lundi 12 mai 2008

Derim 3 - rencontre de Kaadji et Kouhoun - en mer

Nous laissâmes bientôt les vieillards à leur service public et reprîmes notre visite du village au bras de l’aveugle Milo.
« Plus loin, vers le Morne vert, il y a une maison un peu à l’écart du village. », dit-il. Et il nous conduisit avec l’assurance d’un homme parfaitement voyant.
C’était une jolie maison à deux étages. Un gaillard d’une trentaine d’année fumait la pipe sur un tabouret, devant les ghindrès. Ses vêtements étaient colorés, ce qui différait de la mode locale. Un jeune garçon de six à huit ans jouait : une petite barque en bois et un poisson en verre dans chaque main. Il se racontait une histoire.
Milo nous présenta à l’homme : Kaadji, et son fils Kouhoun.
Kaadji n’avait pas l’air du plus agréable des hommes ; mais il était perméable à la séduction de son ami. Bientôt, il nous regarda en plein visage, Oscar et moi ; puis il montra la barque que tenait son fils et dit : « touk ! »
Milo précisa : « il accepte de nous emmener faire une balade sur son touk pour vous montrer la côte.
— Super ! OK ! »
Décidément, notre voyage en contrée inconnue se goupillait bien : des paysages enchanteurs, une mer clémente à l’eau délicieuse, des indigènes plaisants et aux mœurs typiques, une promenade en mer. Oscar louchait sur la pipe de Kaadji. Il me lâche, une intonation bizarre dans la voix : « ça fera quel effet si je sors mes clopes ?
— Ils vont peut être vouloir goûter, qui sait. Mais il n’y a aucune raison de t’empêcher de fumer devant eux…
— Ouais. C’est ma pudeur d’étranger.
— Pour des cigarettes ?, haha !, m’esclaffai-je.
— Vous dites quoi ?, nous interrogea Milo qui ne comprenait pas notre langue quand nous parlions français.
— Désolé, s’excusa Oscar dans la langue de Dérim. Nous avons le caractère naturellement timide. Aussi, nous réalisons le poids de votre regard et nous nous inquiétons : nous ne voulons pas vous déplaire.
— Nous vous avons donné des preuves de notre bienveillance, avança Milo.
— Tout à fait, repris-je. Ce qu’Oscar veut dire, c’est que nous discutions de détails qui impliquent notre délicatesse vis-à-vis de nos hôtes.
— Haha !, s’illumina Milo. Vous êtes de très braves gens ! Mais ici, nous ne nous soucions guère de la politesse… Nous avons quelques traditions très respectables, que nous nous amusons les premiers à tourner en dérision. Une seule chose nous inquiète : que les deux grands pays cherchent à nous soumettre. Ça, nous ne le voulons pas.
— Les deux grands pays ?
— Au-delà des collines, il y a le Redor. Nous, à Talava, nous avons des cousins un peu partout. Il y a deux autres villages comme Talava, le long de la mer. Les gens des deux grands pays ne nous apprécient guère. »
Je ne trouvai pas de mot pour « racisme » dans la langue de Dérim. Oscar demanda des précisions :
— C’est une différence politique ? vous souhaitez la liberté ? non, ce n’est pas ça, vous ne parlez pas la langue de Dérim… C’est une différence d’origine ?
— Je crois que c’est cela. Nous traînons une réputation de pirates, de voleurs. Mais c’est faux ! »
Ils se tourna vers Kaadji pour lui relater notre conversation. Kaadji lança quelques mots dans la seule langue que nous comprenions ici : « oui, j’ai compris vos préoccupations. Vous êtes curieux des cultures. C’est bien. »
Il abandonnait son dialecte pour nous donner des bons points…
« Je vais vous montrer mon touk ! », dit-il fièrement.
« Purée, on dirait un Corse, grommela Oscar alors que nous arpentions la sente qui descendait jusqu’au port. Le gars fait semblant de ne pas parler la langue que tout le monde parle… et quand tu te rends compte qu’il la maîtrise, tu oses à peine le regarder dans les yeux, ce que lui ne se prive pas de faire… »

Kouhoun, l’enfant, s’accrochait à nos pantalons sans aucune gène. Il tirait dessus pour en éprouver la solidité. Il avait une peau de miel et ses vêtements étaient à peine tâchés. Tous les gens que nous avions vus étaient très propres, comme ce gosse. Mais Kaadji, lui, avait un air négligé qui le différenciait des autres : il n’était pas rasé, ses sourcils étaient d’une noirceur intense. Son compère aveugle avait le visage barré d’une cicatrice légèrement rose.
Parvenus au bord de l’eau, Kaadji s’approcha d’une machine qui ressemblait à des rouets de fileuse mis en batterie et peints de toutes les couleurs. Il actionna une manette parmi les autres et mit en branle une manivelle. La poulie couinait malgré l’huile qui l’imprégnait. Là-bas, un bateau s’approchait parmi d’autres, tiré par le fil qui le reliait à terre. Etant d’une nature portée à la mise en question des systèmes, je me demandai comment ce mode de rangement des bateaux, en apparence simple et intelligent, n’aboutissait pas à l’entortillement des fils au gré des marées et des courants, à la collision des bateaux…
Quand nous eûmes pris place à bord, je compris : l’autre côté des bateaux était relié à un réseau de poulies aménagé sur un récif au centre de l’anse. Il n’empêche, la manœuvre pour se dégager du port à poulies fut longue et fastidieuse. Plus près du centre du village, quelques bateaux étaient amarrés aux pontons, ceux-là devaient être privilégiés. Milo nous apprit que seuls les marins qui faisaient métier de la pêche avaient l’autorisation pour les pontons.
Bah, qu’importe, nous étions déjà sous voile, en train de tirer des bords dans l’anse de Talava. La brise était pleine et douce. Les embruns nous éclaboussaient joyeusement. Il faisait beau, et nous avions envie de deviser à l’infini, de parler des femmes, de la vie et de la mort.


Le touk de Kaadji, par Oscar Braque

Cannibale

Rédigé en toute hâte, peu avant la tenue d'un salon littéraire chez Mlle Amélie Perrier, sur le thème du cannibalisme.
Depuis que je savais le thème de la soirée, une séquence me trottait en tête :


Un grenier, la porte du grenier. Une porte faite de planches grises. Le grenier s’anime sous un souffle d’air surgi d’un intervalle, un interstice dans la toiture, qu’on ne saurait situer… Les toiles d’araignées frémissent. Un ballon rouge tremble puis s’avance sous l’haleine glaciale du grenier ; il vient buter dans la porte du grenier. Il la pousse doucement. Derrière : un escalier raide. Le ballon dévale les marches, il prend de la vitesse et paf ! il vient heurter le museau de Marcel, le chien de la maison.

Marcel fait un bond en arrière et observe la balle rouge avec étonnement.

Un chien, une balle.

Canis ; balle.


Il paraît que l’homme a goût de chien… Ou peut-être de poulet ; non, de porc. Les plus fins esprits notent que cela a goût de veau. Bref, on pense toujours à une viande blanche. J’ai envie d’ajouter une petite anecdote : un ami, fin gourmet, considérant la chose et observant dans le même moment la cuisse dénudée d’une jeune femme me confia – il était peut-être un peu échauffé par un de ces vins des Côtes-du-Rhône qu’on nomme Saint-Amour et qui se marient si bien avec les viandes blanches : «hmm. Tout bien réfléchi, ça doit avoir goût de pintade. » Sous le feu nourri de mes objections et d’une certaine accusation de sexisme que je lui fis, il concéda qu’il aurait peut-être lui-même goût de chapon.

Manger un autre homme, il paraît que ça se fait presque institutionnellement dans certaines tribus. Dans ces cas de cannibalisme rituel, on remarque que le cerveau reçoit la primauté de l'attention culinaire. J'imagine que ce choix n'est pas motivé par le goût, et il me faudrait une certaine quantité de feuilles de banane pour pouvoir ingérer ce mets, si raffiné fût-il. Il y a, vous en convenez tous, cette idée qu'on s'approprie la force et l'intelligence de l'adversaire ; c'est un cannibalisme très rationnel.

Revenons du côté de la future victime... Etre mangé par un autre homme, ça donne le frisson ; mais plutôt un frisson désagréable… C’est une des morts les plus révulsantes qu’on puisse imaginer. Etre mangé, en général. Bien sûr, un fanfaron vous dira : « si ma mort peut servir quelqu’un dans le besoin… » Il faut bien admettre que surmonter la part d’horreur implique un admirable sens du don de soi.

Je parle de frisson, un frisson d’horreur… Il y a quelque chose dans le cannibalisme qui vient heurter certes nos principes humanistes mais aussi, et cela pour le plus athée d’entre nous, quelque chose qui trouble notre métaphysique. Ne risque-t-on pas de perdre plus que la vie en étant mangé. Chacun tient à son intégrité physique. Les psys appellent ça la peur de la castration. On aperçoit, je pense, déjà, toutes les intrications complexes entre le corps, l’âme, le sexe, tout le tralala de notre esprit humain. Se faire manger, c’est-y pas retourner dans les ténèbres ? C’est-y pas la matrice maternelle ?


Comme on veut se rassurer tout le temps par rapport à la mort et par rapport à l’éventuel becquetage dont nous pourrions être les victimes, on teste. On teste dès qu’on est bébé ! Le bébé met sa main dans la bouche de ses parents et ouf ! est tout heureux de revoir sa menotte intacte ! C’est une des premières aventures conscientes, le premier jeu de la mort !

Vous connaissez l’histoire de Léo Perutz !? Léo Pérutz était un écrivain autrichien du début du XXe siècle. Pendant la guerre de 14, il est gravement blessé au front russe. Rapatrié, il subit une intervention chirurgicale et se fait enlever une côte flottante qui menaçait de lui percer le poumon. Il vient de subir l’opération, il a demandé à ne pas être anesthésié, il est encore sous le choc de décharges d’adrénaline naturelle. On lui montre dans une cuvette sa côte toute ensanglantée. Eh bien, Léo Perutz demande qu’on donne cette côte à son chien, pour qu’il la mange. Son fidèle ami renifle la belle côte que voilà, la renifle encore et se détourne, sous l’œil ému de l’écrivain aventurier de l’extrême. Notre écrivain déclare fièrement qu’il aime son chien parce qu’il n’est pas une créature morbide. Ce sont ses mots. Il dit « morbide », qui vient d’un mot qui signifie « malade ». Mais le plus proche sens qui conviendrait ce serait « insane ». Un mot au confluent de la maladie et de la folie. Un mot qu’on rattache à une séduction horrible de la mort.

Voilà pour la première partie de mon exposé dont le titre était canis, le chien.


Je vais essayer d’être plus concis pour la deuxième partie portant sur la balle. Voyez, je fonctionne par association d’idées.

Quand on voit cette balle qui rebondit, une balle rouge, on pense à un cœur. Quand on pense au cannibalisme le plus sauvage, c’est souvent le cœur qui est sous le feu de l’imagination. On n’est plus dans le registre rationnel de la viande blanche, de l’évaluation de la peur, du test de la mort. On est tout à fait dans le registre émotionnel.

Le cannibale féroce a cette puissance de percer la cage thoracique d’autrui pour lui extraire son cœur et le dévorer. C’est un acte férocement sexuel de pénétration et de dévoration. Il y a quelques mois — je l’ai lu lors d’une de mes quotidiennes revues de presse — dans une prison de Rouen, un homme commettait exactement cet acte que je viens de vous décrire sur son co-détenu. Je vous épargnerai le détail de son témoignage, mais il lie très parfaitement son geste à un accomplissement sexuel d’un désir trop fou pour être satisfait par une triviale pénétration du rectum.

On peut citer toute une tradition de récits de dévoration du cœur. La légende du « coeur mangé » a ainsi donné de nombreux romans au moyen-âge. On trouve également cette histoire dans la littérature de l’Inde, dans le Decameron de Boccace. Bien, cette histoire raconte comment un mari jaloux se venge de sa femme adultère en lui faisant déguster, selon une savante préparation, le coeur de son amant. La pauvre n’est bien sûr pas au courant, elle en mourra. Au-delà d’une vengeance un peu fétide, il y a, je trouve, l’aveu pour le mari que sa femme aimait son amant bien plus que lui, et hors de toute mesure. C’est un aveu terrible d’impuissance.

Il y a le cœur qui palpite, mais ce n’est pas la seule chose qui attire l’attention du cannibale ! Il y a également, chez l’homme, le gland, les testicules, et chez la femme, le clitoris ainsi que les tétons. On peut noter également une attirance pour les doigts des mains et des pieds…

Chacune de ces extrémités est dotée par l’imagination cannibale de vertus magiques.

Ainsi, cet allemand qui avait émis une petite annonce pour trouver un autre homme volontaire pour se faire manger, définit avec son partenaire ce qui sera consommé en premier. Ils se mettent d’accord sur une petite friture des couilles qu’ils dégustent ensemble, victime et bourreau. Il y a là un simulacre d’amour homosexuel ou bien alors je suis un obsédé complètement à côté de la plaque.

Une autre idée me vient, oserai-je la formuler… une idée en rapport avec cet aspect aventureux de notre psyché, mais quelque chose d’indécent pour une si sérieuse assemblée dans le même temps… L’homme qui se croit malin parce qu’une dame consent à lui pratiquer une attention gourmande à l’endroit de la quelquefois seule fierté qu’il possède, ne devrait jamais oublier le bébé qu’il était, qui mettait sa main dans la bouche de sa mère en espérant que cette main ressortirait intacte. Il ne devrait pas oublier que ce qu’il croit magique en lui, peut en un instant retourner au néant de la matrice du verbe, de la parole. Et heureusement pour les quelques hommes ici présents, je me tairai avant d’évoquer une autre forme de dévoration que Nagisa Hoshima évoque dans son film L’Empire des sens. Car la supériorité psychique de la femme sur l’homme en matière de cannibalisme est indépassable.

mardi 6 mai 2008

Hellen, l’esprit de Black Peak Island

Miss Hellen Sørensson ! Elle nous fascinait tous… Elle était la plus belle fille de Black Peak Island.
Un père misanthrope la dérobait à notre compagnie. Ils habitaient une maison en bois sombre perchée sur le flanc de la seule montagne de l’île, la bien nommée Black Peak, noircie de basalte à son sommet.

Nous vivotions à William’s Shore, le seul village de cette île du Nord, loin de l’Ecosse. L’essentiel de l’activité de nos pères consistait à pêcher ; notre génération découragée, aux mœurs dissolues passait le temps en longues discussions, en éblouissantes rêveries au Pub de Mr. Stevens.

Nous nous imaginions tous au bras de Miss Hellen Sørensson devenue Mrs Sharpe (c’est ainsi que je m’appelle), Hawgood, ou même Mrs Cropper, dans les rues animées d’une grande ville cosmopolite ; nous la menions aux clubs les plus chics, fiers, oh ! si fiers ! car nous savions que nulle princesse d’Europe n’égalait sa beauté. Hellen, la plus belle fille de Black Peak Island.

Lorsque vient le printemps, quand les jours s’étirent et quand le dormeur éreinté par le soleil cherche l’obscurité, quand la nuit claire semble un rêve éveillé, Hellen sort de son antre rougeoyant d’un feu sacré le reste de l’année. Elle s’étire comme un jeune oiseau, trottine, puis bondit de pierre en pierre en riant, toujours plus haut, loin de chez elle, dans la montagne.
Je l’observe, caché derrière des rochers noirs, et je sais que mes compagnons ne sont pas très loin non plus, mais je suis seul avec cette apparition.
Hellen, fille du vent ! Elle porte une robe qui dévoile ses jambes fines, douces et blanches comme un cou de mouette. Ses chaussures claquent sur la roche ; à chaque instant, je crains qu’elle ne glisse. Lorsqu’il fait plus doux, elle court pieds nus !
Hellen, fille du ciel ! Ses cheveux blonds scintillent comme la rosée blanche du matin. Elle monte parmi les rochers noirs. Je la verrai plutôt dans l’herbe verte, parée de fleurs multicolores.
Son chant est joyeux et aiguillonne le désir. Il inonde en cascades la pente ; il court et vole, ricoche et roule jusqu’à la maison de son père, et enfin, jusqu’à William’s Shore. Son chant est étrange et nul ne le comprend, aussi avons nous conçu que ses paroles étaient celles d’un ange. Hellen avait de loin la plus belle voix de l’île.

Cliff fut le premier à tenter de l’approcher. Il fit doucement, je le connais ! Il pourrait capturer un lapin sans l’effrayer le moins du monde ! Mais Cliff échoua lamentablement. Il se prit, en outre, un coup de semelle en pleine figure ! Nous jugeâmes à l’unisson que la semelle des chaussures était en corne de chèvre ou de bouc : l’hématome avait fait enfler la tête de notre ami…
Il n’en eut pas la moindre rancœur. Il tirait même une sorte de gloire de son aventure, faisant croire aux plus jeunes que son bleu était l’effet d’un baiser qu’il lui avait volé et que cela faisait beaucoup de bien. Je me souviens que les enfants avaient ri et agité la tête avec une expression perplexe.

Hellen glissait des petits rubans sous les pierres, que nous convoitions comme les plus précieux trésors, d’autant qu’elle y écrivait des phrases indéchiffrables et merveilleuses. Chacun croyait à une déclaration d’amour puisque chacun la suivait en cachette ; chacun pensait avoir été vu, et aimé… Nul n’aurait pu savoir que c’étaient des prières… Hellen était la fille la plus spirituelle de Black Peak Island.

Mais quand l’été se fut presque écoulé et que l’Aquilon commença à prendre de la vigueur, nous n’y tînmes plus : avec la longue nuit qui s’annonçait, Hellen nous serait encore soustraite pour six longs mois ! Nous étions décidés à la rencontrer et à lui demander lequel d’entre nous elle consentirait à prendre pour époux.
A la première heure, nous prîmes le chemin de sa maison de bois. Nous étions trente prétendants – presque tous les jeunes du village. Nous frappâmes à sa porte. Aucune réponse. Nous appelâmes : « Mr. Sørensson ! » Nous frappâmes plus fort à la porte.
Alors, collant nos oreilles à la maison, nous entendîmes une course légère, un souffle aigu. Une fenêtre s’ouvrit et Miss Hellen s’enfuit, pieds nus, vers la montagne.
Ce n’est pas exactement que nous le voulions, mais la poursuite s’engagea. Nous la suivîmes tout le jour. Quelle endurance, Miss Hellen ! Nous lui prenions du terrain sitôt que le sol était plat et montait régulièrement, mais nous lui en rendions sur les chaos de roches basaltiques qu’elle franchissait en bonds agiles.

Nous étions transis d’admiration et nous aurions pu la suivre sur tout un continent !
Nous arrivâmes presque au sommet de Black Peak Mountain.

L’autre versant était abrupt, couvert de rochers déchirants et de ravines profondes.
Hellen se tenait entre la mort et nous, comme un pendule, haletante, si près de nos mains. Caressée par le feu tendre du soleil couchant, elle regardait son père qui faisait paître un troupeau, en contrebas. Elle se murmurait des choses en pleurant. Je fis signe aux autres de s’arrêter, mais le désir les ravageait tous et, croyant pouvoir enfin la toucher, quelques uns firent un pas, deux pas de plus.
Hellen frémit doucement, comme une feuille au bout de sa branche, saisie par le vent ; elle oscilla sensiblement et dans une plainte qui nous étreignit le cœur, tomba en avant dans l’abîme.
Alors, je fus le témoin de la scène la plus choquante et la plus silencieuse qui soit : Miss Hellen achevait sa chute, en contrebas, aux pieds de son père. De nombreux jeunes avaient les yeux si agrandis d’horreur... il me semble encore que je m’évanouis ; c’est du moins ce qui m’empêcha de suivre ma bien-aimée au ciel…

Je me suis éveillé, trois jours plus tard, dans ce pub où nous nous trouvons. Cropper le mal-aimé m’y avait descendu et depuis nous nous consolons dans l’alcool, nous évitons la maison de Mr. Sørensson qui n’a plus jamais reparu… Dans les semaines suivantes, quelques gars ont fait le même saut que Miss Hellen, pour en finir avec son fantôme.

Depuis ce temps, les filles appellent cette île, l’Ile des Célibataires ; c’est vrai que nous n’avons plus d’amour à donner, Hellen nous l’a emporté parmi les nuages de Black Peak. Et je sais que chacun de nous aime s’isoler dans la montagne pour écouter le vent, ou les cailloux roulant, s’entrechoquant ; alors, tout nous parle d’Hellen Sørensson.
Hellen, le plus émouvant fantôme de Black Peak Island.


Allez, mon bon monsieur, offrez-moi donc un autre grand verre de whisky…