Milo, Kouhoun et Kaadji sur le touk, illustration d'Oscar BraquePuis ils nous demandèrent si les françaises étaient faciles à séduire ; ils furent quelque peu désappointés de notre impuissance à répondre à cette délicate question. Alors qu’Oscar et moi livrions maladroitement un peu de nos histoires amoureuses, ils s’enhardirent et daignèrent nous raconter à deux voix ce qui formait l’essentiel de leur vie sentimentale : leur amour pour Onja.
Nous découvrîmes que l’art du récit est très approfondi chez les Talaves. Quand un personnage féminin est présenté, il est décrit avec une application toute particulière. Nous sûmes tout de l’apparence d’Onja et de son caractère. Nous sûmes toutes les nuances de sa peau, la forme précise de son visage, de son nez et de ses pommettes ; sa bouche eut droit à un chapitre et des exclamations des deux messieurs ; ses cheveux reçurent aussi une fine apologie, très circonstanciée selon qu’il se fît plein jour ou qu’une lumière plus colorée vînt jouer dans ses boucles. Ils firent revivre cette jeune femme deux heures durant. Nous apprîmes aussi sa mort, très brièvement. Leur récit nous toucha comme rarement Oscar et moi avions été touchés. C’était une histoire de triangle amoureux. Une rivalité presque meurtrière entre les deux hommes, amis d’enfance ; Onja avait tout fait pour les réconcilier, mais leur jeunesse brutale avait eu raison de ses douces tentatives. Fatalement, la rivalité avait résulté en un combat qui était la cause de la cécité de Milo. Et puis, c’est Kaadji qui avait obtenu la longue promesse d’Onja et qui avait eu d’elle un fils : Kouhoun.
Kaadji avait pris soin de Milo, devenu aveugle, lui demandant même de s’installer dans la maison conjugale, partageant tout, à l’exception d’Onja.
Quelques années plus tard, Onja était tombée malade et la fièvre l’avait emportée.
De ce récit émouvant, je parvins à amener la conversation sur le sujet de la religion.
Le soir et le vent étaient tombés. Les lanternes de la ville clignotaient, faibles lucioles au fond de la baie. On alluma un fanal sur le touk et l’on fit griller quelques poissons sur la chair desquels on saupoudrait une fine épice avec un peu de sel. Pour dire la religion, eux disaient « les légendes ». Il y avait un réseau de croyances, un mélange de superstitions et de mythologie. C’était un ensemble d’histoires faciles à saisir et qui forçaient l’imagination par des images très fortes !
Pour les Talaves, le séjour des morts est ainsi le vagin d’une déesse : la déesse Lyvath. C’est une femme-enfant aux mèches noires. Sa peau est froide, son étreinte est glaciale et son vagin est le dernier refuge où trouver enfin de la chaleur. Une chaleur sombre qui soustrait ses amants et ses maîtresses au monde. Un lieu petit et immense, où le trépassé peine à retrouver ceux qu’il aimait, car la volonté lui est enlevée, tout ainsi que dans le labyrinthe des rêves.
Kaadji nous expliqua que les légendes se racontaient lors des chudamilihi, les veillées magiques, à la lueur des lanternes. Et c’est une de ces nuits de veillée que nous vivions, en mer, pour notre premier soir en terre étrangère, Oscar et moi. Quelle chance nous avions ! La fraîcheur maritime dissipait l’extraordinaire chaleur de la journée. J’écoutais Kaadji et Milo et aussi Kouhoun qui m’apportaient des récits qu’aucun terrien avant nous n’avait entendus !
Ce fut Kouhoun qui vint interrompre nos palabres sur le vagin de Lyvath ; ce n’était manifestement pas son mythe préféré. Il dit que le plus intelligent de tous les dieux était Milik le taquin. Jeune garçon adroit, fin pêcheur et amateur de farces parfois violentes, ce Milik représentait l’immense pouvoir de la jeunesse dans l’ancienne civilisation talave. Milo s’employa à réduire l’importance de ce dieu qui n’était plus qu’un fétiche qu’on priait avant une bonne pêche. De la conversation dans son ensemble, il transparaissait un affaiblissement de l’autorité de ces dieux, du moins sur nos deux lascars qui y faisaient souvent référence comme à des superstitions.
Mais continuons l’inventaire des dieux talaves. Ces dieux font comme les personnages d’un petit village, ou d’une famille, c’est un genre d’allégorie.
Il y a les chefs Talareh-soun (le père Talareh) et sa compagne Tamahé (mahé signifiant « mère »), ils forment un couple condensant de nombreux pouvoirs ; ils représentent aussi l’alliance des contraires : le père feu et la mère eau. Ils sont souvent dessinés comme une seule entité soudée par le milieu du corps, et les quelques légendes relatant une séparation de ce couple puissant sont toutes des histoires de catastrophes : incendie, massacre, ouragan…
Il y a, nous les avons précédemment évoqués, leurs enfants Milik et Lyvath. Milik concentre l’astuce, la chance et la joie : trois valeurs transmises à trois des quatre grandes familles talaves. Lyvath est effrayante, mais elle n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus effrayant dans la mythologie talave…
Nous avions déjà souligné l’attention portée par nos hôtes à leur récit ; eh bien, pas moins de quatre dieux portent la marque du souci permanent de la continuité du récit individuel et collectif.
Il y a Paltag : l’oiseau, la plume ou la main du destin.
Il y a Firkareh, qui a la forme d’un pied avec des dents ! Mais qui est aussi parfois représenté comme un homme qui tombe le nez par terre. Ce dieu terrible est la cause de ce qui advient par accident.
Il y a Shouwoureh, le dieu des conteurs, à la bouche en immense cul de poule, dont le souffle porte au sein des humains les légendes anciennes et récentes
Il y a, enfin, Lomandé, déesse dont l’oreille profonde capte et entraîne dans l’oubli.
Ces dieux sont des cousins ou peut-être des oncles, solitaires et presque toujours fâchés les uns avec les autres. Ils fonctionnent un peu par paire : Paltag et Firkareh se livrent une bataille au-dessus de la tête des vivants ; Shouwoureh et Lomandé se disputent le souvenir des morts.
Shouwoureh est le dépositaire de l’essentiel des valeurs positives liées au récit. Paltag est un dieu ni positif ni négatif, mais il est si vieux qu’il n’a plus beaucoup de pouvoir, laissant les hommes livrer un combat cruel contre le plus terrible dieu : Firkareh. Très nombreuses sont les histoires visant à ridiculiser ce dieu : qu’il tombe d’une marche, en glissant sur un poisson, ou qu’un autre dieu se moque de son apparence ou de son odeur pestilentielle chaque fois qu’il a commis un méfait. Mais hélas, son pouvoir ne s’est jamais épuisé, toujours plus imprévu, plus sournois : sur chaque malheur, il laisse son empreinte dentée. Quant à Lomandé, elle est bien celle qui, en définitive, survivra à tous. Son oreille, simplifiée selon un dessin d’escargot, est tout simplement ce qu’il restera de l’univers quand le monde aura disparu.


