Mais d’abord un petit café, parce que la boutique n’ouvre pas tout de suite. Quand même, ce pauvre Frank…
Face au buffet sur lequel trône la cafetière, Raphaël cherche un instant des traces du raz de marée qui a submergé Frank : mais rien… Il a dû se mettre tout sur lui. En même temps, c’est vraiment compliqué de se renverser du café sur soi, il y a sur la cafetière un petit clapet de sécurité qu’on actionne avec le pouce ; il faut limite le faire exprès.
De l’autre côté du buffet, la frimousse de Cécilia, depuis son bureau, sourit à Raphaël. Il fait un petit bond vertical, comme si on lui avait flanqué une pichenette sur le front et renvoie son plus beau sourire.
« T’as l’air vachement concentré, dit-elle avec ironie.
— Oui, oui, quelques dossiers importants… Mais j’ai une petite course à faire avant.
— Ah bon ?, dit-elle, un brin inquisitrice.
— Rien du tout. Pas grand-chose… » Et il se tait, alors qu’il aime bien parler aux jolies filles.
Il s’en va siroter son café plus loin ; oui, c’est cela, loin des conversations où il pourrait sans le faire exprès trahir son ami…
Sortir, en fait, sortir de là et profiter du soleil, parce qu’il fait bon. Pas encore trop chaud. Tout à l’heure, il passera et repassera un mouchoir sur son front emperlé de sueur ; pour le moment, ça va, c’est respirable.
Sur l’avenue bordée d’arbres, il inspire avec satisfaction l’air bouffant des premières chaleurs matinales. Dire qu’il n’en a même pas profité, tout à l’heure, en sortant du métro. Il parcourt les petites centaines de mètres qui séparent l’agence du magasin He-Casual en une poignée de minutes.
Bien sûr, la boutique n’est pas encore ouverte. Jetant un œil dans la vitrine, il a déjà repéré le modèle de jean qu’il va acheter.
Encore une dizaine de minutes ; le temps de se jeter un autre café ? Non, c’est con, il vient d’en prendre un. Il se masse un instant le ventre creux : un pain au chocolat ? Mmh, pourquoi pas.
Effilochant le pain au chocolat à petites bouchées, son dos emmagasinant les rayons du soleil, Raphaël ne peut s’empêcher de penser à Frank qui en ce moment doit être enfermé dans un minuscule chiotte, en caleçon, héhé, un costume ruiné en tas par terre… Il s’interroge sur cette histoire de café ; est-ce que c’est vraiment crédible ? Mais au moment où il commence à imaginer des scenarii un peu sales, sa générosité morale vient barrer sa propension à l’amusement : Frank, c’est un ami. Un jour, Frank lui racontera la vérité. En attendant, ça ne sert à rien de s’imaginer des trucs.
Et allez, il est le premier client de la journée. Il a filé droit vers les cases où sont entreposés les jeans ; du 38… Frank fait bien son mètre quatre-vingt… Pas de street wear ni de slim, ni de taille basse : pas le genre de Frank tout ça… Voilà. Il a passé le jean plié sur son bras droit. Il sent une présence juste derrière son dos et, se retournant, se trouve presque collé à une vendeuse qui ajoute au zèle la grâce d’un corps bien formé et parfumé, d’un visage frais comme une pivoine — rouge à lèvre idéal et peau de café mêlé d’ambre.
Ah, les filles sont fabuleuses, à Paris !
Et, alors qu’elle lui demande s’il voudrait essayer le jean et qu’il se sent balourd, lui expliquant que le pantalon n’est pas pour lui… et s’empêtrant dans des considérations idiotes sur son hétérosexualité, parce qu’il se sent obligé de se justifier… il se figure qu’il est Ulysse et que ces filles sont des sorcières ! Il a une mission sacrée et les filles lui font du charme pour l’en détourner. Le regard courroucé de sa copine lui vient en imagination ; hum, il n’y a pas que la mission sacrée, héhé.
Ulysse, un de ses héros préférés, son premier plaisir de lecture : un type malin qui se joue des obstacles et qui se laisse un peu faire, de temps à autre, par de jolies femmes. Et comme il repense un instant à sa copine, il se dit à part lui qu’Ulysse est un peu un connard.
Sur le chemin qui le mène au sauvetage de son ami, il se sent les pieds légers et les pensées un peu troubles. En réalité, même si l’on voulait qu’il se passe quelque chose avec ces petites sorcières, il est peu probable que cela arriverait…
Face au buffet sur lequel trône la cafetière, Raphaël cherche un instant des traces du raz de marée qui a submergé Frank : mais rien… Il a dû se mettre tout sur lui. En même temps, c’est vraiment compliqué de se renverser du café sur soi, il y a sur la cafetière un petit clapet de sécurité qu’on actionne avec le pouce ; il faut limite le faire exprès.
De l’autre côté du buffet, la frimousse de Cécilia, depuis son bureau, sourit à Raphaël. Il fait un petit bond vertical, comme si on lui avait flanqué une pichenette sur le front et renvoie son plus beau sourire.
« T’as l’air vachement concentré, dit-elle avec ironie.
— Oui, oui, quelques dossiers importants… Mais j’ai une petite course à faire avant.
— Ah bon ?, dit-elle, un brin inquisitrice.
— Rien du tout. Pas grand-chose… » Et il se tait, alors qu’il aime bien parler aux jolies filles.
Il s’en va siroter son café plus loin ; oui, c’est cela, loin des conversations où il pourrait sans le faire exprès trahir son ami…
Sortir, en fait, sortir de là et profiter du soleil, parce qu’il fait bon. Pas encore trop chaud. Tout à l’heure, il passera et repassera un mouchoir sur son front emperlé de sueur ; pour le moment, ça va, c’est respirable.
Sur l’avenue bordée d’arbres, il inspire avec satisfaction l’air bouffant des premières chaleurs matinales. Dire qu’il n’en a même pas profité, tout à l’heure, en sortant du métro. Il parcourt les petites centaines de mètres qui séparent l’agence du magasin He-Casual en une poignée de minutes.
Bien sûr, la boutique n’est pas encore ouverte. Jetant un œil dans la vitrine, il a déjà repéré le modèle de jean qu’il va acheter.
Encore une dizaine de minutes ; le temps de se jeter un autre café ? Non, c’est con, il vient d’en prendre un. Il se masse un instant le ventre creux : un pain au chocolat ? Mmh, pourquoi pas.
Effilochant le pain au chocolat à petites bouchées, son dos emmagasinant les rayons du soleil, Raphaël ne peut s’empêcher de penser à Frank qui en ce moment doit être enfermé dans un minuscule chiotte, en caleçon, héhé, un costume ruiné en tas par terre… Il s’interroge sur cette histoire de café ; est-ce que c’est vraiment crédible ? Mais au moment où il commence à imaginer des scenarii un peu sales, sa générosité morale vient barrer sa propension à l’amusement : Frank, c’est un ami. Un jour, Frank lui racontera la vérité. En attendant, ça ne sert à rien de s’imaginer des trucs.
Et allez, il est le premier client de la journée. Il a filé droit vers les cases où sont entreposés les jeans ; du 38… Frank fait bien son mètre quatre-vingt… Pas de street wear ni de slim, ni de taille basse : pas le genre de Frank tout ça… Voilà. Il a passé le jean plié sur son bras droit. Il sent une présence juste derrière son dos et, se retournant, se trouve presque collé à une vendeuse qui ajoute au zèle la grâce d’un corps bien formé et parfumé, d’un visage frais comme une pivoine — rouge à lèvre idéal et peau de café mêlé d’ambre.
Ah, les filles sont fabuleuses, à Paris !
Et, alors qu’elle lui demande s’il voudrait essayer le jean et qu’il se sent balourd, lui expliquant que le pantalon n’est pas pour lui… et s’empêtrant dans des considérations idiotes sur son hétérosexualité, parce qu’il se sent obligé de se justifier… il se figure qu’il est Ulysse et que ces filles sont des sorcières ! Il a une mission sacrée et les filles lui font du charme pour l’en détourner. Le regard courroucé de sa copine lui vient en imagination ; hum, il n’y a pas que la mission sacrée, héhé.
Ulysse, un de ses héros préférés, son premier plaisir de lecture : un type malin qui se joue des obstacles et qui se laisse un peu faire, de temps à autre, par de jolies femmes. Et comme il repense un instant à sa copine, il se dit à part lui qu’Ulysse est un peu un connard.
Sur le chemin qui le mène au sauvetage de son ami, il se sent les pieds légers et les pensées un peu troubles. En réalité, même si l’on voulait qu’il se passe quelque chose avec ces petites sorcières, il est peu probable que cela arriverait…


2 commentaires:
J'aime bien, cet excursus littéraire sur Ulysse! Finalement, ce Raphaël a l'air d'être un type bien. Il a déjà échappé à plusieurs tentations. Va-t-il craquer avant la fin de sa mission?
Sinon, M. Butin, on voit que vous fréquentez les Lévi's store avec assiduité, taille et forme n'ont pas de secret pour vous!
Ernestine Roussette
Merci Ernestine. Raphaël, en effet, est un type bien ; je le connais : il travaille avec moi. Mais comme chaque fois que l'on s'empare d'un personnage, d'une main et avec finalement peu d'égards; la fiction trouble sa réalité et pervertit mon brave ami par le filtre de mes fantasmes. enfin, tout ça devrait rester secret...
Enregistrer un commentaire