mercredi 10 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 10

Ils descendent à la station Port-Royal. Puis, marchant quelques mètres, ils parviennent à l’immeuble de Frank, dans l’avenue de l’observatoire.
— Tu n’es jamais venu chez moi ?, dit Frank pour la forme, alors qu’il compose le code secret (connu pourtant de tous les distributeurs de prospectus).
Le hall de pierre polie et de miroirs résonne quand se ferme la lourde porte. Frank vérifie machinalement sa boîte aux lettres. L’ascenseur est vieux, la cage est de grillage peint en vert ; il monte en grinçant jusqu’au troisième étage. Frank tire ses clés et ouvre sa porte dont la serrure semble avoir été récemment fracturée.

— Tu as été cambriolé ?
— Hein ? Oh, non, pas exactement… Tu bois quelque chose ? Martini, Pastis, vodka à l’herbe de bison, kir…
— Pff… Je n’sais pas… Kir royal ?, demande Raphaël.
— Euh, kir royal, t’es sûr ?
— Non, j’déconne… J’ai dit ça comme ça…
— Non, mais je peux… Je dois avoir une bouteille de champ’, si tu te sens capable de la boire à deux…
— Oui, ça se garde pas, le champagne… Mais tu vas quand même pas déboucher le champagne ?
— Bon alors ?… Oui ? Non ?… Champagne ou pas champagne ? C’est quand même une occasion : la première fois que tu viens.
— Bin ok !, Raphaël ouvre un large sourire, puis prend un air songeur, inspectant en se baissant les différentes prises du salon. Dis, tu… Euh… Je peux mettre mon portable à charger quelque part ?
Depuis son meuble à liqueurs, Frank tend un doigt dans une direction aléatoire dans un premier temps, puis vers le couloir :
— Dans la salle de bains, la prise pour le rasoir électrique.
Raphaël, se rendant vers la salle de bains, fait un bref constat : c’est grand chez Frank, la décoration est très soignée ; c’est bien rangé… Pas de traces d’un cambriolage… La moquette est souple et d’une pâleur beige immaculée. Des lampes surplombent des tableaux de paysages champêtres, un peu anglais ; on dirait du Gainsborough (Raphaël a fait ses lettres et ses musées). Il y a indéniablement de la personnalité de Frank dans cet appartement ; mais il y a aussi quelque chose de plus pesant, de plus ancien : l’appartement devait appartenir à ses parents. Ah, voilà la salle de bains : clean, blanche et lustrée, refaite à neuf récemment, quelques cheveux par terre… Ici, la prise où Raphaël branche son portable. Il en profite pour se laver les mains. Frank lui a déjà dit que ses parents sont morts, qu’il a hérité… Il gagne dans les combien, Frank ? Plus de quatre mille, certainement… Quand il aura trente-quatre ans, Raphaël ne serait pas mécontent de palper la même somme… Héhé, un p’tit coup d’champ’ !

— Merci, dit Raphaël, cérémonieusement, en recueillant la coupe de kir royal qu’il prend entre ses mains en calice.
— C’est moi. Je suis soulagé de pas être seul… J’en ai profité pour lancer le dîner. J’ai la dalle. Côtes de veau et tagliatelles, ça t’ira ?
— Nickel.
— Avec un peu de parmesan…
— Oui, merci… parfait.
Frank est un peu songeur, puis son sourire s’élargit et il rit :
— Bon, je vais te raconter ce qui m’est arrivé… C’est… assez énorme.
Face à l’air troublé de Raphaël, il précise :
— Ça a un rapport direct avec ce que nous avons vu tout à l’heure… Bon… Voilà : tu te souviens le matin où je t’ai demandé dans les toilettes, où je t’ai demandé de m’aider…
— Oui, je ne vois pas comment j’aurais pu oublier…, dit Raphaël pour lancer le récit.
— Bien… Ce matin là, je n’ai pas eu un quelconque accident de café… Tu n’y avais pas cru, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment… On ne peut pas dire que c’était très crédible…, sourit pour lui-même Raphaël. Un instant de réflexion, puis il croit avoir compris le sens de la révélation de Frank, il en est stupéfait ; il coupe son ami qui s’apprête à parler : Oh ! y aïe aïe !!! Non !? Je ne suis pas sûr… Tu étais invisible… ?
— Non, j’étais nu… C’était pour ça, les fringues…
— Oui, non, tu… Pardon, je raisonne trop vite… C’est vrai : en quoi ça changerait quelque chose de mettre de nouveaux vêtements…
— Attends, je vais retourner le veau.
Frank se lève, va retourner les escalopes de veau (qui ne sont pas des côtes de veau comme il l’avait annoncé distraitement) au moyen d’une fourchette ; il le fait précautionneusement, loin de la fourchette, par peur des éclaboussures brûlantes d’huile. Puis il plonge les tagliatelles dans l’eau bouillante.
— Ça va être bientôt prêt… Deux-trois minutes… Attends…
Frank se penche sur les escalopes de veau dont il observe la couleur. Il appuie dessus avec la fourchette, pour qu’elles soient bien grillées. Raphaël trépigne intérieurement d’impatience : la révélation tarde à venir. Il se précipite sur le placard que vient d’ouvrir Frank et se saisit des assiettes :
— Je mets la table !, dit-il.
Ils sont bientôt servis et attablés.
— Ce matin-là, j’ai eu un choc, reprend Frank. Il m’est arrivé le truc le plus, comment dire, bizarre, étrange, enfin… Enfin voilà : je me suis réveillé au bureau.
— Oh baad…, dit Raphaël, songeur. Et tu n’y étais pas le soir ? La veille ? C’est ça que tu veux dire ?… Tu avais disparu, puis réapparu au bureau ?
— Exactement. Il était sept heures environ… Je me suis réveillé, à poil, en vrac au pied de mon bureau.
— À poil ? Non ! Heu… Raphaël met son poing devant sa bouche pour cacher un irrépressible besoin de sourire.
— Tu te mets à ma place ? Et là, depuis qu’on a vu ce qu’on a vu… ça fiche la trouille… j’ai peur que ça se reproduise…
— Mais ce jour là, quelqu’un t’a vu ?
— Personne. Non mais tu sais : je suis assez vite allé me planquer dans les toilettes, parce qu’il y avait des femmes de ménage… J’avais juste pu mettre mes tennis, tu sais ?
— Ah oui, celles aux couleurs antillaises… Ohlàlà… Je t’imagine… façon ninja, en infiltration !… fwouh, fwouh ! , mime Raphaël avec ses mains et sa fourchette.
Il est si impressionné par les images qui lui viennent qu’il en oublie la gravité de la situation. Frank sourit pitoyablement aux pitreries de son ami. Raphaël se reprend :
— T’imagine, ce qu’on est en train de raconter, si quelqu’un nous entendait ? C’est incroyable cette histoire… C’est pas possible…
— Ne m’en parle pas…
Frank est pris de vertiges. Chaque fois que sa pensée se concentre sur l’aspect inexplicable, prodigieux, de son problème, c’est comme s’il se trouvait au bord d’un gouffre insondable, béant, dont la noire profondeur l’appellerait, magnétique, attirante — une main qui le tirerait par la poitrine vers le vide mortel…
— Pardon, dit Raphaël. Raconte-moi la suite.
— Eh bien, la suite : tu m’as sauvé. Et puis… tu as eu la délicatesse de ne pas me demander la vérité. C’est incroyable, tu n’as pas admis ma justification, et pourtant tu as laissé couler comme si tout était très naturel… Je me suis senti con avec mon excuse foireuse…
— Attends un peu. Si je résume, pour en revenir au cœur du problème, tu penses que tu disparais pour réapparaître ailleurs ? À poil ?
— Non, je n’en sais rien : quand j’ai chaud, je dors à poil… Mais ça ne m’est arrivé qu’une seule fois : je ne sais même pas si c’est vraiment une question de transfert… j’ai quand même peur de disparaître vraiment…
— Et c’était au boulot : pourquoi ? Ça n’est pas que tu devais en avoir envie…
— Si je savais… Et tout à l’heure, quand j’allais disparaître, où penses-tu que je serais allé ?
— Euh… Peut-être chez toi. Ce serait le plus logique, dit Raphaël en se mâchonnant la lèvre inférieure.
— Comment en être sûr ?
— Tu as raison : on ne peut pas anticiper sur quelque chose d’aussi invraisemblable…

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