Devant l’écran pâle de son ordinateur, encadré des bureaux de ses collègues, Frank vérifie par intermittences la fermeté de ses mains, de son visage. Il consulte un message dans sa messagerie et, sitôt le document fermé, se plaque la main sur le visage ou sur le torse. Il tente de se mettre au travail. Il ne parvient pas à arrêter ses pensées sur le plus simple travail. Il fait jouer ses orteils dans ses chaussures pour s’assurer que ses pieds ne sont pas en train de s’évanouir. Il raisonne ainsi : en étant attentif et bien conscient de soi, il restera maître de son corps. Il ne nourrit plus le moindre soupçon sur un quelconque complot quant à son transfert, un matin de début juin, nu, jusqu’à son bureau : il s’est fait le coup à lui-même. Cet effacement du corps, à n’en pas douter, est le prélude d’un déplacement vers ailleurs. Il observe brièvement ses collègues : pas un n’a remarqué ses frottements, ses palpations du corps auxquels il s’adonne avec angoisse. Et les voilà qui s’entre-proposent une pause cigarette.
Seul à son poste, il se touche plus encore qu’en leur présence. Il ressent pourtant toute la pesanteur du corps, jusque dans ses développements rabelaisiens : son ventre gargouille et s’active sous l’effet d’une angoisse profonde et douloureuse. S’il allait se dissiper pour parvenir ailleurs, il devrait se sentir à tout le moins léger, libéré. Mais où son effacement du lieu présent le conduirait ? Et s’il disparaissait tout bonnement pour ne jamais réapparaître ?
Sous ses mains, la peau de son visage devient grasse, un peu acide ; ses mains elles-mêmes sont moites ; son cuir chevelu le démange. Il se frotte les yeux qui se mettent à le brûler. Ses narines le démangent. Il ressent toute la gêne du corps. Mais il y a aussi, dans cette situation inédite, impossible, une légère excitation ; quelque chose palpite fort, qui répond à son cœur. Quelque chose monte en lui qui ressemblerait au mot Destin, le sentiment d’avoir une maladie ou un pouvoir unique, irréel. S’il y pense avec inconscience et optimisme, il ne tient plus de joie ; cela explose dans sa poitrine, provoque de délicieux vertiges… mais sitôt après le prend une involution terrifiante : il plonge dans l’angoisse douloureuse des condamnés à mort.
Un mail de Raphaël le prévient qu’ils pourront discuter ce soir, il rejoindra son amie plus tard. Cette perspective apaise légèrement Frank. Les heures restantes, il les passe à faire semblant de travailler et à constater sa tangibilité. Elles sont longues et aussi terrifiantes qu’ennuyeuses.
Le signal clignotant de sa messagerie s’active pour la énième fois ; il ouvre le message qui le libère enfin de son angoisse :
RE: à quelle heure qu’on se casse ?! 23/06/09 18h52
Raphael.Lucien A Frank.Corgan
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Tout d suit !!! Tu fais signe quand tu passes devant mon bureau !
Frank prend ses affaires, éteint son ordinateur et file entre les open spaces de verre jusqu’à celui où Raphaël se tient, la tête penchée sur une feuille et biffant, un feutre bleu en main, une feuille imprimée.
— Ah ! Déjà ! J’arrive tout de suite, fait-il.
Il fourre à la hâte ses écouteurs dans sa sacoche, se carre son béret en tweed He-Casual sur la tête et lance un grand sourire qui se veut rassurant.
En silence, ils font le chemin jusqu’à l’ascenseur, saluent des collaborateurs, descendent les sept étages. À l’air libre Raphaël se penche en arrière sous le soleil et émet une onomatopée de satisfaction.
— Oui, il fait beau, confirme Frank en souriant faiblement. Et en plus, il fait bon, pas trop chaud…
Le bruit de la circulation couvre un peu leurs voix. Ils se dirigent vers la station de Metro La Motte-Piquet Grenelle.
— J’ai pensé à ton truc, ce qui t’arrive... En fait, je sais pas comment te le dire… Non, ça ne va pas vraiment t’aider…
Raphaël serre le poing contre son plexus.
— C’est flippant…, dit-il. Moi, j’crois un peu en des choses : les coïncidences, tout ça… Peut-être un peu en Dieu, mais rien de vraiment assumé. Enfin, je n’y croyais pas, tout en y croyant un peu.
Il réfléchit un instant et puis :
— Pour moi, Dieu, c’était surtout la voix de ma mère…
— Je ne crois pas du tout en Dieu, dit Frank.
Il hésite, se serre la main gauche entre les doigts de la droite.
— Mais en fait, je te parle de Dieu… Mais c’est la première fois que je vois un truc pareil. En attendant la fin de journée, je n’arrivais pas à travailler…
— Moi pareil, dit Frank.
— J’imagine… Enfin, je pensais à toutes les lois physiques… J’ai pas fait un bac S, mais ça semble un minimum clair… enfin, je n’y comprends plus rien… et j’ai pensé un peu à Dieu, puis beaucoup… Et puis, je me suis dit, franchement… quel rapport ?
— Merci, sourit Frank avec aménité. Quel rapport avec Dieu ?
Un silence étourdissant se substitue à leurs voix. Les pigeons s’écartent sur leur passage. Ils parviennent au Boulevard de Grenelle, avec son Metro aérien.
— En fait, il y en a un : si tu peux disparaître, alors il n’y a plus de raison que le paradis n’existe pas.
— Merci de mettre les pieds dans le plat, tu m’envoies déjà ad patres ?
Frank s’offusque un instant, son visage devient grave. Raphaël se sent le ventre retourné d’inquiétude.
— C’est ça que je n’osais pas te dire… J’ai peur que tu disparaisses complètement.
— Je ne crois pas vraiment que c’est ce qui arrivera, fait Frank. C’est encore plus mystérieux que ce que tu avances… Je ne t’ai pas encore tout dit.
— What ?
Raphaël est bouche bée. Frank savoure la surprise de son ami et, en cet instant, il se sent un enthousiasme débordant : ce qui lui arrive est un tel bouleversement ; c’est unique au monde. Peut-être n’est-ce pas si grave, après tout. Il s’agit d’être à la hauteur… Mais il se sent une telle faiblesse dans les jambes, alors qu’ils montent de conserve les escaliers de la ligne 6 ; il se fait la promesse intenable de veiller à ne jamais se désintégrer. Il essaie de fixer ses sentiments… Ceux-ci oscillent comme un pendule fou entre le désir de maîtriser un pouvoir surhumain et l’effroi le plus glacé, le plus morbide, d’échapper aux lois d’incarnation physique ; il y a aussi l’inquiétude, plus contingente et cependant terrible, de la mésaventure d’un nouveau voyage non voulu.
— Tu me raconteras ? Une fois chez toi…, tente Raphaël.
— Oui… Mais là, j’ai envie juste envie de parler d’autre chose… De me distraire…
Après un instant, Raphaël se départit de sa mine sérieuse et lance :
— En ce cas, je crois que c’est le moment pour toi de me donner enfin ton top trois…
— De quoi ?, s’étonne Frank, étourdi, alors qu’il sait très bien ce que veut dire son ami.
— Eh bien, des filles de l’agence !, sourit Raphaël.
L’instinct est bien fait : Raphaël n’avait pas exactement réfléchi où amener la conversation, ça lui était venu comme ça ; et, discutant des avantages et des caractères des femmes qu’ils côtoyaient chaque jour, Frank oublia son mal mystérieux jusqu’à son appartement.
Seul à son poste, il se touche plus encore qu’en leur présence. Il ressent pourtant toute la pesanteur du corps, jusque dans ses développements rabelaisiens : son ventre gargouille et s’active sous l’effet d’une angoisse profonde et douloureuse. S’il allait se dissiper pour parvenir ailleurs, il devrait se sentir à tout le moins léger, libéré. Mais où son effacement du lieu présent le conduirait ? Et s’il disparaissait tout bonnement pour ne jamais réapparaître ?
Sous ses mains, la peau de son visage devient grasse, un peu acide ; ses mains elles-mêmes sont moites ; son cuir chevelu le démange. Il se frotte les yeux qui se mettent à le brûler. Ses narines le démangent. Il ressent toute la gêne du corps. Mais il y a aussi, dans cette situation inédite, impossible, une légère excitation ; quelque chose palpite fort, qui répond à son cœur. Quelque chose monte en lui qui ressemblerait au mot Destin, le sentiment d’avoir une maladie ou un pouvoir unique, irréel. S’il y pense avec inconscience et optimisme, il ne tient plus de joie ; cela explose dans sa poitrine, provoque de délicieux vertiges… mais sitôt après le prend une involution terrifiante : il plonge dans l’angoisse douloureuse des condamnés à mort.
Un mail de Raphaël le prévient qu’ils pourront discuter ce soir, il rejoindra son amie plus tard. Cette perspective apaise légèrement Frank. Les heures restantes, il les passe à faire semblant de travailler et à constater sa tangibilité. Elles sont longues et aussi terrifiantes qu’ennuyeuses.
Le signal clignotant de sa messagerie s’active pour la énième fois ; il ouvre le message qui le libère enfin de son angoisse :
RE: à quelle heure qu’on se casse ?! 23/06/09 18h52
Raphael.Lucien A Frank.Corgan
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Tout d suit !!! Tu fais signe quand tu passes devant mon bureau !
Frank prend ses affaires, éteint son ordinateur et file entre les open spaces de verre jusqu’à celui où Raphaël se tient, la tête penchée sur une feuille et biffant, un feutre bleu en main, une feuille imprimée.
— Ah ! Déjà ! J’arrive tout de suite, fait-il.
Il fourre à la hâte ses écouteurs dans sa sacoche, se carre son béret en tweed He-Casual sur la tête et lance un grand sourire qui se veut rassurant.
En silence, ils font le chemin jusqu’à l’ascenseur, saluent des collaborateurs, descendent les sept étages. À l’air libre Raphaël se penche en arrière sous le soleil et émet une onomatopée de satisfaction.
— Oui, il fait beau, confirme Frank en souriant faiblement. Et en plus, il fait bon, pas trop chaud…
Le bruit de la circulation couvre un peu leurs voix. Ils se dirigent vers la station de Metro La Motte-Piquet Grenelle.
— J’ai pensé à ton truc, ce qui t’arrive... En fait, je sais pas comment te le dire… Non, ça ne va pas vraiment t’aider…
Raphaël serre le poing contre son plexus.
— C’est flippant…, dit-il. Moi, j’crois un peu en des choses : les coïncidences, tout ça… Peut-être un peu en Dieu, mais rien de vraiment assumé. Enfin, je n’y croyais pas, tout en y croyant un peu.
Il réfléchit un instant et puis :
— Pour moi, Dieu, c’était surtout la voix de ma mère…
— Je ne crois pas du tout en Dieu, dit Frank.
Il hésite, se serre la main gauche entre les doigts de la droite.
— Mais en fait, je te parle de Dieu… Mais c’est la première fois que je vois un truc pareil. En attendant la fin de journée, je n’arrivais pas à travailler…
— Moi pareil, dit Frank.
— J’imagine… Enfin, je pensais à toutes les lois physiques… J’ai pas fait un bac S, mais ça semble un minimum clair… enfin, je n’y comprends plus rien… et j’ai pensé un peu à Dieu, puis beaucoup… Et puis, je me suis dit, franchement… quel rapport ?
— Merci, sourit Frank avec aménité. Quel rapport avec Dieu ?
Un silence étourdissant se substitue à leurs voix. Les pigeons s’écartent sur leur passage. Ils parviennent au Boulevard de Grenelle, avec son Metro aérien.
— En fait, il y en a un : si tu peux disparaître, alors il n’y a plus de raison que le paradis n’existe pas.
— Merci de mettre les pieds dans le plat, tu m’envoies déjà ad patres ?
Frank s’offusque un instant, son visage devient grave. Raphaël se sent le ventre retourné d’inquiétude.
— C’est ça que je n’osais pas te dire… J’ai peur que tu disparaisses complètement.
— Je ne crois pas vraiment que c’est ce qui arrivera, fait Frank. C’est encore plus mystérieux que ce que tu avances… Je ne t’ai pas encore tout dit.
— What ?
Raphaël est bouche bée. Frank savoure la surprise de son ami et, en cet instant, il se sent un enthousiasme débordant : ce qui lui arrive est un tel bouleversement ; c’est unique au monde. Peut-être n’est-ce pas si grave, après tout. Il s’agit d’être à la hauteur… Mais il se sent une telle faiblesse dans les jambes, alors qu’ils montent de conserve les escaliers de la ligne 6 ; il se fait la promesse intenable de veiller à ne jamais se désintégrer. Il essaie de fixer ses sentiments… Ceux-ci oscillent comme un pendule fou entre le désir de maîtriser un pouvoir surhumain et l’effroi le plus glacé, le plus morbide, d’échapper aux lois d’incarnation physique ; il y a aussi l’inquiétude, plus contingente et cependant terrible, de la mésaventure d’un nouveau voyage non voulu.
— Tu me raconteras ? Une fois chez toi…, tente Raphaël.
— Oui… Mais là, j’ai envie juste envie de parler d’autre chose… De me distraire…
Après un instant, Raphaël se départit de sa mine sérieuse et lance :
— En ce cas, je crois que c’est le moment pour toi de me donner enfin ton top trois…
— De quoi ?, s’étonne Frank, étourdi, alors qu’il sait très bien ce que veut dire son ami.
— Eh bien, des filles de l’agence !, sourit Raphaël.
L’instinct est bien fait : Raphaël n’avait pas exactement réfléchi où amener la conversation, ça lui était venu comme ça ; et, discutant des avantages et des caractères des femmes qu’ils côtoyaient chaque jour, Frank oublia son mal mystérieux jusqu’à son appartement.


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