Un père misanthrope la dérobait à notre compagnie. Ils habitaient une maison en bois sombre perchée sur le flanc de la seule montagne de l’île, la bien nommée Black Peak, noircie de basalte à son sommet.
Nous vivotions à William’s Shore, le seul village de cette île du Nord, loin de l’Ecosse. L’essentiel de l’activité de nos pères consistait à pêcher ; notre génération découragée, aux mœurs dissolues passait le temps en longues discussions, en éblouissantes rêveries au Pub de Mr. Stevens.
Nous nous imaginions tous au bras de Miss Hellen Sørensson devenue Mrs Sharpe (c’est ainsi que je m’appelle), Hawgood, ou même Mrs Cropper, dans les rues animées d’une grande ville cosmopolite ; nous la menions aux clubs les plus chics, fiers, oh ! si fiers ! car nous savions que nulle princesse d’Europe n’égalait sa beauté. Hellen, la plus belle fille de Black Peak Island.
Je l’observe, caché derrière des rochers noirs, et je sais que mes compagnons ne sont pas très loin non plus, mais je suis seul avec cette apparition.
Hellen, fille du vent ! Elle porte une robe qui dévoile ses jambes fines, douces et blanches comme un cou de mouette. Ses chaussures claquent sur la roche ; à chaque instant, je crains qu’elle ne glisse. Lorsqu’il fait plus doux, elle court pieds nus !
Hellen, fille du ciel ! Ses cheveux blonds scintillent comme la rosée blanche du matin. Elle monte parmi les rochers noirs. Je la verrai plutôt dans l’herbe verte, parée de fleurs multicolores.
Son chant est joyeux et aiguillonne le désir. Il inonde en cascades la pente ; il court et vole, ricoche et roule jusqu’à la maison de son père, et enfin, jusqu’à William’s Shore. Son chant est étrange et nul ne le comprend, aussi avons nous conçu que ses paroles étaient celles d’un ange. Hellen avait de loin la plus belle voix de l’île.
Il n’en eut pas la moindre rancœur. Il tirait même une sorte de gloire de son aventure, faisant croire aux plus jeunes que son bleu était l’effet d’un baiser qu’il lui avait volé et que cela faisait beaucoup de bien. Je me souviens que les enfants avaient ri et agité la tête avec une expression perplexe.
A la première heure, nous prîmes le chemin de sa maison de bois. Nous étions trente prétendants – presque tous les jeunes du village. Nous frappâmes à sa porte. Aucune réponse. Nous appelâmes : « Mr. Sørensson ! » Nous frappâmes plus fort à la porte.
Alors, collant nos oreilles à la maison, nous entendîmes une course légère, un souffle aigu. Une fenêtre s’ouvrit et Miss Hellen s’enfuit, pieds nus, vers la montagne.
Ce n’est pas exactement que nous le voulions, mais la poursuite s’engagea. Nous la suivîmes tout le jour. Quelle endurance, Miss Hellen ! Nous lui prenions du terrain sitôt que le sol était plat et montait régulièrement, mais nous lui en rendions sur les chaos de roches basaltiques qu’elle franchissait en bonds agiles.
Nous étions transis d’admiration et nous aurions pu la suivre sur tout un continent !
Nous arrivâmes presque au sommet de Black Peak Mountain.
L’autre versant était abrupt, couvert de rochers déchirants et de ravines profondes.
Hellen se tenait entre la mort et nous, comme un pendule, haletante, si près de nos mains. Caressée par le feu tendre du soleil couchant, elle regardait son père qui faisait paître un troupeau, en contrebas. Elle se murmurait des choses en pleurant. Je fis signe aux autres de s’arrêter, mais le désir les ravageait tous et, croyant pouvoir enfin la toucher, quelques uns firent un pas, deux pas de plus.
Hellen frémit doucement, comme une feuille au bout de sa branche, saisie par le vent ; elle oscilla sensiblement et dans une plainte qui nous étreignit le cœur, tomba en avant dans l’abîme.
Alors, je fus le témoin de la scène la plus choquante et la plus silencieuse qui soit : Miss Hellen achevait sa chute, en contrebas, aux pieds de son père. De nombreux jeunes avaient les yeux si agrandis d’horreur... il me semble encore que je m’évanouis ; c’est du moins ce qui m’empêcha de suivre ma bien-aimée au ciel…
Hellen, le plus émouvant fantôme de Black Peak Island.
Allez, mon bon monsieur, offrez-moi donc un autre grand verre de whisky…


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