L’un : « gratter la terre des sédiments de savoir »
L’autre : « gratter au ciel la fidélité des féaux. »
Un homme frémit, rit ou pleure ; l'émotion gagne le lecteur ; un paysage s'imprime sur son cortex, par les mots du livre ; une pensée rassemble les idées en une cohérence fondamentale ; une pulsion s'extrait du lecteur, chaude et distante. Ce moment précieux est l'instant du butin. En son nom, inclos de générations de romanciers, de poètes et de journalistes, se tient la manne enthousiasmante des révélations posées en une somme d'Aïdos, associées, dissociées, mêlées : Butin, malice et loi.
L’un : « gratter la terre des sédiments de savoir »
L’autre : « gratter au ciel la fidélité des féaux. »
Cette histoire commence légèrement. Elle est pourtant tragique, terriblement sérieuse. Tout s’est passé en quelques jours, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui nous est arrivé.
Xavier Tourilli était lieutenant de Police. Un des dossiers qui traînaient dans notre bureau ces derniers temps était dévoué au mystérieux « IS ».
I. S.
Comme le « is » qui en anglais peut effectivement dévoiler l’identité, sauf qu’on avait choisi cet identifiant par défaut, parce qu’on ignorait l’identité de notre individu. Nous le prononcions comme la cité d’Ys. Je fais des citations, comme ça, pour vous montrer qu’on n’est pas incultes, dans la Police.
Pour dévoiler tous les éléments de l’enquête, celui que nous appelions « IS » était un graffeur insaisissable qui sévissait dans toute l’agglomération parisienne. Nous le nommions ainsi car il avait la particularité d’ajouter « is mort » sur toutes les affiches de Jean-Marie Le Pen, en reproduisant parfaitement le lettrage publicitaire. Remarquant la technique systématiquement utilisée par le fautif, le pochoir, nous avions déduit qu’il s’agissait sinon d’un individu isolé, du moins d’un groupe d’individus qui partageaient le même objectif et la même esthétique. N’allez pas croire qu’on perd notre temps à rechercher les coupables de ces idioties. Ce dossier recensait simplement les occurrences des actes de vandalisme, particulièrement nombreux dans le 11e arrondissement où l’on travaille ; il attendait effectivement qu’on mette la main sur le coupable au hasard d’un flag pour étayer les accusations. Xavier l’avait ressorti, le dossier, parce qu’on avait recensé de nouveaux actes de graffeurs, mais cette fois-ci, c’était notre président sortant qui en était la cible. Ces types accolaient « -zi en berne » à son nom. De même, les affiches de François Bayrou étaient-elles dûment complétées par « -te molle ». Il y avait une soudaine recrudescence des actes de vandalisme, et la technique de pochoir coïncidait, effectivement ; il s’agissait, donc, vraisemblablement, des mêmes individus. Je puis affirmer qu’ils étaient plusieurs si l’on en juge par le grand nombre d’actes de dégradation. Ce qui m’a semblé étrange, effectivement, c’est que le trouble de Xavier a commencé à ce moment, avec ces blagues ridicules qui rendaient impuissants, par la seule magie de quelques lettres ajoutées à leur nom, des hommes politiques détestés.
Un bon gars, Xavier, ça faisait trois ans qu’on travaillait ensemble au commissariat central du 11e arrondissement de Paris, sis 10/14 passage Charles Dallery – tous les deux en tant que lieutenants de Police à la direction de la police urbaine de proximité. On s’entendait bien. On se lisait nos rapports et on se corrigeait mutuellement. Dans le bureau, on s’écoutait des vieux disques de Ben E. King ou du rock des années 60. Et puis Xavier était beau : un grand gaillard au visage simple et aux traits gentils. Pour moi ça simplifie le contact ; si mon interlocuteur est beau, effectivement, c’est toujours plus facile de lui parler.
Moi, je suis peut-être une trop bonne poire… Xavier me racontait tout. J’étais son confident. Tiens, c’est drôle : je te dis « confident » et j’imagine un bon confit, qui fond sous la dent. Une bonne pâte, en somme. Le couple de Xavier, pour moi, c’était une histoire qui roule. Sa femme était une belle femme, un peu grasse, vraiment appétissante. Ils n’avaient pas encore eu d’enfants. Bref.
Et puis voilà, un soir, c’était le même soir, non, ce que je veux dire, c’était il n’y a pas longtemps, bref, on quitte le travail ensemble et il me propose de boire un coup au bar le Dallery. Là, on s’enfile deux demis. Il commence abruptement :
— Ça t’intéresse la philo ?
— Je ne suis pas spécialiste dans ce domaine, pourquoi ?
— Non, parce que je réfléchissais à un truc : Dieu, selon moi, c’est le principe naturel. Je veux dire que je fais la différence avec les croyants pour qui Dieu est le principe de toute puissance. Moi, je suis athée, donc la seule chose en laquelle je peux croire, c’est que Dieu, c’est la nature, c’est la loi naturelle.
— Ouais, effectivement…, je lui dis.
— Alors, de ce point de vue là, effectivement, on ne peut pas dire que l’homme réussissant à créer un être vivant complexe se veut l’égal de Dieu ; il lui est carrément supérieur.
— Et pourtant, l’Homme, ce n’est qu’un petit bout de nature, on est quand même le fils de Dieu…
— Oui, enfin ce que je veux dire, c’est que le docteur Frankenstein, il crée un être vivant avec des cadavres, il est carrément supérieur à Dieu…
C’était agréable qu’il me parle d’autre chose que du boulot. Et puis il en est venu à me raconter un rêve récurrent :
— Je fais un rêve un peu idiot, ça fait plusieurs fois que je fais le même, ouais, tu vois ça fait quelques jours que ça m’a pris, et ça revient, tu vas voir, c’est bizarre, ça va te faire marrer, je pense… je suis dans un laboratoire. Sur les murs, il y a plein de posters qui représentent des sexes malformés, malades – recroquevillés, purulents – et là, devant moi, il y a une jolie laborantine qui me demande si mes expériences fonctionnent. Elle a une blouse blanche, elle est nue là-dessous, effectivement, et puis elle a un air assez peu équivoque qui me met en confiance. Alors je baisse mon pantalon, et voilà, je découvre mon érection, mais c’en est ahurissant : effectivement, mon sexe me monte presque jusqu’au menton. Il palpite comme le pouls d’un lapin. La laborantine me félicite, m’empoigne, se plaque contre moi, m’embrasse à pleine bouche ; et là nous nous unissons dans un mouvement d’une limpidité parfaite, nous atteignons des félicités inhumaines. Je me sens fier, mon cœur tambourine ; je le sens résonner au bout de mon sexe, contre le cœur de ma laborantine…
— Eh bien ! Effectivement !
J’étais un peu honteux, j’avais peur qu’une oreille traînant dans le bar ait saisi la conversation de Xavier. D’autant qu’on était connus comme étant du commissariat. Le patron ne manquait pas de nous donner du « bonjour m’sieur l’inspecteur ! ».
Il y avait une femme qui souriait plus que de mesure, derrière un livre ; j’étais sûr qu’elle avait tout entendu.
Enfin, Xavier semblait vouloir me dire quelque chose, mais il se retint. Je veux dire que ça se voyait vraiment.
Je suis rentré à pied chez moi. Je remâchais un peu les étranges pensées de Xavier. Il m’avait annoncé un rêve supposé me faire rire. Mais il l’avait raconté d’une voix triste ! Oh, d’une tristesse ! J’ai pensé qu’il avait peut-être des soucis dans sa vie sentimentale. Moi, je suis célibataire. Alors, quand je me suis trouvé seul dans mon lit, j’ai continué à cogiter là-dessus. Dans ma formation de flic, j’avais pris quelques cours de psychologie. Je m’étais un temps plongé dans l’interprétation des rêves… Je ne prétends pas donner ici une analyse aussi pertinente que celle du Double assassinat de la rue Morgue… Bref, j’avais lu que les rêves que nous faisons sont souvent une forme de compensation. Je me suis dit que ce rêve de sexe énorme, ça devait compenser une peur naissante de l’impuissance. Après, effectivement, je suis parti sur des souvenirs plus personnels. Mais déjà, il me semble que j’avais perçu quelque chose du rêve de Xavier ; son récit était comme un appel à l’aide. Puis le fil de mes pensées est revenu sur les posters du laboratoire de son rêve, avec les sexes malades. Immédiatement, j’ai associé cela à nos affiches du mystérieux « IS ». Je me demandais jusqu’à quel point Xavier avait été touché par ce message. Il y avait comme une mystérieuse résonance entre les mots, l’affaire politique et l’impuissance soudaine de Xavier. Impossible pour moi de démêler cela, de comprendre les causes et les effets.
Le lendemain, Xavier ne vint pas travailler. Il me téléphona au bureau, me dit qu’il s’était fait arrêter par son médecin quelques jours. Il invoqua un virus qui le fatiguait terriblement.
Le soir même, je m’installai pour prendre un demi au bar le Dallery. Je remarquai la femme de la veille. Je m’assis à côté d’elle. Elle posa son livre, un livre chinois, je crois. Elle me regarda et dit :
— Tiens !
Je m’engageai maladroitement :
— Je suis confus. Excusez-moi de vous déranger. Je me demandais si la conversation, hier, de mon ami vous avait gênée.
— Non, ça m’a amusée. Il me semble que ça doit être rare, deux flics qui parlent de cul sur ce mode-là.
Je ris un peu, faussement décontracté. Effectivement, elle avait tout entendu. Elle me demanda de lui payer un cognac. Je m’exécutai. Ma première intention n’était pas très noble, effectivement : je cherchais juste à rassurer ma gêne en me présentant à elle sous un jour plus favorable. J’ai eu tout loisir de me rendre compte que ce n’était pas mon seul motif à mesure que je la regardais et qu’elle me plaisait davantage.
Pendant une semaine je la retrouvai chaque soir, sur la même banquette, dans le même coin du bar. Sandra. Elle penchait la tête sur le côté quand elle riait pour que je pusse découvrir son cou, sa clavicule et la ligne de son menton. Mon objectif dès lors est devenu plus clair : je devais au plus tôt l’embrasser et l’entraîner chez moi.
Ce fut elle – effectivement – qui me demanda de l’embrasser. Ce fut elle – effectivement –qui me demanda où j’habitais, qui fit la remarque que ce n’était pas loin de chez elle et qui m’accompagna jusqu’à mon appartement. Ce fut elle – effectivement – qui sortit une boîte de préservatifs de son sac à main.
— Je suis complètement schlasse, a-t-elle dit. Mais je sais très bien ce que je fais. Ne vous en faites pas, j’en ai vraiment envie…
Pour le coup, je me suis senti un peu anxieux. Je ne savais si je serais à la hauteur des attentes d’une telle femme. On s’est déshabillés mutuellement en se couvrant de baisers. Elle me laissait perplexe de tant d’initiatives et je craignais que cela éteignît mes sens. Un court instant, j’ai pensé aux hommes politiques, à leur érection flasque. Et alors, c’est bizarre, je me suis senti envahi d’une puissance inouïe, d’un désir immense pour cette belle femme. Mais ce désir avait peut-être été provoqué par la sensation de sa langue effleurant la mienne. Au moins, me disais-je, je n’ai pas le même problème que Xavier. Je pensai à Xavier, à sa peine à faire l’amour, j’imaginai son visage désabusé et alors tout s'assoupit : plus de feu dans mes épaules, plus de source sourdant dans mon bassin, plus de petites fées sur mes lèvres, rien qu’une sensation charbonneuse au fond de la bouche, le goût du vulgaire rouge à lèvres de Sandra, la femme du bar. Plus de magie. Et le silence accusateur, presque le doigt de Sandra pointé sur une aberration de la nature.
Soudain, elle a ri. Elle s’est mise à rire follement, gaiement. Elle m’a embrassé, elle m’a poussé sur le lit, folle de joie ; elle voulait jouer à me chatouiller, et elle essayait de me pincer et de me mordre. Elle riait, et je la détestais dans la bataille, d’une haine violente. J’en aurais gueulé sur elle. Mon cœur chavirait sous toutes les émotions. Quand nous fûmes harassés, alanguis, on s’est couchés côte à côte.
Au petit matin, je sentais sa cuisse contre la mienne… douce, insistante, prometteuse.
Bref. En fait, le drame est arrivé pendant que nous prenions le petit déjeuner.
Le téléphone a sonné. C’était la femme de Xavier. Son mari était mort, criait-elle entre deux crises de nerfs. Elle implorait que je vienne l’aider immédiatement. Je me suis habillé en hâte, j’ai traversé le square, ai monté précipitamment les étages, la gorge nouée.

Xavier était étendu sur le dos dans son lit, pâle, les yeux absents, les bras d’une mollesse crémeuse ; par contre, son sexe érigé, vivant, d’une turgescence vibrante, faisait crépiter l’atmosphère. Dans mon crâne endolori flottaient des particules incandescentes ; je les voyais par intermittence dans la pénombre mortuaire.
— C’est lui qui m’a demandé… C’est lui, pleurait sa femme dans un coin.
En m’approchant, je découvris, effectivement, des traces de strangulation sur le cou de Xavier.
Je ne pouvais pas l’aider, sa femme. Une procédure est engagée contre elle, pour homicide involontaire.
Voilà, bref, maintenant je vois souvent Sandra. Elle a un caractère détestable. Nous n’arrêtons pas de nous disputer.
En manière d’épilogue à ce moment douloureux de mon existence, je peux te dire une dernière chose : nos gardiens de la paix ne relèvent plus de nouveaux rapports sur l’activité du mystérieux groupe de taggeurs qui a semé le trouble pendant les élections.
Marre de Paris !
Les poètes déraillent…
« Le vieux Paris »,
La main sur le poitrail
Citons, citons,
La liste s’agrandit
C’est pas la météo, non,
Mais c’qu’on s’ennuie !
Communs :
La butte aux cailles,
Le canal Saint Martin,
Le quartier latin,
Montmartre et le père Lachaise !
Les rades de Belleville,
Ceux de la place de Clichy,
Et les claques où qu’on baise !
Marre de Paris !
Les poètes déraillent…
« Le vieux Paris »,
La main sur le poitrail
Et ron et ron…
La liste s’agrandit
C’est pas la météo, non,
Mais c’qu’on s’ennuie !
Du vieux temps c’était joli !
On nous sort Bardamu
Sous un ciel gris.
Et l’argot ! tout ému,
Le poète… Paname !
La rime est facile : « pâme » !
Ceux de maintenant slamment,
Pas mieux les poseurs de tout crin !
Marre de Paris !!!
Les poètes déraillent !!!
« Le vieux Paris » ?!
La main sur le poitrail !
Citons, citons, citons…
Et la liste s’agrandit.
C’est pas la météo, non,
Mais pfou ! c’qu’on s’ennuie !
A pied je voudrais traverser Paris :
Campagne, de part en part, Paris,
Puis la campagne…
La ville s’agrandit. Question de survie.
Eh... Qu’y peut-on ?