vendredi 12 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 12

Plus il y pense, moins l’idée que Frank s’est « téléporté » à l’agence lui semble logique, pourquoi ce lieu, en particulier ? « Téléporté », ça lui rappelle la série que sa mère regardait tandis qu’il peinait, le soir, à finir ses légumes : Star Trek. Sauf que les personnages, en costumes moulants noirs et colorés, se téléportaient habillés. Il imagine son collègue, apparaissant nu devant Marie-Ange, restée en heures sup au bureau : l’air de grande bourgeoise de Marie-Ange qui se statufierait de surprise, de choc et d’émotion sexuelle, héhéhé… Il se surprend à sourire, alors que son cœur s’accélère d’un coup. Où qu’il se trouve, Frank est mal barré. Raphaël s’imagine à sa place, nu au milieu de n’importe quel endroit : l’angoisse ! On n’est jamais si vulnérable que nu. Même dans un lieu isolé, avec la nuit tombante, la fraîcheur qui vient, l’obscurité menaçante… Les pensées de Raphaël galopent. Il se figure toutes sortes de lieux pleins d’une foule scandalisée ou sordides et vides : bar, discothèque, file d’attente de cinéma ou encore parking souterrain, échangeur d’autoroute, galerie marchande fermée, square taggué en plein milieu d’une cité de béton…
Il passe son badge sur le boitier de l’entrée de l’agence ; la led passe du rouge au vert ; il entre en coup de vent. Il presse le bouton de l’ascenseur ; celui-ci vient directement à lui. Qui sera encore là ? Peut-être personne, après tout.
L’ascenseur le décharge au 7e étage ; la cabine fait une tâche de lumière dans l’obscurité des couloirs. La double porte se referme ; l’agence est plongée dans l’obscurité et le silence. Ici ou là clignotent des diodes d’écrans qu’on a oublié d’éteindre, parfois un fond d’écran avec le logo de l’agence qui scrolle blêmit les alentours ; on entend le souffle des ordinateurs en veille : merci pour la consommation d’énergie, soupire Raphaël. Là-bas, entre les multiples épaisseurs de verre des cloisons des open spaces, une lampe dégage un espace clair et jaune autour d’un travailleur du soir… Raphaël s’approche lentement, discrètement, pour voir de qui il s’agit. Ce devrait être Jérôme, normalement, à cet endroit, mais il ne reconnaît pas la tignasse sombre de Jérôme. Il est au seuil de l’open space, maintenant, et elle ne l’a pas aperçu, concentrée qu’elle est, sur son ordinateur… Karin et ses longs cheveux blonds (deuxième dans le top de Frank). Elle fait un mouvement dans sa direction et croise soudain son regard qui brille dans l’obscurité. Karin pousse un hurlement, la main sur la poitrine, ses yeux deviennent ronds et blancs comme deux lunes. Elle s’est levée et a manqué basculer en arrière sur sa chaise.
— C’est moi ! C’est Raphaël !, balbutie-t-il, la main tendue.
Elle tente de se maîtriser mais son corps ne répond plus, ses nerfs la font violemment trembler. Elle hoquète :
— Tu es fou !? Tu… m’as fait… tellement peur !
— Pardon…
— Qu’est-ce que tu viens faire ici ?!, parvient-elle à articuler.
Sa main est toujours serrée contre son ample poitrine.
— J’ai oublié un dossier…, dit-il, un peu de côté, prêt à s’enfuir après avoir lâché un mensonge insipide.
— J’ai cru que c’était un cambrioleur, ou un … sale type, souffle-t-elle, tentant de se calmer, de peser, de poser ses mots.
— Pas mon genre de personnalité, dit-il, un brin malicieux, en se tournant vers elle.
Elle rit presque et dit :
— T’es con… Nan, mais tu m’as fait tellement peur…
Ses joues rougissent.
Une veine palpite dans la tempe de Raphaël ; et derrière cette veine, sous la boîte crânienne, une confuse compréhension des possibles vient stimuler, par un jeu chimique complexe, les glandes sudoripares : il sue plus encore qu’après la course effrénée qu’il vient de faire. Ce n’est pas le moment de s’éterniser…
— Il n’y a pas eu de bruits bizarres ? De…
Raphaël s’interrompt. Pas vraiment le genre de choses à dire à quelqu’un qui vient d’avoir une peur bleue.

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