doute : son sourire modalise son sérieux.
Dans l’ascenseur, il contemple le sac de vêtements : sur la pile de la commande de Frank, trône un béret en tweed gris qu’il s’est acheté. Pauvre Frank, ça doit faire un bout de temps maintenant qu’il s’est enfermé dans les toilettes… Il a contemplé les trois murs blancs et la porte noire couverte d’empreintes digitales grasses, autour de la poignée. Il a lu trois fois le journal qu’il a emmené avec lui dans la cabine…
— Frank, tu es toujours là ? Héhé.
— Eh oui…
— Bon, je t’ai trouvé ce que tu me demandais.
— Vraiment, merci. Tu es une crème… Tu peux me passer ça par le sommet de la porte ?
— Ok, et tu vas voir la qualité du service : je t’ai même coupé au préalable les étiquettes. Franchement, je suis pas le mec le plus cool du département ?
— Merci, tu es le mec le plus prévenant de la planète.
Les vêtements glissent depuis le haut de porte vers l’intérieur de la cabine ; Frank s’en est saisi avec fièvre.
— Tu n’as qu’à aller m’attendre au salon. J’ai faim, je vais prendre quelques gâteaux dans la réserve… Tu… Tu pourrais nous imprimer la note préparatoire sur Pangée Aventure ? On peut travailler ça autour d’un petit déjeuner…
— Ok, j’y fonce.
Raphaël, malgré les compliments, a un peu le sentiment de se faire envoyer promener. Mais quand il retrouve Frank, un peu plus tard, dans le salon, celui-ci est si pâle et son petit sourire est si plein de reconnaissance, que le cœur de Raphaël fond d’amitié pour ce blondinet un peu coincé. Il ne lui fait aucune remarque sur ses tennis aux couleurs un peu reggae… Et c’est même lui qui lance la conversation sur les rails professionnels, employant plus souvent qu’à son habitude les vilains mots anglais francisés « marketer », « driver », « faire des calls pour briefer les clients », « faire le ranking », etc.
— Mais nous, on sert vraiment à quelque chose ? En termes de richesse ?… Est-ce qu’on apporte de la qualité supplémentaire ? Est-ce qu’on construit une belle culture ? Pas vraiment… J’ai l’impression qu’on est plutôt là pour justifier les multinationales qui, elles, épuisent la richesse…
C’était peut-être un peu trop tôt pour dire cela…
Malgré une hésitation, comme un cheval broncherait devant l’obstacle, Raphaël entre dans l’immeuble, son sac He-casual en main. Quels que soient les obstacles qu’on lui présente, il a toujours eu la philosophie d’en sourire : toutes les portes s’ouvrent devant son sourire. Voilà, on ne lui tient pas rigueur de ses avis divergents parce qu’on lui accorde le bénéfice du doute : son sourire modalise son sérieux.
Dans l’ascenseur, il contemple le sac de vêtements : sur la pile de la commande de Frank, trône un béret en tweed gris qu’il s’est acheté. Pauvre Frank, ça doit faire un bout de temps maintenant qu’il s’est enfermé dans les toilettes… Il a contemplé les trois murs blancs et la porte noire couverte d’empreintes digitales grasses, autour de la poignée. Il a lu trois fois le journal qu’il a emmené avec lui dans la cabine…
— Frank, tu es toujours là ? Héhé.
— Eh oui…
— Bon, je t’ai trouvé ce que tu me demandais.
— Vraiment, merci. Tu es une crème… Tu peux me passer ça par le sommet de la porte ?
— Ok, et tu vas voir la qualité du service : je t’ai même coupé au préalable les étiquettes. Franchement, je suis pas le mec le plus cool du département ?
— Merci, tu es le mec le plus prévenant de la planète.
Les vêtements glissent depuis le haut de porte vers l’intérieur de la cabine ; Frank s’en est saisi avec fièvre.
— Tu n’as qu’à aller m’attendre au salon. J’ai faim, je vais prendre quelques gâteaux dans la réserve… Tu… Tu pourrais nous imprimer la note préparatoire sur Pangée Aventure ? On peut travailler ça autour d’un petit déjeuner…
— Ok, j’y fonce.
Raphaël, malgré les compliments, a un peu le sentiment de se faire envoyer promener. Mais quand il retrouve Frank, un peu plus tard, dans le salon, celui-ci est si pâle et son petit sourire est si plein de reconnaissance, que le cœur de Raphaël fond d’amitié pour ce blondinet un peu coincé. Il ne lui fait aucune remarque sur ses tennis aux couleurs un peu reggae… Et c’est même lui qui lance la conversation sur les rails professionnels, employant plus souvent qu’à son habitude les vilains mots anglais francisés « marketer », « driver », « faire des calls pour briefer les clients », « faire le ranking », etc.


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