Le vieil homme gravit la colline pelée sous des trombes d’eau ; ses pieds cherchent leurs appuis dans la lande boueuse ; sa longue barbe broussailleuse est maculée de terre ; ses yeux pâles semblent aveugles. Mais voilà qu’il creuse le sol de ses deux mains crispées, ses grands ongles ébréchés charrient la terre comme les griffes d’un chien.
Son regard s’allume d’une passion retrouvée : il se saisit d’un grand bâton sculpté. « Hiar hiar hiaarh !, grince le rire fou du vieillard. La puissance ! HIAR HIAR ! LA PUISSANCE !!! »
Les éclairs déchirent le ciel et investissent le bâton du sorcier maléfique.
« HIAR ! HIAR ! LA PUISSANCE !!! », rugit-il, et ses deux mains crochues s’agrippent au volant de son énorme 4x4 de luxe. « LA PUISSANCE !!! » et il parcourt, tel une boule de lumière, les rues d’une ville sale.
— Éteins cette télévision, Vincent. Je voudrais pouvoir écouter l’invité de France Inter. C’est le ministre Battesti, grommelle Thomas à l’adresse de son jeune fils. L’enfant s’exécute sans renauder.
Thomas, un jeune cadre récemment promu, s’enfile quelques biscottes en silence. Sa femme parle peu, envoie quelques sourires matinaux à son fils et son mari. C’est certainement le sommeil qui n’est pas tout à fait levé.
Au terme de dix ans de bons et loyaux services, Thomas a obtenu la promotion qui l’extrait du cinquième étage pour l’emmener jusqu’au septième. Son sourire, sa ponctualité, ses heures supplémentaires et, il est important de l’ajouter, son génie et ses résultats ont fini par atteindre les papiers de la Directrice générale.
Accompagné par la sous-directrice en prospective comptable, il découvre avec un bonheur enfantin un vaste espace où trois bureaux répondent à trois fenêtres, où les plantes s’agitent près d’un climatiseur, où la vue porte au-delà des toits en contrebas. C’est là qu’il va s’installer. Deux jeunes femmes partagent l’aubaine avec lui, mais elles se sont depuis longtemps habituées à l’endroit.
Mme Vanessa Cormier, la sous-directrice, le présente :
— Voilà, je vous présente Thomas Daudesson qui va nous aider à superviser la stratégie d’économies d’échelle....
— Enchanté…, se lance Thomas. J’ai trente-sept ans. Je travaille ici depuis dix ans. J’ai commencé au cinquième étage. J’ai tenu la comptabilité dans les services après-vente pendant dix ans, et voilà, que dire… on aura peut-être le temps de parler ?
— Claire Duvier-Santos, dit une brune au visage aigu.
— Moi, c’est Julie, dit une femme de taille moyenne aux traits réguliers. Vous êtes marié.
— Oui. Ma femme s’appelle Héléna.
— Des enfants ?
— Oui. Un fils de six ans. Il s’appelle Vincent.
— Bien, Thomas, je vous laisse finir de faire connaissance avec votre travail, conclut Mme Vanessa Cormier.
Thomas prend place à son bureau, vérifie son ordinateur, à commencer par l’accès au réseau interne, puis il fait le tour des programmes intégrés où il enregistrera ses dossiers. Une fois ce petit prélude achevé, il se racle la gorge et demande :
— Vous avez l’air d’être là depuis un certain temps…
— Trois ans, répond Claire.
— Presque cinq, dit Julie.
Thomas se replonge dans le travail. Il examine les dossiers qui sont dans l’armoire proche. Sur plusieurs étages, les chemises suspendues sont emplies de documents. « Bilans industrie » classés par semestres, « économies d’échelle — districts A et B », classés bimensuellement, « économies d’échelle — district 1 », etc. classés par an.
— Il faudra faire une petite réunion pour se mettre au clair sur le rôle de chacun, intervient Julie. La secrétaire de Mme Cormier doit nous prévenir de l’heure…
— OK.
Claire retire ses lunettes et se tourne vers Thomas :
— Il y a une légère réorganisation... Mathilde, dont tu as pris le bureau, faisait un travail irrégulier. Julie et moi, on va pouvoir, je l’espère, compter un peu sur toi, pour alléger le boulot. Les échos de ton talent sont montés du cinquième étage… Je l’espère : fini de travailler en soirée !
— Tu peux déjà compulser le bilan annuel 2016, complète Julie. Les objectifs ont été sérieusement resserrés pour 2017. Tu n’auras qu’à l’emporter avec toi ce soir et plancher dessus ce week-end. Les actionnaires attendent beaucoup de notre division. M. Mercier et Mme Cormier sont tendus.
— C’est un peu pour ça qu’ils ont rétrogradé Mathilde.
— Oui, ça et autre chose…
— Elle ne le prend pas trop mal ?, demande Thomas.
— Non. Elle aurait pu. Ce serait bien son genre de péter les plombs.
— Elle aime être le centre d’attention. Beaucoup l’ont consolée…
— Ah.
Thomas baisse le nez vers le dossier qu’il a tiré de l’armoire. Il n’aime pas les commérages. Il ne s’intéresse pas aux contingences.
La réunion s’est terminée à vingt deux heures.
Il rentre rompu, partagé entre l’excitation et l’anxiété. Sa femme n’est pas là — restée manger avec Vincent chez sa copine Sophie…
Thomas se fait réchauffer au four à micro-ondes un bol de nouilles chinoises qu’il engloutit devant les premières annexes du bilan annuel 2016. Il se met en pyjama, celui-ci sent les fleurs – l’adoucissant précisait « fleurs de printemps ». Les draps ont la même odeur. Ce soir, et cela fait longtemps qu’il n’a pas ressenti ça, une crainte diffuse monte en lui. Il voudrait toucher la peau de sa femme, sentir peser son corps, plonger le visage dans ses cheveux. Il pense au travail. Comme une vague qui reflue, il a soudain peur du contact de sa femme : la poitrine douloureuse, les nerfs irrités.
Quand Héléna rentre au milieu de la nuit, elle trouve son mari allongé sur le canapé, endormi devant un programme interactif ; il a pris une couverture pour la nuit. Elle hausse les épaules, habituée à cette absence charnelle, couche Vincent et s’enferme dans la chambre.
Après un an dans son nouveau bureau, Thomas a fait mieux que trouver ses marques : la stratégie de gestion, pilotée par ses soins a dépassé les objectifs ; la sous-directrice envisage clairement de le proposer au poste qu’elle s’apprête à quitter.
Mais peu à peu, sur un plan plus signifiant dans l’histoire qui nous intéresse, il semble que, aussi entouré de jolies femmes fût-il, Thomas s’est profondément anesthésié : pas un mot plus haut que l’autre et pas une once de désir ne parvient à sa conscience. Il en a peut-être été toujours ainsi. C’est curieux : il prête peu d’attention aux femmes. Si : il regarde les yeux des femmes qui lui sont supérieures et il y cherche l’assentiment. Il se souvient que ce manque d’attention a déplu récemment à la dénommée Mathilde, celle dont il a pris la place l’année dernière. Elle a dit partout qu’il la snobait ; ceci parce qu’il ne lui a pas rendu son bonjour dans l’ascenseur. Il ne l’avait pas vue entrer : il regardait des chiffres et réfléchissait à une formule méliorative… Drôle de femme : couleurs vives, regard surligné de noir. Tous ces éléments, rétrospectivement, s’imposeront bientôt à l’esprit de Thomas.
Voilà, c’est arrivé. Deux événements, coup sur coup.
Il prend le poste de sous-directeur en prospective comptable. Et aussi autre chose, plus mystérieux, a survenu.
Il va siéger au Comité des huit. Et son regard maintenant s’aimante aux formes des jolies femmes.
Quand sa femme se déshabille, ses yeux s’accrochent à la bretelle de la robe et suivent son trajet le long du bras. Il note le grain et la couleur de la peau, la rondeur du bras, la ligne très légèrement incurvée jusqu’au coude, les plis du coude. Tout cela entre dans ses yeux comme l’eau dans un gosier assoiffé. Il pousse une exclamation qui fait sursauter Héléna, un cri de joie et de désespoir : merveille de Voir et impuissance à assouvir l’Absolu. Elle accepte, perplexe, de s’effeuiller pour Thomas. Le bonheur d’être désirée comme jamais auparavant se mêle d’une violente inquiétude : les yeux de Thomas s’écarquillent à mesure qu’elle se dénude ; il est comme frappé de folie. Pour Thomas, c’est plus incompréhensible encore, ce bouillonnement dans le cœur, cette fusion des yeux avec la chair contemplée, cette salive dans sa bouche telle d’un animal devant une bonne pâtée ; à ce feu répandu répond son membre viril.
Et le lendemain, il essaie de comprendre ce qui lui prend. Ce matin encore il a soulevé les draps pour observer les jambes d’Héléna, longues, souples ; il est hypnotisé un instant par un genou, puis ses yeux se figent sur la culotte, l’endroit où la culotte enferme la peau, le pli léger de peau repoussé par l’élastique. Le regard suit toutes les trajectoires des élastiques, s’attarde longuement sur le renflement du pubis. Le temps s’écoule, incompréhensible, le temps et le sens, incompréhensibles. Il devrait être parti au boulot, il a une réunion avec les hauts membres du conseil ! Il a assouvi la chair hier soir et le regard ne connaît pas l’assouvissement… Le temps déroule encore ses béates minutes dans la contemplation sensuelle, ce jusqu’au réveil d’Héléna. Elle est stupéfaite et le houspille : vu l’heure, il devrait déjà être au travail !
Sur le trajet, ses yeux quêtent décolletés et jolies jambes, suffocante question de survie. Il se rappelle ses premières leçons de natation, tout enfant, quand la ligne flottante qui séparait le bassin en couloirs lui servait de bouée entre chaque brasse. Sa peur s’apaisait quand il se saisissait de la ligne et qu’il s’y appuyait. Il se saisissait d’une des bouées de la ligne, entre ses deux mains jointes, comme autour d’un melon, ou d’un sein. Il lui semble qu’il marche ainsi, en quêtes de bouées jalonnant son parcours : des visions sensuelles, un peu de peau féminine qui fait refluer un affreux sentiment d’angoisse. Il lui semble que ses jambes vont s’effondrer sous lui s’il n’a pas bientôt la vision de fesses moulées dans un beau pantalon, qu’il va perdre tout son souffle s’il n’a pas dans les prochains mètres la vision d’un beau visage surplombant un décolleté généreux. S’il devine la culotte sous le tissu du pantalon, ses jambes se chargent d’une puissante énergie ; l’embarras diminue dans sa poitrine s’il aperçoit la dentelle d’un soutien-gorge moulant un sein bien dessiné. Incompréhensible.
Il fait irruption dans la réunion du Comité des huit. Sa figure est figée en un masque d’anxiété et d’effroi, son costume n’est pas repassé et il ne parvient à parler qu’une fois que son regard s’est arrêté sur l’échancrure du chemisier de soie de la directrice de la branche Collectives : un long monologue d’excuses mensonger et maladroit.
L’immobilité de son regard attire bientôt les autres dans son faisceau directionnel et tous les directeurs et sous-directeurs sont soudain troublés de l’inopportunité de ce regard intensément posé sur les seins de Mme la Directrice.
La longue journée de travail qui s’ensuit indisposera Claire et Julie qui regretteront d’avoir rivalisé dans le choix de leur robe pour la quantité de peau exposée. Thomas ne parvenant pas à travailler, cherche le moindre prétexte pour entrer dans leur bureau et ainsi abreuver ses yeux asséchés. Julie finit par éclater, malgré la réserve due au rang de Thomas :
— Mais qu’est-ce qui te prend de nous regarder comme ça, Thomas ? Tu ne parles plus, tu regardes nos seins et nos cuisses ; non, là, c’est vraiment glauque !
— C’est vrai, tu ne nous a jamais regardées et là, soudain, c’est trop !, ajoute Claire.
— J’étouffe, je sors !, enrage Julie.
Thomas, estomaqué, souffre le feu des paroles de ses deux collaboratrices et le muet reproche du nouveau collaborateur qui a pris sa succession dans le bureau avec les deux jeunes femmes. Hébété un instant, ses nerfs s’embrasent tout à coup et il sort en claquant la porte.
Le soir, en rentrant, il se sent victime d’une maladie grave. Son cœur lui envoie des signaux douloureux. Il parvient à rentrer en suivant son nouveau fil d’Ariane : la meilleure façon d’avancer consistant à suivre les fesses ou le joli dos d’une belle femme empruntant le même itinéraire que le sien.
Sa convocation dans le bureau du directeur des ressources humaines la semaine suivante n’est pas une surprise. S’il fait la somme des scandales écoulés en trois jours, il sera heureux s’il n’est pas congédié.
Face au directeur des ressources humaines auquel s’est joint le directeur général lui-même, Thomas tente d’expliquer une pulsion bien au-delà de ses forces et là, soudain, il se surprend à regarder l’entrejambe du directeur général, son regard cherche à deviner la conformation sexuelle du grand patron.
— Je crois dépasser le cadre de notre travail si je vous dis, M. Thomas Daudesson, que vous suscitez une envie très forte de vous flanquer un poing dans la figure, conclut le directeur général. Mais reprenons le contrôle de nos nerfs : M. Daudesson, nous allons entamer une procédure de licenciement contre vous. Vous vous êtes expliqué ; nous avons bien noté la détresse que vous exprimez. Mais vous comprendrez que votre attitude est un harcèlement de tous les instants pour chacun de nous, aussi la procédure de licenciement est irrévocable.
Dans son bureau, un message sur son répondeur attire son attention. Par le haut parleur du téléphone la voix de sa femme lui dit qu’elle quitte l’appartement, qu’elle ne veut plus le voir : il lui fait trop peur.
Alors, Thomas pleure comme il n’a jamais pleuré de sa vie, des flots de larmes emplissent ses yeux asséchés par tant de convoitise sexuelle ; sa poitrine s’emplit de chagrin, des répliques font trembler ses épaules, brûlent ses flancs et il paraît que ses reins se déchirent douloureusement ; une violente fièvre le saisit tout entier ; il a l’affreuse impression de quitter des vêtements et de se trouver nu.
Quelqu’un frappe à la porte. Sa voix quand il autorise la personne à entrer est méconnaissable, brisée. C’est Mathilde, la vaniteuse. Une robe noire et fleurie de fils colorés révèle des pans de paysage : une fine et pâle peau dont on devine la soyeuse mollesse, et cette peau décrit des courbes harmonieuses qui vont se perdre sous le tissu noir. Son visage, sur ces ondes délicieuses, révèle un sentiment de triomphe.
— Je vois, dit-elle, narquoise, que vous avez trouvé l’exorcisme à votre malédiction. Il est certainement trop tard, mais je tenais à m’excuser. Les larmes ont un pouvoir très fort, M. le Sous-directeur. Vous me regardez enfin. Hélas, vous quittez les lieux… J’y pense : cette épreuve vous aura peut-être aguerri et surtout, livré des secrets. Voilà en tout cas que vous me regardez…
Et il est vrai que cette sorcière est magnifique.
Son regard s’allume d’une passion retrouvée : il se saisit d’un grand bâton sculpté. « Hiar hiar hiaarh !, grince le rire fou du vieillard. La puissance ! HIAR HIAR ! LA PUISSANCE !!! »
Les éclairs déchirent le ciel et investissent le bâton du sorcier maléfique.
« HIAR ! HIAR ! LA PUISSANCE !!! », rugit-il, et ses deux mains crochues s’agrippent au volant de son énorme 4x4 de luxe. « LA PUISSANCE !!! » et il parcourt, tel une boule de lumière, les rues d’une ville sale.
— Éteins cette télévision, Vincent. Je voudrais pouvoir écouter l’invité de France Inter. C’est le ministre Battesti, grommelle Thomas à l’adresse de son jeune fils. L’enfant s’exécute sans renauder.
Thomas, un jeune cadre récemment promu, s’enfile quelques biscottes en silence. Sa femme parle peu, envoie quelques sourires matinaux à son fils et son mari. C’est certainement le sommeil qui n’est pas tout à fait levé.
Au terme de dix ans de bons et loyaux services, Thomas a obtenu la promotion qui l’extrait du cinquième étage pour l’emmener jusqu’au septième. Son sourire, sa ponctualité, ses heures supplémentaires et, il est important de l’ajouter, son génie et ses résultats ont fini par atteindre les papiers de la Directrice générale.
Accompagné par la sous-directrice en prospective comptable, il découvre avec un bonheur enfantin un vaste espace où trois bureaux répondent à trois fenêtres, où les plantes s’agitent près d’un climatiseur, où la vue porte au-delà des toits en contrebas. C’est là qu’il va s’installer. Deux jeunes femmes partagent l’aubaine avec lui, mais elles se sont depuis longtemps habituées à l’endroit.
Mme Vanessa Cormier, la sous-directrice, le présente :
— Voilà, je vous présente Thomas Daudesson qui va nous aider à superviser la stratégie d’économies d’échelle....
— Enchanté…, se lance Thomas. J’ai trente-sept ans. Je travaille ici depuis dix ans. J’ai commencé au cinquième étage. J’ai tenu la comptabilité dans les services après-vente pendant dix ans, et voilà, que dire… on aura peut-être le temps de parler ?
— Claire Duvier-Santos, dit une brune au visage aigu.
— Moi, c’est Julie, dit une femme de taille moyenne aux traits réguliers. Vous êtes marié.
— Oui. Ma femme s’appelle Héléna.
— Des enfants ?
— Oui. Un fils de six ans. Il s’appelle Vincent.
— Bien, Thomas, je vous laisse finir de faire connaissance avec votre travail, conclut Mme Vanessa Cormier.
Thomas prend place à son bureau, vérifie son ordinateur, à commencer par l’accès au réseau interne, puis il fait le tour des programmes intégrés où il enregistrera ses dossiers. Une fois ce petit prélude achevé, il se racle la gorge et demande :
— Vous avez l’air d’être là depuis un certain temps…
— Trois ans, répond Claire.
— Presque cinq, dit Julie.
Thomas se replonge dans le travail. Il examine les dossiers qui sont dans l’armoire proche. Sur plusieurs étages, les chemises suspendues sont emplies de documents. « Bilans industrie » classés par semestres, « économies d’échelle — districts A et B », classés bimensuellement, « économies d’échelle — district 1 », etc. classés par an.
— Il faudra faire une petite réunion pour se mettre au clair sur le rôle de chacun, intervient Julie. La secrétaire de Mme Cormier doit nous prévenir de l’heure…
— OK.
Claire retire ses lunettes et se tourne vers Thomas :
— Il y a une légère réorganisation... Mathilde, dont tu as pris le bureau, faisait un travail irrégulier. Julie et moi, on va pouvoir, je l’espère, compter un peu sur toi, pour alléger le boulot. Les échos de ton talent sont montés du cinquième étage… Je l’espère : fini de travailler en soirée !
— Tu peux déjà compulser le bilan annuel 2016, complète Julie. Les objectifs ont été sérieusement resserrés pour 2017. Tu n’auras qu’à l’emporter avec toi ce soir et plancher dessus ce week-end. Les actionnaires attendent beaucoup de notre division. M. Mercier et Mme Cormier sont tendus.
— C’est un peu pour ça qu’ils ont rétrogradé Mathilde.
— Oui, ça et autre chose…
— Elle ne le prend pas trop mal ?, demande Thomas.
— Non. Elle aurait pu. Ce serait bien son genre de péter les plombs.
— Elle aime être le centre d’attention. Beaucoup l’ont consolée…
— Ah.
Thomas baisse le nez vers le dossier qu’il a tiré de l’armoire. Il n’aime pas les commérages. Il ne s’intéresse pas aux contingences.
La réunion s’est terminée à vingt deux heures.
Il rentre rompu, partagé entre l’excitation et l’anxiété. Sa femme n’est pas là — restée manger avec Vincent chez sa copine Sophie…
Thomas se fait réchauffer au four à micro-ondes un bol de nouilles chinoises qu’il engloutit devant les premières annexes du bilan annuel 2016. Il se met en pyjama, celui-ci sent les fleurs – l’adoucissant précisait « fleurs de printemps ». Les draps ont la même odeur. Ce soir, et cela fait longtemps qu’il n’a pas ressenti ça, une crainte diffuse monte en lui. Il voudrait toucher la peau de sa femme, sentir peser son corps, plonger le visage dans ses cheveux. Il pense au travail. Comme une vague qui reflue, il a soudain peur du contact de sa femme : la poitrine douloureuse, les nerfs irrités.
Quand Héléna rentre au milieu de la nuit, elle trouve son mari allongé sur le canapé, endormi devant un programme interactif ; il a pris une couverture pour la nuit. Elle hausse les épaules, habituée à cette absence charnelle, couche Vincent et s’enferme dans la chambre.
*
Après un an dans son nouveau bureau, Thomas a fait mieux que trouver ses marques : la stratégie de gestion, pilotée par ses soins a dépassé les objectifs ; la sous-directrice envisage clairement de le proposer au poste qu’elle s’apprête à quitter.
Mais peu à peu, sur un plan plus signifiant dans l’histoire qui nous intéresse, il semble que, aussi entouré de jolies femmes fût-il, Thomas s’est profondément anesthésié : pas un mot plus haut que l’autre et pas une once de désir ne parvient à sa conscience. Il en a peut-être été toujours ainsi. C’est curieux : il prête peu d’attention aux femmes. Si : il regarde les yeux des femmes qui lui sont supérieures et il y cherche l’assentiment. Il se souvient que ce manque d’attention a déplu récemment à la dénommée Mathilde, celle dont il a pris la place l’année dernière. Elle a dit partout qu’il la snobait ; ceci parce qu’il ne lui a pas rendu son bonjour dans l’ascenseur. Il ne l’avait pas vue entrer : il regardait des chiffres et réfléchissait à une formule méliorative… Drôle de femme : couleurs vives, regard surligné de noir. Tous ces éléments, rétrospectivement, s’imposeront bientôt à l’esprit de Thomas.
Voilà, c’est arrivé. Deux événements, coup sur coup.
Il prend le poste de sous-directeur en prospective comptable. Et aussi autre chose, plus mystérieux, a survenu.
Il va siéger au Comité des huit. Et son regard maintenant s’aimante aux formes des jolies femmes.
Quand sa femme se déshabille, ses yeux s’accrochent à la bretelle de la robe et suivent son trajet le long du bras. Il note le grain et la couleur de la peau, la rondeur du bras, la ligne très légèrement incurvée jusqu’au coude, les plis du coude. Tout cela entre dans ses yeux comme l’eau dans un gosier assoiffé. Il pousse une exclamation qui fait sursauter Héléna, un cri de joie et de désespoir : merveille de Voir et impuissance à assouvir l’Absolu. Elle accepte, perplexe, de s’effeuiller pour Thomas. Le bonheur d’être désirée comme jamais auparavant se mêle d’une violente inquiétude : les yeux de Thomas s’écarquillent à mesure qu’elle se dénude ; il est comme frappé de folie. Pour Thomas, c’est plus incompréhensible encore, ce bouillonnement dans le cœur, cette fusion des yeux avec la chair contemplée, cette salive dans sa bouche telle d’un animal devant une bonne pâtée ; à ce feu répandu répond son membre viril.
Et le lendemain, il essaie de comprendre ce qui lui prend. Ce matin encore il a soulevé les draps pour observer les jambes d’Héléna, longues, souples ; il est hypnotisé un instant par un genou, puis ses yeux se figent sur la culotte, l’endroit où la culotte enferme la peau, le pli léger de peau repoussé par l’élastique. Le regard suit toutes les trajectoires des élastiques, s’attarde longuement sur le renflement du pubis. Le temps s’écoule, incompréhensible, le temps et le sens, incompréhensibles. Il devrait être parti au boulot, il a une réunion avec les hauts membres du conseil ! Il a assouvi la chair hier soir et le regard ne connaît pas l’assouvissement… Le temps déroule encore ses béates minutes dans la contemplation sensuelle, ce jusqu’au réveil d’Héléna. Elle est stupéfaite et le houspille : vu l’heure, il devrait déjà être au travail !
Sur le trajet, ses yeux quêtent décolletés et jolies jambes, suffocante question de survie. Il se rappelle ses premières leçons de natation, tout enfant, quand la ligne flottante qui séparait le bassin en couloirs lui servait de bouée entre chaque brasse. Sa peur s’apaisait quand il se saisissait de la ligne et qu’il s’y appuyait. Il se saisissait d’une des bouées de la ligne, entre ses deux mains jointes, comme autour d’un melon, ou d’un sein. Il lui semble qu’il marche ainsi, en quêtes de bouées jalonnant son parcours : des visions sensuelles, un peu de peau féminine qui fait refluer un affreux sentiment d’angoisse. Il lui semble que ses jambes vont s’effondrer sous lui s’il n’a pas bientôt la vision de fesses moulées dans un beau pantalon, qu’il va perdre tout son souffle s’il n’a pas dans les prochains mètres la vision d’un beau visage surplombant un décolleté généreux. S’il devine la culotte sous le tissu du pantalon, ses jambes se chargent d’une puissante énergie ; l’embarras diminue dans sa poitrine s’il aperçoit la dentelle d’un soutien-gorge moulant un sein bien dessiné. Incompréhensible.
Il fait irruption dans la réunion du Comité des huit. Sa figure est figée en un masque d’anxiété et d’effroi, son costume n’est pas repassé et il ne parvient à parler qu’une fois que son regard s’est arrêté sur l’échancrure du chemisier de soie de la directrice de la branche Collectives : un long monologue d’excuses mensonger et maladroit.
L’immobilité de son regard attire bientôt les autres dans son faisceau directionnel et tous les directeurs et sous-directeurs sont soudain troublés de l’inopportunité de ce regard intensément posé sur les seins de Mme la Directrice.
La longue journée de travail qui s’ensuit indisposera Claire et Julie qui regretteront d’avoir rivalisé dans le choix de leur robe pour la quantité de peau exposée. Thomas ne parvenant pas à travailler, cherche le moindre prétexte pour entrer dans leur bureau et ainsi abreuver ses yeux asséchés. Julie finit par éclater, malgré la réserve due au rang de Thomas :
— Mais qu’est-ce qui te prend de nous regarder comme ça, Thomas ? Tu ne parles plus, tu regardes nos seins et nos cuisses ; non, là, c’est vraiment glauque !
— C’est vrai, tu ne nous a jamais regardées et là, soudain, c’est trop !, ajoute Claire.
— J’étouffe, je sors !, enrage Julie.
Thomas, estomaqué, souffre le feu des paroles de ses deux collaboratrices et le muet reproche du nouveau collaborateur qui a pris sa succession dans le bureau avec les deux jeunes femmes. Hébété un instant, ses nerfs s’embrasent tout à coup et il sort en claquant la porte.
Le soir, en rentrant, il se sent victime d’une maladie grave. Son cœur lui envoie des signaux douloureux. Il parvient à rentrer en suivant son nouveau fil d’Ariane : la meilleure façon d’avancer consistant à suivre les fesses ou le joli dos d’une belle femme empruntant le même itinéraire que le sien.
Sa convocation dans le bureau du directeur des ressources humaines la semaine suivante n’est pas une surprise. S’il fait la somme des scandales écoulés en trois jours, il sera heureux s’il n’est pas congédié.
Face au directeur des ressources humaines auquel s’est joint le directeur général lui-même, Thomas tente d’expliquer une pulsion bien au-delà de ses forces et là, soudain, il se surprend à regarder l’entrejambe du directeur général, son regard cherche à deviner la conformation sexuelle du grand patron.
— Je crois dépasser le cadre de notre travail si je vous dis, M. Thomas Daudesson, que vous suscitez une envie très forte de vous flanquer un poing dans la figure, conclut le directeur général. Mais reprenons le contrôle de nos nerfs : M. Daudesson, nous allons entamer une procédure de licenciement contre vous. Vous vous êtes expliqué ; nous avons bien noté la détresse que vous exprimez. Mais vous comprendrez que votre attitude est un harcèlement de tous les instants pour chacun de nous, aussi la procédure de licenciement est irrévocable.
Dans son bureau, un message sur son répondeur attire son attention. Par le haut parleur du téléphone la voix de sa femme lui dit qu’elle quitte l’appartement, qu’elle ne veut plus le voir : il lui fait trop peur.Alors, Thomas pleure comme il n’a jamais pleuré de sa vie, des flots de larmes emplissent ses yeux asséchés par tant de convoitise sexuelle ; sa poitrine s’emplit de chagrin, des répliques font trembler ses épaules, brûlent ses flancs et il paraît que ses reins se déchirent douloureusement ; une violente fièvre le saisit tout entier ; il a l’affreuse impression de quitter des vêtements et de se trouver nu.
Quelqu’un frappe à la porte. Sa voix quand il autorise la personne à entrer est méconnaissable, brisée. C’est Mathilde, la vaniteuse. Une robe noire et fleurie de fils colorés révèle des pans de paysage : une fine et pâle peau dont on devine la soyeuse mollesse, et cette peau décrit des courbes harmonieuses qui vont se perdre sous le tissu noir. Son visage, sur ces ondes délicieuses, révèle un sentiment de triomphe.
— Je vois, dit-elle, narquoise, que vous avez trouvé l’exorcisme à votre malédiction. Il est certainement trop tard, mais je tenais à m’excuser. Les larmes ont un pouvoir très fort, M. le Sous-directeur. Vous me regardez enfin. Hélas, vous quittez les lieux… J’y pense : cette épreuve vous aura peut-être aguerri et surtout, livré des secrets. Voilà en tout cas que vous me regardez…
Et il est vrai que cette sorcière est magnifique.


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