mercredi 4 février 2009

Calopré, l'Ange d'amour

NOTE : Extrait des 1001 Bandits, récits illustrés de l'île de Dérim. Cette histoire est particulièrement salée ; âmes sensibles, s'abstenir... (Je vais encore rameuter tous les détraqués du net, avec ça, héhé...)

Dans la Jarre pleine, Cromar est derrière son comptoir, devant lui un homme est ramolli contre le bar.

A une table, un homme seul, soûl, délire :

(Je les ai bien vus tous les pédés qui s’enfilent des trucs pas nets. Je les vois, j’en vois tous les jours des gens comme ça, putain !
Non mais faudrait voir à me respecter… Ils te regardent de travers... Jamais un sourire, hein ?

Toujours, ça a été comme ça ! Les types qui venaient voir maman… Ils entraient, leur grand manteau tâchait l’ombre. A peine un regard pour l’enfant qui traînait dans leurs pattes. Ils voulaient la femme. Ils voulaient leur part de joie ! Mais ma mère, c’était pas une pute. Elle prenait pas d’argent. Elle aimait les hommes, oui. Les salauds, surtout. Eux, ils rechignaient pas à se servir. La porte, elle était ouverte. Ils rentraient comme ça ! Parfois, ils baissaient les yeux vers moi. « Ta mère est là ? », ils demandaient.

On habitait à Nojo... Nojo, j’aime bien cette ville. Mais une ville de bourgeois, alors pardon ! Que des gens bien culottés et proprets, mais pour dire un mot, pour être aimable, personne !

Des copains, jamais j’en ai eu ! Ça, ils se foutaient bien de la gueule des autres, tous. Moi, j’avais pas de père, pas de famille ; que ma mère. Elle me donnait des sous… Elle m’envoyait faire les courses pour elle dès que j’ai su marcher et porter des choses. Plusieurs fois j’me suis fait casser la gueule ; mais c’était des pédés, ils me frappaient parce qu’ils osaient pas dire qu’ils étaient amoureux, ouais. Ils voulaient mon cul, mais me frapper, c’était plus simple pour pas passer pour des pédés… Je rentrais bigné, les vêtements déchirés, mais c’était bien : ma mère me préparait un bain et elle me savonnait. Et le chouloulou, ouais, elle me le touchait bien. J’aimais bien ça ; j’étais pas un pédé, ouais !
Tu penses si je sais c’que c’est un sexe de femme, mais les gens savent pas… L’amour, ils connaissent pas ça !

Ma mère, un jour, elle m’a donné un bâton avec des clous plantés dedans. Elle m’a dit si les gens y voulaient m’embêter, me prendre des sous, je pouvais les taper avec. Et sur le chemin du pâtissier, je vois une bande de gamins. Ils étaient habillés tout en blanc, c’étaient des p’tits talaves, des mécréants. Ils se moquent de moi, parce que j’suis tout seul, ils disent. J’ai pas d’amis, ils disent ! On peut t’prendre ton argent, ils disent ! J’ai serré les dents et j’suis rentré dans l’tas ! Je te leur ai fait sauter la peau des visages avec les clous retournés de mon bâton. Du sang partout ! Ils ont fini par me le prendre, mon bâton, et ils ont essayé de me faire la même chose. J’étais en boule. Les passants se sont mis à crier. Ils nous ont séparés. Les mères talaves ont accouru, elles disaient des malédictions, ah ouais, fallait pas toucher à leurs petits, putain !
Un beau scandale ! Tout le monde a dit que c’était de ma faute... Ils me montraient du doigt, fallait pas que je repasse ici, c’était pas un quartier pour moi ! Furieux, j’étais ! Contre le quartier, contre les enfants pédés, contre leurs mères et aussi contre ma mère qui n’était pas là pour me défendre. Fâché tout rouge. J’ai giflé ma mère. Elle a pleuré. Mais elle avait qu’à pas me laisser seul ! Merde, à onze ans, c’est trop… compliqué ! J’lai frappée, ma mère… Mais attention, hein, quand j’ai vu qu’elle pleurait, je lui ai fait plein de baisers. Elle m’a donné ses seins pour que je me calme. Ils sont bons les seins de maman. Ça me calme toujours.

Merde, maman… Pourquoi t’as fait ça, hein ?
Tu m’as forcé à voler ? Je me souviens plus… C’est venu tout seul. J’aimais ça, la peur. Pas au début, la peur.
Mais après tant de vols, un jour, je me suis fait voir par le droguiste. Ah, on croit que les yeux sont nulle part, mais ils sont partout ! Il m’a vu et il m’a pas raté. Par les cheveux, et calotte sur calotte ! Et la table ! Ah bin oui ! Les enfants, ça encaisse bien ! La raclée bien giclée.
Après ça, la peur, ouais. La frousse tremblante. Ah, on tremble quand on vole en cachette. Tout seul, j’étais, avec ma peur. Il fallait que je tienne jusqu’à la maison, pour les baisers de maman, et sa chaleur. Jusque là, les regards, le grand filet des regards, passer entre les mailles. Et mes jambes tremblaient, mes bras, parfois je pouvais plus marcher tellement j’avais peur, mes jambes deux tonnes… Et quand on bouge pas dans la rue, les gens vous regardent ? Les yeux baissés, je savais pas. Et ça me retenait là, au milieu des ennemis.
Ma mère m’attendait et pt’êt’ qu’elle passerait sa langue sur mes paupières ou sur mes lèvres, en cadeau. Pt’êt’ un bain avec elle, et ses bras gentils.
Toujours comme ça les vols. La peur. Mais c’est bon la peur, les gens se plaignent, moi j’me plains pas ! Mais voilà, les gens, c’est des pédérastes ! Heureusement que maman m’aimait !
Ouais elle m’aimait, même qu’on faisait l’amour ! Avec les autres c’était du jeu, avec moi c’était l’amour. Elle me le disait tout le temps ! Merde, c’est simple ! Y en a qu’ça gêne, bin j’vois pas ! C’est bon, puis c’est de l’amour ! C’est quand même pas comme si c’était mon père ! D’ailleurs, j’m’en fous ! J’ai pas d’père ! Même qu’on faisait l’amour tous les soirs ! Ouais, bin les pédés, y peuvent pas en dire autant ! C’est la seule que j’ai aimée.
Quand je rentrais de mes vols ; je lui racontais mes exploits et j’avais ma gamahuche au chouloulou, ouais, et puis un bon goûter avec ça : de la confiture, de la brioche, un verre de lait. Tu aimais bien ça, maman, que je te raconte ma journée. Tu me faisais des compliments. Oui, c’est vrai que je suis doué. Personne ne me remarque. De toute façon, tu le sais : je suis invisible !

Si j’en ai tué des gens ? A la pelle, au couteau, au poinçon, au sécateur, au fusil, avec les mains aussi ! De toute façon, c’était pas des gens suffisamment bons, ils n’avaient pas d’amour à donner.
En dehors de la ville, après les lavoirs, il y avait un sentier au bord de la rivière, et plein de buissons. Passée une certaine heure, les baiseurs le prenaient pour se cacher, faire des choses. Moi, je les attendais ! J’essayais d’apporter des armes différentes, pour m’entraîner. Bin maman, on en a retrouvé des gens au bord de la rivière ! Le choulou coupé, les cous tranchés, les seins déchiquetés ! J’ai tranché tout ça ! Parce que les gens, ils croient pas à l’amour ! Ils font ça n’importe comment, et ils disent des gros mots ! Quand ils se sautent dessus et qu’ils font des ruades en grognant, non mais regarde ça maman ! On n’est pas des animaux ! Tout ça manque de tendresse, d’amour ! Les femmes crient. Les pédés baisent comme des violeurs, c’est des pédés : ils les aiment pas les femmes, ils veulent juste les faire crier ! Moi je sais que c’est pas ça l’amour !
Maman elle m’a dit le sperme c’est sur le ventre pour montrer la gentillesse, sur le ventre et on caresse.
L’amour, moi je sais… C’est les larmes, c’est le sperme, c’est le sang qui coule en silence sur les jambes, sur le ventre. Je dois leur montrer ce que c’est l’amour, à tous ces pédés dénaturés… Je dois toujours tout leur montrer. Quand ils pleurent, je sais qu’ils ont compris. Mais je peux pas les sauver, même s’ils ont compris. Sinon, c’est moi qu’on attrapera. Allons, maintenant, il faut mourir… Tu as une mère qui t’aime ? Est-elle au Royaume Mangé ? Tu vas la retrouver, allons, du courage. Un verre de lait !

Maman, je suis rentré. Embrasse-moi. Je t’ai apporté la tête d’un homme qui t’a fait mal… Donne-moi un verre de lait.
Non ! C’est faux ! Tu ne l’aimais pas ! Il t’a fait crier. Tu ne l’aimais pas, maman… Je t’ai amené sa tête pour que tu lui dises adieu. Et puis, il en baisait une autre, maman. Celle-là, je l’ai jetée à la rivière. Oui, c’était facile.
Je fais ce que je veux.
Toi, tu restes à la maison. Je vais nous chercher des plats à l’auberge. Tu veux quoi ? Je préfère les joues au vinaigre… Des pommes de terre, oui. Des échalotes ! Je reviens tout de suite…

Pourquoi tu as fait ça maman ? Les gendarmes… Hein, pourquoi ? Je ne les baise pas, les hommes, moi. Je te protège, maman. Ils t’ont convaincue de me dénoncer ! Je le sais. Ils t’ont torturée. Ils t’ont souillée. Les gendarmes, ils l’ont abîmée à jamais ! Maman. Je voulais la sauver. Si j’ai blessé des gens, toujours pour aider. Je suis un gentil garçon, c’est vrai, tu me l’as toujours dit. Un verre de lait !
Maman ! Tu es morte, c’est normal ! Il faut bien. C’est toujours comme ça. Je l’ai juré sur tes seins, maman. Tout le temps, à l’Heure des Mangés, je te retrouve. Tu me combles d’amour, maman. Un jour, je te rejoindrai pour de bon. Mais d’abord, je dois montrer aux gens l’amour !

Je leur expliquerai, maman. Ils comprendront que sans l’amour, l’homme est un animal ou un pédé, et l’homme c’est pas ça ! Je leur expliquerai et s’ils comprennent pas, je les tue ! Je ne t’ai pas tuée, maman, c’est pas vrai ! J’étais pas jaloux… Je voulais juste te prouver que je t’aime. Un verre de lait !)

Dans la Jarre Pleine, le client au comptoir suffoque, il murmure à Cromar : (Merde, t’as entendu ça ? Il est complètement secoué, ce jeune. Il me fout la trouille…)
Cromar : (Hein ? Que… Non, je n’écoutais pas… Je pensais à cette jolie chanson, tu sais :
Bouge, ma douce,
Tes reins qui roulent
Dans le soir
Boivent mon regard
A jamais…)

Hors champ : (Un verre de lait !)

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