Ils ont dévoré leur plat à une rapidité fulgurante. Dans un coin de la tête de Frank, son père lui donne un surnom : Wish !, d’après une marque connue d’aspirateur… Un bout de passé, un peu ironique, sans importance…
Au dessert, un cône glacé en main, Raphaël joue au détective :
— Et ta porte ? C’est quand tu es rentré chez toi, sans tes clés ?
— Voilà… Tu comprends ? C’était vraiment la journée la plus galère depuis longtemps… Et ça peut se reproduire ! Il y a de quoi péter les plombs…
L’air déprimé de Frank émeut profondément Raphaël.
— Si ça t’arrive, tu n’auras qu’à m’appeler…, dit-il en toute mansuétude.
— De toute façon, tu es la seule personne à pouvoir m’aider.
Frank est bouleversé ; ses yeux s’étoilent d’une intense frayeur. Raphaël tente un langage de raison :
— C’est malheureusement vrai : personne ne pourrait croire une chose pareille, à moins de l’avoir vue.
— Il n’y a pas que cela : tu es la seule personne qui m’a aidé, qui m’aurait aidé sans rien me demander… Tu vois ?… c’était une histoire de fou ! À dormir debout… Aller me chercher des fringues comme ça… T’es comme un chevalier… hm… moderne.
— Tu ne peux pas me dire ça… Un truc pareil… Non, tu me flattes trop.
Raphaël est sérieux ; cette déclaration de reconnaissance le remue : du passé remonte certain malaise (médisances, coups tordus… personne n’est si droit qu’on peut le croire). Sous le choc, il s’est levé jusqu’aux fenêtres, au poli impeccable : le soir tombe sur Paris ; le ciel a pris une teinte mauve, les quelques nuages sont saumons. La tête lui tourne, à cause du champagne.
— Tu sais ? Je ne suis pas du tout si honnête que tu le dis…
Il donne un coup de dent dans son cône, grimace sous l’effet du froid, se retourne… Le siège où se tenait Frank est vide, à l’exception des vêtements demeurés là, en tas signifiant : les chaussures parallèles, les chaussettes en débordent ; le pantalon fait comme des jambes plates et la chemise s’est effondrée dessus…
— Merde, merde ! Non, non, non !!!
La poitrine de Raphaël brûle sous l’effet de la panique. Il titube, fait deux tours sur place, scrute bêtement les coins du salon ; il suffoque comme après une course à pieds.
— Mais où est-ce qu’il est parti, ce con ?!
Il appelle Frank et sa voix est étouffée par les tapis et les meubles. Il est seul. Sa tête tourne, prise à deux mains par un manège biologique. Il fallait s’y attendre, ça pouvait arriver à tout moment…
Et il s’est engagé à l’aider, c’est malin…
L’angoisse brutale, dans sa poitrine, met ses jambes en mouvement. Il a fait quelques pas, s’est arrêté, l’indécision prenant un instant tout le volume de son crâne… Puis il est reparti. Il est déjà dehors, les clés en main, les vêtements et les chaussures de Frank fourrés dans un sac plastique. Son regard erre à travers la rue, en quête d’un gars à poil. Absurde ! Il faut chercher des lieux plus simples, plus logiques. L’agence. Il file vers le métro. Il peut y être en vingt minutes.
— C’est pas vrai, mais c’est pas vrai !
Il se parle tout seul. Il marche si vite : ses jambes sont en feu. Il ne peut s’empêcher de guetter l’éventuelle apparition de Frank, nu. Complètement absurde ! Le sac en plastique bat contre ses jambes, avec le poids des chaussures ; il embarrasse sa foulée. Vraiment…
— C’est pas vrai !!!
Quand tout cela avait commencé, quand il avait imaginé Frank en caleçon dans les toilettes de l’agence, ça avait changé l’image qu’il se faisait de son ami, ça l’avait davantage humanisé ; lui, un homme si élégant, un peu solitaire, souvent sur son quant-à soi, mais capable néanmoins de se confier. Lui, un type sensible, qu’il faut amener vers une relation de confiance — un peu frimeur, un peu séducteur, seulement dans le cadre de la conversation privée. Sinon discret, attentif… Raphaël se rend compte de l’amitié qu’il lui porte.Vraiment, un gaillard aussi sympathique, ça ferait mal qu’il disparaisse.
Au dessert, un cône glacé en main, Raphaël joue au détective :
— Et ta porte ? C’est quand tu es rentré chez toi, sans tes clés ?
— Voilà… Tu comprends ? C’était vraiment la journée la plus galère depuis longtemps… Et ça peut se reproduire ! Il y a de quoi péter les plombs…
L’air déprimé de Frank émeut profondément Raphaël.
— Si ça t’arrive, tu n’auras qu’à m’appeler…, dit-il en toute mansuétude.
— De toute façon, tu es la seule personne à pouvoir m’aider.
Frank est bouleversé ; ses yeux s’étoilent d’une intense frayeur. Raphaël tente un langage de raison :
— C’est malheureusement vrai : personne ne pourrait croire une chose pareille, à moins de l’avoir vue.
— Il n’y a pas que cela : tu es la seule personne qui m’a aidé, qui m’aurait aidé sans rien me demander… Tu vois ?… c’était une histoire de fou ! À dormir debout… Aller me chercher des fringues comme ça… T’es comme un chevalier… hm… moderne.
— Tu ne peux pas me dire ça… Un truc pareil… Non, tu me flattes trop.
Raphaël est sérieux ; cette déclaration de reconnaissance le remue : du passé remonte certain malaise (médisances, coups tordus… personne n’est si droit qu’on peut le croire). Sous le choc, il s’est levé jusqu’aux fenêtres, au poli impeccable : le soir tombe sur Paris ; le ciel a pris une teinte mauve, les quelques nuages sont saumons. La tête lui tourne, à cause du champagne.
— Tu sais ? Je ne suis pas du tout si honnête que tu le dis…
Il donne un coup de dent dans son cône, grimace sous l’effet du froid, se retourne… Le siège où se tenait Frank est vide, à l’exception des vêtements demeurés là, en tas signifiant : les chaussures parallèles, les chaussettes en débordent ; le pantalon fait comme des jambes plates et la chemise s’est effondrée dessus…
— Merde, merde ! Non, non, non !!!
La poitrine de Raphaël brûle sous l’effet de la panique. Il titube, fait deux tours sur place, scrute bêtement les coins du salon ; il suffoque comme après une course à pieds.
— Mais où est-ce qu’il est parti, ce con ?!
Il appelle Frank et sa voix est étouffée par les tapis et les meubles. Il est seul. Sa tête tourne, prise à deux mains par un manège biologique. Il fallait s’y attendre, ça pouvait arriver à tout moment…
Et il s’est engagé à l’aider, c’est malin…
L’angoisse brutale, dans sa poitrine, met ses jambes en mouvement. Il a fait quelques pas, s’est arrêté, l’indécision prenant un instant tout le volume de son crâne… Puis il est reparti. Il est déjà dehors, les clés en main, les vêtements et les chaussures de Frank fourrés dans un sac plastique. Son regard erre à travers la rue, en quête d’un gars à poil. Absurde ! Il faut chercher des lieux plus simples, plus logiques. L’agence. Il file vers le métro. Il peut y être en vingt minutes.
— C’est pas vrai, mais c’est pas vrai !
Il se parle tout seul. Il marche si vite : ses jambes sont en feu. Il ne peut s’empêcher de guetter l’éventuelle apparition de Frank, nu. Complètement absurde ! Le sac en plastique bat contre ses jambes, avec le poids des chaussures ; il embarrasse sa foulée. Vraiment…
— C’est pas vrai !!!
Quand tout cela avait commencé, quand il avait imaginé Frank en caleçon dans les toilettes de l’agence, ça avait changé l’image qu’il se faisait de son ami, ça l’avait davantage humanisé ; lui, un homme si élégant, un peu solitaire, souvent sur son quant-à soi, mais capable néanmoins de se confier. Lui, un type sensible, qu’il faut amener vers une relation de confiance — un peu frimeur, un peu séducteur, seulement dans le cadre de la conversation privée. Sinon discret, attentif… Raphaël se rend compte de l’amitié qu’il lui porte.Vraiment, un gaillard aussi sympathique, ça ferait mal qu’il disparaisse.


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