« Plus loin, vers le Morne vert, il y a une maison un peu à l’écart du village. », dit-il. Et il nous conduisit avec l’assurance d’un homme parfaitement voyant.
C’était une jolie maison à deux étages. Un gaillard d’une trentaine d’année fumait la pipe sur un tabouret, devant les ghindrès. Ses vêtements étaient colorés, ce qui différait de la mode locale. Un jeune garçon de six à huit ans jouait : une petite barque en bois et un poisson en verre dans chaque main. Il se racontait une histoire.
Milo nous présenta à l’homme : Kaadji, et son fils Kouhoun.
Kaadji n’avait pas l’air du plus agréable des hommes ; mais il était perméable à la séduction de son ami. Bientôt, il nous regarda en plein visage, Oscar et moi ; puis il montra la barque que tenait son fils et dit : « touk ! »
Milo précisa : « il accepte de nous emmener faire une balade sur son touk pour vous montrer la côte.
— Super ! OK ! »
Décidément, notre voyage en contrée inconnue se goupillait bien : des paysages enchanteurs, une mer clémente à l’eau délicieuse, des indigènes plaisants et aux mœurs typiques, une promenade en mer. Oscar louchait sur la pipe de Kaadji. Il me lâche, une intonation bizarre dans la voix : « ça fera quel effet si je sors mes clopes ?
— Ils vont peut être vouloir goûter, qui sait. Mais il n’y a aucune raison de t’empêcher de fumer devant eux…
— Ouais. C’est ma pudeur d’étranger.
— Pour des cigarettes ?, haha !, m’esclaffai-je.
— Vous dites quoi ?, nous interrogea Milo qui ne comprenait pas notre langue quand nous parlions français.
— Désolé, s’excusa Oscar dans la langue de Dérim. Nous avons le caractère naturellement timide. Aussi, nous réalisons le poids de votre regard et nous nous inquiétons : nous ne voulons pas vous déplaire.
— Nous vous avons donné des preuves de notre bienveillance, avança Milo.
— Tout à fait, repris-je. Ce qu’Oscar veut dire, c’est que nous discutions de détails qui impliquent notre délicatesse vis-à-vis de nos hôtes.
— Haha !, s’illumina Milo. Vous êtes de très braves gens ! Mais ici, nous ne nous soucions guère de la politesse… Nous avons quelques traditions très respectables, que nous nous amusons les premiers à tourner en dérision. Une seule chose nous inquiète : que les deux grands pays cherchent à nous soumettre. Ça, nous ne le voulons pas.
— Les deux grands pays ?
— Au-delà des collines, il y a le Redor. Nous, à Talava, nous avons des cousins un peu partout. Il y a deux autres villages comme Talava, le long de la mer. Les gens des deux grands pays ne nous apprécient guère. »
Je ne trouvai pas de mot pour « racisme » dans la langue de Dérim. Oscar demanda des précisions :
— C’est une différence politique ? vous souhaitez la liberté ? non, ce n’est pas ça, vous ne parlez pas la langue de Dérim… C’est une différence d’origine ?
— Je crois que c’est cela. Nous traînons une réputation de pirates, de voleurs. Mais c’est faux ! »
Ils se tourna vers Kaadji pour lui relater notre conversation. Kaadji lança quelques mots dans la seule langue que nous comprenions ici : « oui, j’ai compris vos préoccupations. Vous êtes curieux des cultures. C’est bien. »
Il abandonnait son dialecte pour nous donner des bons points…
« Je vais vous montrer mon touk ! », dit-il fièrement.
« Purée, on dirait un Corse, grommela Oscar alors que nous arpentions la sente qui descendait jusqu’au port. Le gars fait semblant de ne pas parler la langue que tout le monde parle… et quand tu te rends compte qu’il la maîtrise, tu oses à peine le regarder dans les yeux, ce que lui ne se prive pas de faire… »
Kouhoun, l’enfant, s’accrochait à nos pantalons sans aucune gène. Il tirait dessus pour en éprouver la solidité. Il avait une peau de miel et ses vêtements étaient à peine tâchés. Tous les gens que nous avions vus étaient très propres, comme ce gosse. Mais Kaadji, lui, avait un air négligé qui le différenciait des autres : il n’était pas rasé, ses sourcils étaient d’une noirceur intense. Son compère aveugle avait le visage barré d’une cicatrice légèrement rose.
Parvenus au bord de l’eau, Kaadji s’approcha d’une machine qui ressemblait à des rouets de fileuse mis en batterie et peints de toutes les couleurs. Il actionna une manette parmi les autres et mit en branle une manivelle. La poulie couinait malgré l’huile qui l’imprégnait. Là-bas, un bateau s’approchait parmi d’autres, tiré par le fil qui le reliait à terre. Etant d’une nature portée à la mise en question des systèmes, je me demandai comment ce mode de rangement des bateaux, en apparence simple et intelligent, n’aboutissait pas à l’entortillement des fils au gré des marées et des courants, à la collision des bateaux…
Quand nous eûmes pris place à bord, je compris : l’autre côté des bateaux était relié à un réseau de poulies aménagé sur un récif au centre de l’anse. Il n’empêche, la manœuvre pour se dégager du port à poulies fut longue et fastidieuse. Plus près du centre du village, quelques bateaux étaient amarrés aux pontons, ceux-là devaient être privilégiés. Milo nous apprit que seuls les marins qui faisaient métier de la pêche avaient l’autorisation pour les pontons.
Bah, qu’importe, nous étions déjà sous voile, en train de tirer des bords dans l’anse de Talava. La brise était pleine et douce. Les embruns nous éclaboussaient joyeusement. Il faisait beau, et nous avions envie de deviser à l’infini, de parler des femmes, de la vie et de la mort.
Le touk de Kaadji, par Oscar Braque


