dimanche 27 janvier 2008

Dérim -2- Les quatre vieux bonshommes de Talava

Réintégrés dans notre dignité vestimentaire, nous nous laissâmes conduire par les quatre vieillards. Un jeune aveugle tenait l’un de ces vieillards par la manche. Il s’adressa à nous dans une langue étrangère que nous comprîmes, Oscar et moi. Je lui répondis spontanément dans cette langue. « Vous êtes du gouvernement ? », nous demanda-t-il.
Nous ne voyions pas ce qu’il voulait dire. Il désigna nos vêtements et les jugea très étranges, excentriques. « Je m’appelle Milo , se présenta-t-il. Je suis heureux que vous ne soyez que des étrangers perdus. »
Cette langue que nous utilisions et comprenions par une étonnante prescience linguistique était celle que tout le monde parlait sur Derim, nous apprit-il.
« Nous sommes sur une île ?, demanda Oscar.
– Une grande île. Elle fait huit mille neriss. »
Par notre prescience linguistique, Oscar et moi évaluâmes simultanément : plus d’un tiers de notre France.
« Si vous le voulez bien, je serai votre guide, dit Milo. Les vieux vont vouloir vous accaparer un peu. Ils sont braves et faciles à amadouer. Louez la qualité des perles de Talava, dites-leur que vous admirez notre jolie baie ; parlez avec des gestes mesurés et de la gentillesse dans la voix. Quand ce sera terminé, je vous emmène voir des amis et, promis, je vous apprends tout ce que je sais ! »
Les maisons étaient à un ou deux étages, adoptaient des formes approximatives, proposaient aux enfants joueurs un véritable labyrinthe de terrasses. La blancheur des murs éblouissait. Du linge claquait sur toutes les terrasses, aux fenêtres et deux grandes pièces de tissu tenaient lieu de porte à chaque maison – Milo nous les désigna du nom de ghindrès. Ces ghindrès sont parfumés, chaque famille mettant au point son parfum.

Nous passâmes près d’un atelier de verrerie. Par une fenêtre, je pus voir la large et tournoyante boule orangée du verre sous l’action du verrier.
Nous parvînmes par un lacis de ruelles à une grande demeure abritant une colonie de personnes de tous âges. L’on s’installa dans la plus grande pièce, les quatre vieillards et quelques jeunes dont Milo d’un côté, Oscar et moi-même de l’autre. Il faisait sombre et frais. Oscar se déchaussa et fit circonvoluer ses orteils dans la fraîcheur, délimitant un petit périmètre agréable autour de ses pieds ; ne constatant aucune gêne chez nos hôtes, je l’imitai avec bonheur. Le sol était couvert de carrés d’un genre de paillasse douce comme des cheveux.
Milo, traduisant la parole des aïeuls nous expliqua que nous nous trouvions dans la demeure de l’une des principales familles de Talava, par le nombre. Les quatre vieillards, issus de quatre familles réputées, représentaient les qualités de Talava : la chance, la maîtrise des contraires (le feu et l’eau), l’astuce et la joie. Quand les villageois avaient besoin d’un conseil et que leurs amis s’en tenaient à des réponses oiseuses, ils allaient voir le vieil homme qu’ils estimaient le plus qualifié. Chaque vieillard se présenta en se redressant et se mettant à genoux, le poitrail largement exhibé.
Jélémre ob Talava-mésté (de la branche Talava-mesté), le premier de ces vieillards, était notre hôte ; c’était lui qui représentait la chance. Nous notâmes que c’était également lui qui portait le plus de décorations de perles et de verroterie multicolore. Il avait une superbe toison grise qui lui tombait sur les épaules, garnie comme un sapin de noël de petites guirlandes de perles de verre. Une minuscule perle rose lilaliou tenait en équilibre au dessus de son sourcil gauche. Une double rangée de colliers multicolores entourait son cou. C’était véritablement Papa-porte-bonheur – son surnom Enoli-soun l’attestait. Tous les pêcheurs de poisson et de perles le vénéraient.
Molek ob Talava-firké, assis à sa droite, avait une mine envoûtante dans une minuscule tête chauve. Ses yeux se cachaient derrière deux paupières épaisses comme des fesses de bébé. C’était le maître du feu et de l’eau, le maître des artisans verriers. Il nous montra fièrement, suspendue à son cou, une sphère de verre jaune renfermant deux sphères rouge et bleu.
Kimol ob Talava-menké, le suivant, ne portait strictement aucun signe distinctif, il prenait soin de chacun de ses gestes et ne s’ornait que d’un léger sourire qui passait sur son visage en intelligence avec ce qui se disait. Ses vêtements étaient uniformément blancs. Il représentait l’astuce, et il devait en avoir à revendre. C’était lui qui s’occupait du commerce, des relations avec les villages cousins de Talava ; c’était lui également que les familles d’un mort venaient voir, afin qu’il les aide à trouver les mots qu’ils adresseraient aux dieux.
Lébi ob Talava-léi, le dernier, avait des tatouages inquiétants sur les bras et une perle à chaque oreille. Il parlait fort et faisait de nombreuses blagues qui faisaient pleurer de rire toute l’assemblée. Il se présenta ainsi en ces termes : « Je suis Lébi de la branche Talava-léi ; et il semble que je doive être le dernier à me présenter, comme le poisson Acréni, le plus petit des poissons. » Hilarité générale ; nous nous efforçâmes de trouver cela drôle, Oscar et moi. « Si même les étrangers ont entendu parler d’Acréni, c’est que le plus petit des poissons peut franchir des montagnes, et viser si juste qu’il tombe dans les oreilles des plus bienveillants. » Ils partirent d’un surplus de rire extrêmement contagieux. Et quand, par-dessus, le volume sonore, Milo parvint à nous traduire ce que Lébi avait dit, Oscar et moi nous prîmes à rire de fort bon cœur. « Il fait une blague incompréhensible et après il se fout carrément de notre gueule, riait Oscar. Ah ! l’excellent bonhomme ! Et il sait faire passer le tout en compliment. » Inutile d’ajouter que Lébi représentait la joie. Inutile de dire également qu’il n’était pas le moins sollicité des dignes aïeuls.
Ce fut également Lébi qui mit fin aux palabres, arguant que la patience des étrangers ne devait qu’être raisonnablement mise à l’épreuve. Kimol proposa que Milo nous présentât plus tard leurs dieux, qui valaient la peine d’être connus.
Au grand bonheur d’Oscar, ils nous proposèrent ensuite de fumer. Il pourrait fumer n’importe quel tabac bitumineux ! Moi qui n’aime que les tabacs délicats, aux arômes de miel ou de vanille, je craignais le pire. Mais ce fut un moment très léger, seulement interrompu par les bourdonnements des mouches. Pas un mot ne fut échangé tandis que les volutes pâles emplissaient la salle obscure.

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