lundi 8 juin 2009

Le Corps transporté - chapitre 2 - partie 8

Dans le couloir, Raphaël rattrapa Frank.
— Bon, ça ne s’est pas trop mal passé, finalement…
— Oui, enfin, si ce n’est que je m’intéresse de moins en moins à mon travail.
— L’autre fois pourtant, tu m’as fait tout un laïus sur ton optimisme renaissant.
— Je suis optimiste dans mes rapports avec les individus ; mais permets-moi de douter de la société.
— Heu, heu, permission accordée…
Raphaël fronça les sourcils à l’approche de ce qu’il voulait vraiment dire :
— Mais tu sais quoi ? Tout à l’heure, en te regardant pendant ton discours, j’ai eu une hallucination bizarre…
— Dis toujours…
— Je ne suis pas le seul, ma voisine a fait une réflexion du même genre.
— Oui, quoi ? À la fin…
— Eh bien, c’était étrange, c’est comme si on pouvait voir à travers toi…
— Heu ! C'est-à-dire ?
Le regard de Frank sondait Raphaël en quête d’une marque d’ironie. Ils parvenaient juste aux ascenseurs où une foule de collaborateurs attendait de remonter.
— Autour d’un café, dit sommairement Raphaël.

Son visage, lorsqu’il avait dit cela, était curieux, un peu de travers.
Encadré de ses collègues, dans l’espace clos de l’ascenseur, entre des cloisons métalliques qui semblaient pousser les hommes vers l’intérieur, les coller les uns aux autres, le souffle un peu embarrassé, Frank s’offusquait de la remarque de Raphaël sur sa transparence. Il croisa son regard derrière les têtes des autres, un peu fuyant. Depuis quatre ans maintenant qu’il avait intégré Alizés Management, il faisait des efforts pour affermir son charisme. Il se laissait moins enfoncer par les plus expérimentés, il en remontrait même aux directeurs. Ce n’était pas un pied tendre comme Raphaël. Pour qui se prenait-il ? Il voulait jouer avec lui au coach ?
— Bon, ce café, grommela Frank, comme ils quittaient l’ascenseur à l’étage de leur bureau.
— Je te suis.
On pouvait voir à travers lui ; après tout, c’est peut-être un compliment : on comprenait exactement où il voulait en venir… Il y avait bien réfléchi, à son propos, malgré la fanfaronnade de Marc Alexandre : sa stratégie était limpide.

— Non, je veux dire… : on pouvait vraiment voir à travers toi ; comme quand on passe une main près de ses deux yeux… Euh, tu sais ? On a l’impression qu’on voit au travers d’un bout de cette main… Et en même temps l’un des deux yeux communique l’image du bout occulté…
— Tu as eu cette illusion d’optique ? C’est peut-être un effet avec le projecteur, et puis j’ai une peau tellement blanche… Sur fond d’écran blanc… J’en reviens pas… Tu n’as pas quelque chose de plus sérieux à me dire, avec cet air là ?
— Non, mais quand même…
— J’avais vraiment l’impression que c’était important…
— Ce que je veux dire… Euh… Ça paraissait plus réel qu’une illusion d’optique ; d’ailleurs, ça a fait presque peur à ma voisine.
— Je… Qu’est-ce que je suis sensé… Je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu as vu ?
Frank boit une petite goulée de son café, les sourcils froncés comiquement.
— Je ne sais pas… Tu as ressenti quelque chose en particulier, pendant ta présentation ?
— Non. Rien.
Frank se renfonce dans le canapé de l’espace dévolu aux pauses café. Les deux compères se regardent en silence.
— J’aurais dû ?
— Non, pas forcément… Enfin… Moi non plus je ne sais pas de quoi on parle. Juste que…
Ils restent en suspens. Ils retiennent leur souffle. Alors, dans le coin de son regard, Frank voit le bout de ses doigts puis sa main qui papillotent. Ses yeux s’arrondissent de surprise et d’effroi.
— Comme… Comme cela ?, dit-il en attirant l’attention de Raphaël sur sa main.
— Oui… Raphaël écarquille les yeux à son tour et s’approche. Comme cela !
Frank, de sa main gauche bien solide se saisit de sa main droite qui reprend aussitôt sa densité.
— Oh, baad… !
Raphaël interrompt son juron car Jérémie Moutin fait irruption avec son costume bleu sombre impeccable.
— Messieurs…, fait-il de sa voix pincée. Puis :
— Qu’est-ce qui est bad ?
Jérémie Moutin considère avec étonnement Raphaël, si près de Frank qu’on pourrait croire qu’il va lui prendre la main. Frank est pâle et regarde ses pieds. Les lèvres de Jérémie se tordent dans un sourire vicieux.
— Tu lui as mis un râteau, Frank ?, s’amuse-t-il, comme souvent déplacé et de mauvais goût.
— Y a vraiment des gens qui se mêlent de tout, dit Frank, glacial.
— Et qui ont les idées si déplacées qu’on se demande…, renchérit Raphaël ; mais sa répartie ne se développe pas, son imagination est toute mobilisée par l’étrangeté de ce qu’il vient de voir, pour la seconde fois (bien plus réel que sous le feu blanc du projecteur).
— Eh bien, chaude ambiance…, commente, maussade, Jérémie. Et de se défiler, renversant un peu de café sur sa main et maugréant.
Frank se redresse, consulte sa montre, rassemble ses deux mains pour s’assurer de leur consistance et dit :
— Bon, euh… Tu fais quoi, ce soir ?
— Bin, j’vois ma copine, fait Raphaël un peu bêtement.
— Tu as le temps de prendre un verre ? Mais pas en public…
— Je sais pas…, se referme un peu Raphaël.
— Il faut que j’en parle à quelqu’un, tu comprends ? Ca me fout les boules… Et il m’est arrivé un autre truc bizarre… Mais je peux pas en parler ici.
— Oui, d’accord, je comprends… Faut qu’j’appelle ma copine alors…
— S’il-te plaît… Je te paierai le taxi pour rentrer chez toi.
— Bon, j’te dis ça, je vais voir… le temps d’appeler… Ça ne devrait pas poser de problèmes. Bon, elle est un peu jalouse…
— D’ici là, je vais essayer de travailler… Je…
Frank, après un bref moment de ressaisissement, replongeait dans l’incertitude et l’angoisse.
Ils se quittent pour rejoindre leur espace de travail. Regardant du coin de l’œil son ami s’éloigner, Raphaël se fait la réflexion qu’il ne va pas encore disparaître ; au contraire, c’est comme s’il s’enfonçait, tant sa démarche est pesante, dans le sol.

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