Accompagné des aventuriers Oscar Braque puis Augustin Roussette ; des coutumes qu’il y observa et des hommes qu’il y rencontra
Premiers pas en contrée étrangère
C’est d’un buisson que nous sommes sortis en Dérim, Oscar et moi.
Me retournant et constatant la forme singulièrement ramassée du buisson, je fis la remarque que Dieu avait parlé à Moïse par un buisson semblable. Quant à notre rôle ici, nous ne venions pas pour prêcher, mais pour regarder, noter et témoigner par la suite de ce que nous verrions dans cet autre monde.
Oscar m’arrêta : « le buisson, c’est un symbole sexuel…
– Nous sommes nés à ce monde dans un buisson…
– Oui, mais je pensais au buisson qui parle… Ca rappelle certains films érotiques des années 70 à l’intrigue vaguement métaphysique – tu vois le genre... »
Alors que je l’enjoignais au sérieux, Oscar émit une assertion qui n’admettait pas de réplique : les gens d’ici, notre culture judéo-chrétienne, ils n’en auraient rien à faire.
« En tout cas, ajouta-t-il, si je vois la moindre trace de magie tape-à-l’œil, le moindre bout d’oreille d’elfe ou un énième phantasme de société post-Jules Verne, je retourne dans le buisson et je te laisse t’amuser tout seul.
– Mais non, je sens que ça va être différent.
– J’espère… En tout cas, purée… il fait chaud ici… Par contre… s’il pouvait y avoir des animaux bizarres, ouais, ça pourrait me botter. »
A la vérité, il s’agissait plus du plaisir de bavarder et de laisser notre imagination nous guider que d’entreprendre un voyage d’étude. Nous marchâmes un peu sur des collines parfumées de nombreuses herbes aromatiques. Ca sentait presque le midi de la France. On avait chacun un petit baluchon contenant du linge de rechange et une brosse à dents. Il flottait sur les collines une odeur de fumée qui ouvrait l’appétit, et l’air marin ! derrière la ligne des collines, elle devait être là, la mer ! Ca faisait quelques heures que nous marchions, et je sentais cet air, et j’entendais la lointaine respiration de la mer.
« Bon sang, j’ai la dalle, dis-je.
– Bof, ça peut attendre. On n’a rien à bouffer, de toutes façons. »
Je suis toujours le premier à parler de repas. Avec Oscar, l’autre est toujours le premier à parler de nourriture ; cet homme est un ascète, et il n’est pas facile de se le coltiner. Si je l’écoutais, un seul repas suffirait à la journée… J’étais là de mes récriminations quand l’horizon s’ouvrit plein sous nos yeux.
Une mer d’un bleu pur scintillait à l’infini et déroulait son mouvement de droite à gauche, les vagues se chevauchant et moutonnant sous l’effet d’un vent doux et puissant. Un peu d’écume pâlissait la côte aux teintes de vert tendre et de jaune, rehaussées du rose de petites fleurs. Les collines plongeaient dans la mer selon les lois d’une harmonie plaisante à l’œil.
« Et regarde là-bas, il y a une colline sur la mer, semble-t-il. »
Nous nous approchâmes pour voir un spectacle naturel original et découvrîmes les premiers éléments de vie : la colline sur la mer était reliée au continent par une bande de terre et fermait une anse dans laquelle s’étageait une petite ville blanche. Ce type de collines qui empiètent sur le domaine marin, on les appelle des mornes, aux Antilles – rien de morne pourtant dans cette rotonde et verte montagne posée sur une frémissante peau bleue écaillée de soleil. Des pontons s’étendaient sur l’eau calme de l’anse et de petites embarcations paressaient sur l’étendue turquoise. Des nageurs s’égayaient dans l’eau qui semblait pur bienfait.
« Bon, eh bien on va commencer par se baigner », fut l’immédiate réaction d’Oscar.
Nous traversâmes le village sous les yeux des incrédules qui lançaient « Ehn seq réh ouren !? – Ne tschad ! – Ne tschad ! » (c’est qui ceux-là ? – Je ne sais pas ! – Je ne sais pas !)
Parfaitement à son aise dans cet environnement étranger, Oscar se mit en caleçon et piqua une tête dans l’eau. Je me trouvai un moment désappointé d’avoir un caleçon fantaisie qui ne manquerait pas d’attirer les regards déjà excessivement portés sur nous. Qu’importe ! Oscar me promettait une eau délicieuse. Je me déshabillai et sautai.
C’était mieux que toutes les promesses, un bienfait immédiat, la pure bénédiction d’une mer clémente et tempérée. Quand je revins à la surface, des nageurs souriants nous entouraient. « Soun hiji ! », nous clamaient-ils l’un après l’autre.
Nous répondîmes « soun hiji ! ».
« Eh ! », s’écrièrent-ils gaiement d’une seule voix. Et tandis que nous nagions, ils tiraient de leurs ceintures de natation des perles d’une beauté sidérante. « Lilaliou… Une perle. Fanelas ? Fanelas ? Tu achètes ? Tu achètes ? », demandaient-ils. Et nous essayions de profiter tant bien que mal de notre baignade en les repoussant docilement et en disant « Non. Non » comme deux imbéciles qui n’ont rien à faire là et qui ne parlent pas la langue des autochtones.
Nous allâmes nous échouer sur une petite plage de sable blanc qui s’étendait depuis la gauche des pontons. Des gars nous apportèrent les affaires que nous avions laissées sur les planches brûlantes. « On a du bol qu’ils soient sympas », émis-je. Leur peau était belle, entre le miel et l’olivâtre chez les jeunes, franchement tannée de soleil pour les plus âgés. Ils portaient tous des vêtements dont la principale couleur était le blanc, avec parfois quelques motifs géométriques colorés au bout des manches et au bas du pantalon. Là-dessus, un goût pour les colifichets de verroterie très prononcé : dans les cheveux, autour du cou, en bracelet… Plein de petites touches multicolores dans cette marée de blanc.
M’adressant à eux et circonscrivant la ville du geste, je parvins à me faire dire le nom de la première ville où nous étions parvenus. « Talava », appris-je. De nombreuses personnes s’étaient rassemblées autour de nous, dont quelques jeunes filles fort belles. Ces dernières nous tendirent des brochettes de poisson grillé. Je leur montrais le poisson et demandais : « comment vous dites poisson ? C’est quoi ? C’est quoi ? »
« Seqwah ? Seqwah ? » répétaient-ils en riant. « Ils se foutent de nous… », maugréa Oscar. J’insistai. Un homme finit par dire « oulissou ! » en montrant la brochette que je dépouillai de sa chair blanche légèrement aromatisée avec un genre de citron et des herbes.
« C’est plutôt bon leur oulissou, commenta Oscar. Le goût est léger et simple. J’aime bien les saveurs simples. »
Une agitation se fit devant nous et un assortiment de quatre dignes vieillards se ménagea une place dans l’assemblée qui nous entourait. Leurs yeux étaient plissés et ces doubles fentes devaient être de petits scanners pour analyser les intentions des étrangers. Une fois les poissons avalés, nous nous sentîmes émus de ce rassemblement.
« Qu’est-ce qu’on fait ?, demandai-je.
– On se rentre.
– Déjà ?
– Ouais, ça me lourde tout ce monde.
– Non, on ne peut pas venir là, découvrir une nouvelle civilisation et plutôt que nouer contact et découvrir qui sont ces gens et de quoi ils vivent, piquer une tête dans leur mer et se carapater après avoir englouti leurs oulissous.
– C’est vrai que ce n’est pas une attitude très honnête, mais nous sommes en caleçon devant une assemblée de plus en plus nombreuse.
– Eh bien, je te propose qu’on s’habille, se lève et se laisse conduire par les plus sympathiques, proposai-je.
– Oui, ça doit pouvoir le faire », se résigna Oscar.
dimanche 27 janvier 2008
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1 commentaires:
Dieu que l'oulissou farci et aillé doit être délectable au creux du gosier !
Longue vie à vous, Butin !
Augustin Roussette
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