mardi 29 janvier 2008

Rêve de poètes

Rencontre entre deux poètes.

L’un : « gratter la terre des sédiments de savoir »

L’autre : « gratter au ciel la fidélité des féaux. »

Le Membre fantôme

C’est au bar Le Dallery dont il est question dans ce récit qu’un policier s’est confié à moi. De son histoire, voici une simple transcription que j’ai établie d’après enregistrement.

Cette histoire commence légèrement. Elle est pourtant tragique, terriblement sérieuse. Tout s’est passé en quelques jours, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui nous est arrivé.

Xavier Tourilli était lieutenant de Police. Un des dossiers qui traînaient dans notre bureau ces derniers temps était dévoué au mystérieux « IS ».

I. S.

Comme le « is » qui en anglais peut effectivement dévoiler l’identité, sauf qu’on avait choisi cet identifiant par défaut, parce qu’on ignorait l’identité de notre individu. Nous le prononcions comme la cité d’Ys. Je fais des citations, comme ça, pour vous montrer qu’on n’est pas incultes, dans la Police.

Pour dévoiler tous les éléments de l’enquête, celui que nous appelions « IS » était un graffeur insaisissable qui sévissait dans toute l’agglomération parisienne. Nous le nommions ainsi car il avait la particularité d’ajouter « is mort » sur toutes les affiches de Jean-Marie Le Pen, en reproduisant parfaitement le lettrage publicitaire. Remarquant la technique systématiquement utilisée par le fautif, le pochoir, nous avions déduit qu’il s’agissait sinon d’un individu isolé, du moins d’un groupe d’individus qui partageaient le même objectif et la même esthétique. N’allez pas croire qu’on perd notre temps à rechercher les coupables de ces idioties. Ce dossier recensait simplement les occurrences des actes de vandalisme, particulièrement nombreux dans le 11e arrondissement où l’on travaille ; il attendait effectivement qu’on mette la main sur le coupable au hasard d’un flag pour étayer les accusations. Xavier l’avait ressorti, le dossier, parce qu’on avait recensé de nouveaux actes de graffeurs, mais cette fois-ci, c’était notre président sortant qui en était la cible. Ces types accolaient « -zi en berne » à son nom. De même, les affiches de François Bayrou étaient-elles dûment complétées par « -te molle ». Il y avait une soudaine recrudescence des actes de vandalisme, et la technique de pochoir coïncidait, effectivement ; il s’agissait, donc, vraisemblablement, des mêmes individus. Je puis affirmer qu’ils étaient plusieurs si l’on en juge par le grand nombre d’actes de dégradation. Ce qui m’a semblé étrange, effectivement, c’est que le trouble de Xavier a commencé à ce moment, avec ces blagues ridicules qui rendaient impuissants, par la seule magie de quelques lettres ajoutées à leur nom, des hommes politiques détestés.

Un bon gars, Xavier, ça faisait trois ans qu’on travaillait ensemble au commissariat central du 11e arrondissement de Paris, sis 10/14 passage Charles Dallery – tous les deux en tant que lieutenants de Police à la direction de la police urbaine de proximité. On s’entendait bien. On se lisait nos rapports et on se corrigeait mutuellement. Dans le bureau, on s’écoutait des vieux disques de Ben E. King ou du rock des années 60. Et puis Xavier était beau : un grand gaillard au visage simple et aux traits gentils. Pour moi ça simplifie le contact ; si mon interlocuteur est beau, effectivement, c’est toujours plus facile de lui parler.

Moi, je suis peut-être une trop bonne poire… Xavier me racontait tout. J’étais son confident. Tiens, c’est drôle : je te dis « confident » et j’imagine un bon confit, qui fond sous la dent. Une bonne pâte, en somme. Le couple de Xavier, pour moi, c’était une histoire qui roule. Sa femme était une belle femme, un peu grasse, vraiment appétissante. Ils n’avaient pas encore eu d’enfants. Bref.

Et puis voilà, un soir, c’était le même soir, non, ce que je veux dire, c’était il n’y a pas longtemps, bref, on quitte le travail ensemble et il me propose de boire un coup au bar le Dallery. Là, on s’enfile deux demis. Il commence abruptement :

— Ça t’intéresse la philo ?

— Je ne suis pas spécialiste dans ce domaine, pourquoi ?

— Non, parce que je réfléchissais à un truc : Dieu, selon moi, c’est le principe naturel. Je veux dire que je fais la différence avec les croyants pour qui Dieu est le principe de toute puissance. Moi, je suis athée, donc la seule chose en laquelle je peux croire, c’est que Dieu, c’est la nature, c’est la loi naturelle.

— Ouais, effectivement…, je lui dis.

— Alors, de ce point de vue là, effectivement, on ne peut pas dire que l’homme réussissant à créer un être vivant complexe se veut l’égal de Dieu ; il lui est carrément supérieur.

— Et pourtant, l’Homme, ce n’est qu’un petit bout de nature, on est quand même le fils de Dieu…

— Oui, enfin ce que je veux dire, c’est que le docteur Frankenstein, il crée un être vivant avec des cadavres, il est carrément supérieur à Dieu…

C’était agréable qu’il me parle d’autre chose que du boulot. Et puis il en est venu à me raconter un rêve récurrent :

— Je fais un rêve un peu idiot, ça fait plusieurs fois que je fais le même, ouais, tu vois ça fait quelques jours que ça m’a pris, et ça revient, tu vas voir, c’est bizarre, ça va te faire marrer, je pense… je suis dans un laboratoire. Sur les murs, il y a plein de posters qui représentent des sexes malformés, malades – recroquevillés, purulents – et là, devant moi, il y a une jolie laborantine qui me demande si mes expériences fonctionnent. Elle a une blouse blanche, elle est nue là-dessous, effectivement, et puis elle a un air assez peu équivoque qui me met en confiance. Alors je baisse mon pantalon, et voilà, je découvre mon érection, mais c’en est ahurissant : effectivement, mon sexe me monte presque jusqu’au menton. Il palpite comme le pouls d’un lapin. La laborantine me félicite, m’empoigne, se plaque contre moi, m’embrasse à pleine bouche ; et là nous nous unissons dans un mouvement d’une limpidité parfaite, nous atteignons des félicités inhumaines. Je me sens fier, mon cœur tambourine ; je le sens résonner au bout de mon sexe, contre le cœur de ma laborantine…

— Eh bien ! Effectivement !

J’étais un peu honteux, j’avais peur qu’une oreille traînant dans le bar ait saisi la conversation de Xavier. D’autant qu’on était connus comme étant du commissariat. Le patron ne manquait pas de nous donner du « bonjour m’sieur l’inspecteur ! ».

Il y avait une femme qui souriait plus que de mesure, derrière un livre ; j’étais sûr qu’elle avait tout entendu.

Enfin, Xavier semblait vouloir me dire quelque chose, mais il se retint. Je veux dire que ça se voyait vraiment.

Je suis rentré à pied chez moi. Je remâchais un peu les étranges pensées de Xavier. Il m’avait annoncé un rêve supposé me faire rire. Mais il l’avait raconté d’une voix triste ! Oh, d’une tristesse ! J’ai pensé qu’il avait peut-être des soucis dans sa vie sentimentale. Moi, je suis célibataire. Alors, quand je me suis trouvé seul dans mon lit, j’ai continué à cogiter là-dessus. Dans ma formation de flic, j’avais pris quelques cours de psychologie. Je m’étais un temps plongé dans l’interprétation des rêves… Je ne prétends pas donner ici une analyse aussi pertinente que celle du Double assassinat de la rue Morgue… Bref, j’avais lu que les rêves que nous faisons sont souvent une forme de compensation. Je me suis dit que ce rêve de sexe énorme, ça devait compenser une peur naissante de l’impuissance. Après, effectivement, je suis parti sur des souvenirs plus personnels. Mais déjà, il me semble que j’avais perçu quelque chose du rêve de Xavier ; son récit était comme un appel à l’aide. Puis le fil de mes pensées est revenu sur les posters du laboratoire de son rêve, avec les sexes malades. Immédiatement, j’ai associé cela à nos affiches du mystérieux « IS ». Je me demandais jusqu’à quel point Xavier avait été touché par ce message. Il y avait comme une mystérieuse résonance entre les mots, l’affaire politique et l’impuissance soudaine de Xavier. Impossible pour moi de démêler cela, de comprendre les causes et les effets.

Le lendemain, Xavier ne vint pas travailler. Il me téléphona au bureau, me dit qu’il s’était fait arrêter par son médecin quelques jours. Il invoqua un virus qui le fatiguait terriblement.

Le soir même, je m’installai pour prendre un demi au bar le Dallery. Je remarquai la femme de la veille. Je m’assis à côté d’elle. Elle posa son livre, un livre chinois, je crois. Elle me regarda et dit :

— Tiens !

Je m’engageai maladroitement :

— Je suis confus. Excusez-moi de vous déranger. Je me demandais si la conversation, hier, de mon ami vous avait gênée.

— Non, ça m’a amusée. Il me semble que ça doit être rare, deux flics qui parlent de cul sur ce mode-là.

Je ris un peu, faussement décontracté. Effectivement, elle avait tout entendu. Elle me demanda de lui payer un cognac. Je m’exécutai. Ma première intention n’était pas très noble, effectivement : je cherchais juste à rassurer ma gêne en me présentant à elle sous un jour plus favorable. J’ai eu tout loisir de me rendre compte que ce n’était pas mon seul motif à mesure que je la regardais et qu’elle me plaisait davantage.

Pendant une semaine je la retrouvai chaque soir, sur la même banquette, dans le même coin du bar. Sandra. Elle penchait la tête sur le côté quand elle riait pour que je pusse découvrir son cou, sa clavicule et la ligne de son menton. Mon objectif dès lors est devenu plus clair : je devais au plus tôt l’embrasser et l’entraîner chez moi.

Ce fut elle – effectivement – qui me demanda de l’embrasser. Ce fut elle – effectivement –qui me demanda où j’habitais, qui fit la remarque que ce n’était pas loin de chez elle et qui m’accompagna jusqu’à mon appartement. Ce fut elle – effectivement – qui sortit une boîte de préservatifs de son sac à main.

— Je suis complètement schlasse, a-t-elle dit. Mais je sais très bien ce que je fais. Ne vous en faites pas, j’en ai vraiment envie…

Pour le coup, je me suis senti un peu anxieux. Je ne savais si je serais à la hauteur des attentes d’une telle femme. On s’est déshabillés mutuellement en se couvrant de baisers. Elle me laissait perplexe de tant d’initiatives et je craignais que cela éteignît mes sens. Un court instant, j’ai pensé aux hommes politiques, à leur érection flasque. Et alors, c’est bizarre, je me suis senti envahi d’une puissance inouïe, d’un désir immense pour cette belle femme. Mais ce désir avait peut-être été provoqué par la sensation de sa langue effleurant la mienne. Au moins, me disais-je, je n’ai pas le même problème que Xavier. Je pensai à Xavier, à sa peine à faire l’amour, j’imaginai son visage désabusé et alors tout s'assoupit : plus de feu dans mes épaules, plus de source sourdant dans mon bassin, plus de petites fées sur mes lèvres, rien qu’une sensation charbonneuse au fond de la bouche, le goût du vulgaire rouge à lèvres de Sandra, la femme du bar. Plus de magie. Et le silence accusateur, presque le doigt de Sandra pointé sur une aberration de la nature.

Soudain, elle a ri. Elle s’est mise à rire follement, gaiement. Elle m’a embrassé, elle m’a poussé sur le lit, folle de joie ; elle voulait jouer à me chatouiller, et elle essayait de me pincer et de me mordre. Elle riait, et je la détestais dans la bataille, d’une haine violente. J’en aurais gueulé sur elle. Mon cœur chavirait sous toutes les émotions. Quand nous fûmes harassés, alanguis, on s’est couchés côte à côte.

Au petit matin, je sentais sa cuisse contre la mienne… douce, insistante, prometteuse.

Bref. En fait, le drame est arrivé pendant que nous prenions le petit déjeuner.

Le téléphone a sonné. C’était la femme de Xavier. Son mari était mort, criait-elle entre deux crises de nerfs. Elle implorait que je vienne l’aider immédiatement. Je me suis habillé en hâte, j’ai traversé le square, ai monté précipitamment les étages, la gorge nouée.


Xavier était étendu sur le dos dans son lit, pâle, les yeux absents, les bras d’une mollesse crémeuse ; par contre, son sexe érigé, vivant, d’une turgescence vibrante, faisait crépiter l’atmosphère. Dans mon crâne endolori flottaient des particules incandescentes ; je les voyais par intermittence dans la pénombre mortuaire.

— C’est lui qui m’a demandé… C’est lui, pleurait sa femme dans un coin.

En m’approchant, je découvris, effectivement, des traces de strangulation sur le cou de Xavier.


Je ne pouvais pas l’aider, sa femme. Une procédure est engagée contre elle, pour homicide involontaire.

Voilà, bref, maintenant je vois souvent Sandra. Elle a un caractère détestable. Nous n’arrêtons pas de nous disputer.

En manière d’épilogue à ce moment douloureux de mon existence, je peux te dire une dernière chose : nos gardiens de la paix ne relèvent plus de nouveaux rapports sur l’activité du mystérieux groupe de taggeurs qui a semé le trouble pendant les élections.

dimanche 27 janvier 2008

Les Poseurs de Paris

Marre de Paris !
Les poètes déraillent…
« Le vieux Paris »,
La main sur le poitrail
Citons, citons,
La liste s’agrandit
C’est pas la météo, non,
Mais c’qu’on s’ennuie !

Communs :
La butte aux cailles,
Le canal Saint Martin,
Le quartier latin,
Montmartre et le père Lachaise !
Les rades de Belleville,
Ceux de la place de Clichy,
Et les claques où qu’on baise !


Marre de Paris !
Les poètes déraillent…
« Le vieux Paris »,
La main sur le poitrail
Et ron et ron…
La liste s’agrandit
C’est pas la météo, non,
Mais c’qu’on s’ennuie !


Du vieux temps c’était joli !
On nous sort Bardamu
Sous un ciel gris.
Et l’argot ! tout ému,
Le poète… Paname !
La rime est facile : « pâme » !
Ceux de maintenant slamment,
Pas mieux les poseurs de tout crin !


Marre de Paris !!!
Les poètes déraillent !!!
« Le vieux Paris » ?!
La main sur le poitrail !
Citons, citons, citons…
Et la liste s’agrandit.
C’est pas la météo, non,
Mais pfou ! c’qu’on s’ennuie !


A pied je voudrais traverser Paris :
Campagne, de part en part, Paris,
Puis la campagne…
La ville s’agrandit. Question de survie.
Eh... Qu’y peut-on ?

Dérim -2- Les quatre vieux bonshommes de Talava

Réintégrés dans notre dignité vestimentaire, nous nous laissâmes conduire par les quatre vieillards. Un jeune aveugle tenait l’un de ces vieillards par la manche. Il s’adressa à nous dans une langue étrangère que nous comprîmes, Oscar et moi. Je lui répondis spontanément dans cette langue. « Vous êtes du gouvernement ? », nous demanda-t-il.
Nous ne voyions pas ce qu’il voulait dire. Il désigna nos vêtements et les jugea très étranges, excentriques. « Je m’appelle Milo , se présenta-t-il. Je suis heureux que vous ne soyez que des étrangers perdus. »
Cette langue que nous utilisions et comprenions par une étonnante prescience linguistique était celle que tout le monde parlait sur Derim, nous apprit-il.
« Nous sommes sur une île ?, demanda Oscar.
– Une grande île. Elle fait huit mille neriss. »
Par notre prescience linguistique, Oscar et moi évaluâmes simultanément : plus d’un tiers de notre France.
« Si vous le voulez bien, je serai votre guide, dit Milo. Les vieux vont vouloir vous accaparer un peu. Ils sont braves et faciles à amadouer. Louez la qualité des perles de Talava, dites-leur que vous admirez notre jolie baie ; parlez avec des gestes mesurés et de la gentillesse dans la voix. Quand ce sera terminé, je vous emmène voir des amis et, promis, je vous apprends tout ce que je sais ! »
Les maisons étaient à un ou deux étages, adoptaient des formes approximatives, proposaient aux enfants joueurs un véritable labyrinthe de terrasses. La blancheur des murs éblouissait. Du linge claquait sur toutes les terrasses, aux fenêtres et deux grandes pièces de tissu tenaient lieu de porte à chaque maison – Milo nous les désigna du nom de ghindrès. Ces ghindrès sont parfumés, chaque famille mettant au point son parfum.

Nous passâmes près d’un atelier de verrerie. Par une fenêtre, je pus voir la large et tournoyante boule orangée du verre sous l’action du verrier.
Nous parvînmes par un lacis de ruelles à une grande demeure abritant une colonie de personnes de tous âges. L’on s’installa dans la plus grande pièce, les quatre vieillards et quelques jeunes dont Milo d’un côté, Oscar et moi-même de l’autre. Il faisait sombre et frais. Oscar se déchaussa et fit circonvoluer ses orteils dans la fraîcheur, délimitant un petit périmètre agréable autour de ses pieds ; ne constatant aucune gêne chez nos hôtes, je l’imitai avec bonheur. Le sol était couvert de carrés d’un genre de paillasse douce comme des cheveux.
Milo, traduisant la parole des aïeuls nous expliqua que nous nous trouvions dans la demeure de l’une des principales familles de Talava, par le nombre. Les quatre vieillards, issus de quatre familles réputées, représentaient les qualités de Talava : la chance, la maîtrise des contraires (le feu et l’eau), l’astuce et la joie. Quand les villageois avaient besoin d’un conseil et que leurs amis s’en tenaient à des réponses oiseuses, ils allaient voir le vieil homme qu’ils estimaient le plus qualifié. Chaque vieillard se présenta en se redressant et se mettant à genoux, le poitrail largement exhibé.
Jélémre ob Talava-mésté (de la branche Talava-mesté), le premier de ces vieillards, était notre hôte ; c’était lui qui représentait la chance. Nous notâmes que c’était également lui qui portait le plus de décorations de perles et de verroterie multicolore. Il avait une superbe toison grise qui lui tombait sur les épaules, garnie comme un sapin de noël de petites guirlandes de perles de verre. Une minuscule perle rose lilaliou tenait en équilibre au dessus de son sourcil gauche. Une double rangée de colliers multicolores entourait son cou. C’était véritablement Papa-porte-bonheur – son surnom Enoli-soun l’attestait. Tous les pêcheurs de poisson et de perles le vénéraient.
Molek ob Talava-firké, assis à sa droite, avait une mine envoûtante dans une minuscule tête chauve. Ses yeux se cachaient derrière deux paupières épaisses comme des fesses de bébé. C’était le maître du feu et de l’eau, le maître des artisans verriers. Il nous montra fièrement, suspendue à son cou, une sphère de verre jaune renfermant deux sphères rouge et bleu.
Kimol ob Talava-menké, le suivant, ne portait strictement aucun signe distinctif, il prenait soin de chacun de ses gestes et ne s’ornait que d’un léger sourire qui passait sur son visage en intelligence avec ce qui se disait. Ses vêtements étaient uniformément blancs. Il représentait l’astuce, et il devait en avoir à revendre. C’était lui qui s’occupait du commerce, des relations avec les villages cousins de Talava ; c’était lui également que les familles d’un mort venaient voir, afin qu’il les aide à trouver les mots qu’ils adresseraient aux dieux.
Lébi ob Talava-léi, le dernier, avait des tatouages inquiétants sur les bras et une perle à chaque oreille. Il parlait fort et faisait de nombreuses blagues qui faisaient pleurer de rire toute l’assemblée. Il se présenta ainsi en ces termes : « Je suis Lébi de la branche Talava-léi ; et il semble que je doive être le dernier à me présenter, comme le poisson Acréni, le plus petit des poissons. » Hilarité générale ; nous nous efforçâmes de trouver cela drôle, Oscar et moi. « Si même les étrangers ont entendu parler d’Acréni, c’est que le plus petit des poissons peut franchir des montagnes, et viser si juste qu’il tombe dans les oreilles des plus bienveillants. » Ils partirent d’un surplus de rire extrêmement contagieux. Et quand, par-dessus, le volume sonore, Milo parvint à nous traduire ce que Lébi avait dit, Oscar et moi nous prîmes à rire de fort bon cœur. « Il fait une blague incompréhensible et après il se fout carrément de notre gueule, riait Oscar. Ah ! l’excellent bonhomme ! Et il sait faire passer le tout en compliment. » Inutile d’ajouter que Lébi représentait la joie. Inutile de dire également qu’il n’était pas le moins sollicité des dignes aïeuls.
Ce fut également Lébi qui mit fin aux palabres, arguant que la patience des étrangers ne devait qu’être raisonnablement mise à l’épreuve. Kimol proposa que Milo nous présentât plus tard leurs dieux, qui valaient la peine d’être connus.
Au grand bonheur d’Oscar, ils nous proposèrent ensuite de fumer. Il pourrait fumer n’importe quel tabac bitumineux ! Moi qui n’aime que les tabacs délicats, aux arômes de miel ou de vanille, je craignais le pire. Mais ce fut un moment très léger, seulement interrompu par les bourdonnements des mouches. Pas un mot ne fut échangé tandis que les volutes pâles emplissaient la salle obscure.

En visite sur l'île de Dérim -1- Premiers pas en contrée étrangère

Accompagné des aventuriers Oscar Braque puis Augustin Roussette ; des coutumes qu’il y observa et des hommes qu’il y rencontra



Premiers pas en contrée étrangère


C’est d’un buisson que nous sommes sortis en Dérim, Oscar et moi.
Me retournant et constatant la forme singulièrement ramassée du buisson, je fis la remarque que Dieu avait parlé à Moïse par un buisson semblable. Quant à notre rôle ici, nous ne venions pas pour prêcher, mais pour regarder, noter et témoigner par la suite de ce que nous verrions dans cet autre monde.
Oscar m’arrêta : « le buisson, c’est un symbole sexuel…
– Nous sommes nés à ce monde dans un buisson…
– Oui, mais je pensais au buisson qui parle… Ca rappelle certains films érotiques des années 70 à l’intrigue vaguement métaphysique – tu vois le genre... »
Alors que je l’enjoignais au sérieux, Oscar émit une assertion qui n’admettait pas de réplique : les gens d’ici, notre culture judéo-chrétienne, ils n’en auraient rien à faire.
« En tout cas, ajouta-t-il, si je vois la moindre trace de magie tape-à-l’œil, le moindre bout d’oreille d’elfe ou un énième phantasme de société post-Jules Verne, je retourne dans le buisson et je te laisse t’amuser tout seul.
– Mais non, je sens que ça va être différent.
– J’espère… En tout cas, purée… il fait chaud ici… Par contre… s’il pouvait y avoir des animaux bizarres, ouais, ça pourrait me botter. »
A la vérité, il s’agissait plus du plaisir de bavarder et de laisser notre imagination nous guider que d’entreprendre un voyage d’étude. Nous marchâmes un peu sur des collines parfumées de nombreuses herbes aromatiques. Ca sentait presque le midi de la France. On avait chacun un petit baluchon contenant du linge de rechange et une brosse à dents. Il flottait sur les collines une odeur de fumée qui ouvrait l’appétit, et l’air marin ! derrière la ligne des collines, elle devait être là, la mer ! Ca faisait quelques heures que nous marchions, et je sentais cet air, et j’entendais la lointaine respiration de la mer.

« Bon sang, j’ai la dalle, dis-je.
– Bof, ça peut attendre. On n’a rien à bouffer, de toutes façons. »
Je suis toujours le premier à parler de repas. Avec Oscar, l’autre est toujours le premier à parler de nourriture ; cet homme est un ascète, et il n’est pas facile de se le coltiner. Si je l’écoutais, un seul repas suffirait à la journée… J’étais là de mes récriminations quand l’horizon s’ouvrit plein sous nos yeux.

Une mer d’un bleu pur scintillait à l’infini et déroulait son mouvement de droite à gauche, les vagues se chevauchant et moutonnant sous l’effet d’un vent doux et puissant. Un peu d’écume pâlissait la côte aux teintes de vert tendre et de jaune, rehaussées du rose de petites fleurs. Les collines plongeaient dans la mer selon les lois d’une harmonie plaisante à l’œil.
« Et regarde là-bas, il y a une colline sur la mer, semble-t-il. »

Nous nous approchâmes pour voir un spectacle naturel original et découvrîmes les premiers éléments de vie : la colline sur la mer était reliée au continent par une bande de terre et fermait une anse dans laquelle s’étageait une petite ville blanche. Ce type de collines qui empiètent sur le domaine marin, on les appelle des mornes, aux Antilles – rien de morne pourtant dans cette rotonde et verte montagne posée sur une frémissante peau bleue écaillée de soleil. Des pontons s’étendaient sur l’eau calme de l’anse et de petites embarcations paressaient sur l’étendue turquoise. Des nageurs s’égayaient dans l’eau qui semblait pur bienfait.
« Bon, eh bien on va commencer par se baigner », fut l’immédiate réaction d’Oscar.


Nous traversâmes le village sous les yeux des incrédules qui lançaient « Ehn seq réh ouren !? – Ne tschad ! – Ne tschad ! » (c’est qui ceux-là ? – Je ne sais pas ! – Je ne sais pas !)
Parfaitement à son aise dans cet environnement étranger, Oscar se mit en caleçon et piqua une tête dans l’eau. Je me trouvai un moment désappointé d’avoir un caleçon fantaisie qui ne manquerait pas d’attirer les regards déjà excessivement portés sur nous. Qu’importe ! Oscar me promettait une eau délicieuse. Je me déshabillai et sautai.
C’était mieux que toutes les promesses, un bienfait immédiat, la pure bénédiction d’une mer clémente et tempérée. Quand je revins à la surface, des nageurs souriants nous entouraient. « Soun hiji ! », nous clamaient-ils l’un après l’autre.
Nous répondîmes « soun hiji ! ».
« Eh ! », s’écrièrent-ils gaiement d’une seule voix. Et tandis que nous nagions, ils tiraient de leurs ceintures de natation des perles d’une beauté sidérante. « Lilaliou… Une perle. Fanelas ? Fanelas ? Tu achètes ? Tu achètes ? », demandaient-ils. Et nous essayions de profiter tant bien que mal de notre baignade en les repoussant docilement et en disant « Non. Non » comme deux imbéciles qui n’ont rien à faire là et qui ne parlent pas la langue des autochtones.

Nous allâmes nous échouer sur une petite plage de sable blanc qui s’étendait depuis la gauche des pontons. Des gars nous apportèrent les affaires que nous avions laissées sur les planches brûlantes. « On a du bol qu’ils soient sympas », émis-je. Leur peau était belle, entre le miel et l’olivâtre chez les jeunes, franchement tannée de soleil pour les plus âgés. Ils portaient tous des vêtements dont la principale couleur était le blanc, avec parfois quelques motifs géométriques colorés au bout des manches et au bas du pantalon. Là-dessus, un goût pour les colifichets de verroterie très prononcé : dans les cheveux, autour du cou, en bracelet… Plein de petites touches multicolores dans cette marée de blanc.
M’adressant à eux et circonscrivant la ville du geste, je parvins à me faire dire le nom de la première ville où nous étions parvenus. « Talava », appris-je. De nombreuses personnes s’étaient rassemblées autour de nous, dont quelques jeunes filles fort belles. Ces dernières nous tendirent des brochettes de poisson grillé. Je leur montrais le poisson et demandais : « comment vous dites poisson ? C’est quoi ? C’est quoi ? »
« Seqwah ? Seqwah ? » répétaient-ils en riant. « Ils se foutent de nous… », maugréa Oscar. J’insistai. Un homme finit par dire « oulissou ! » en montrant la brochette que je dépouillai de sa chair blanche légèrement aromatisée avec un genre de citron et des herbes.
« C’est plutôt bon leur oulissou, commenta Oscar. Le goût est léger et simple. J’aime bien les saveurs simples. »
Une agitation se fit devant nous et un assortiment de quatre dignes vieillards se ménagea une place dans l’assemblée qui nous entourait. Leurs yeux étaient plissés et ces doubles fentes devaient être de petits scanners pour analyser les intentions des étrangers. Une fois les poissons avalés, nous nous sentîmes émus de ce rassemblement.
« Qu’est-ce qu’on fait ?, demandai-je.
– On se rentre.
– Déjà ?
– Ouais, ça me lourde tout ce monde.
– Non, on ne peut pas venir là, découvrir une nouvelle civilisation et plutôt que nouer contact et découvrir qui sont ces gens et de quoi ils vivent, piquer une tête dans leur mer et se carapater après avoir englouti leurs oulissous.
– C’est vrai que ce n’est pas une attitude très honnête, mais nous sommes en caleçon devant une assemblée de plus en plus nombreuse.
– Eh bien, je te propose qu’on s’habille, se lève et se laisse conduire par les plus sympathiques, proposai-je.
– Oui, ça doit pouvoir le faire », se résigna Oscar.